Add to Technorati Favorites

29 septembre 2008

Invisible invaders

L’Histoire en marche

C’est amusant de voir à quel point peuvent être différents deux films sortis pourtant à des dates si proches l’une de l’autre. Et cela indépendamment du genre qui n’a évidemment rien de comparable. Mais sortir d’un William Wyler de 1958 tel que « The big Country », et tomber sur un Edward L. Cahn de 1959 comme « Invisible invaders », est une expérience à vous scotcher sur place et pendant les 70 minutes du film, le regard rivé à l’écran, un sourire béat au coin des lèvres. Il est probable que ce brave Mr Cahn n’avait pas anticipé cet effet sur le spectateur d’aujourd’hui et qu’il aurait préféré un tout autre accueil, mais les choses sont ainsi. En plus, on a engrangé depuis quelques autres séquelles du genre, de « La Guerre des mondes » à « La Nuit des Morts Vivants », alors difficile de rester neutre et virginal devant cet « Invisible Invaders ».

C’est que Edward L. Cahn n’est pas le premier venu, un prolifique cinéaste de Hollywood dont la carrière s’est étendue de 1931 à 1962, avec la fabrication de 124 films de genre (polar, science-fiction, horreur, western). Après une période d’abattage durant les années de guerre et un break de 1951 (un seul film) à 1955 (2 films), sa carrière repart en trombe jusqu’à l’apothéose de 1961 marquée par la réalisation de pas moins de 11 films dans la même année.

En se donnant un peu de peine, on peut même lire sur le personnage quelques analyses biographiques dont la très intéressante livraison de Gary Westfahl. Sans aller cependant jusqu’à suivre Gary sur les pentes escarpées de la psychanalyse du réalisateur au travers de son œuvre, on peut tout de même prendre un plaisir non négligeable à la vision de ce fragment qu’il nous a laissé, cet « Invisible Invaders ».

L’histoire s’ouvre sur la manipulation pensive de quelques tubes à essais par le Dr Karol Noymann (John Carradine) et l’irruption d’une violente explosion qui détruit ses installations et met un terme à sa vie. S’en suit une âpre discussion entre le Dr Adam Penner (Philip Tonge), son responsable et ami, et le Général Stone (Paul Langton), le chef du Pentagone pour qui il travaille. Durant cette discussion, Penner annonce son renoncement à poursuivre ses recherches et sa collaboration avec l’armée. Il emmène dans sa démission sa fille Phyllis (Jean Byron) et son ami, le Dr John Lamont (Robert Hutton). Peu après les obsèques de Noymann, Adam Penner reçoit à son domicile la visite inattendue d’un extraterrestre. Ayant emprunté le corps du défunt, il vient lui faire part du prochain envahissement de la Terre si l’ensemble des nations ne fait pas, sous 24 heures, acte de rédition auprès des envahisseurs qui ont déjà pris pied sur la Lune, rendus invisibles par leur maîtrise d’une technologie inconnue sur terre.

Malheureusement, le délai est trop court pour permettre à Penner, aidé de Phyllis et de Lamont, de convaincre le monde de la catastrophe imminente. A l’heure fixée, les morts se relèvent partout sur la terre, mus par les envahisseurs qui les habitent, et les destructions se multiplient. Le Général Stone charge Penner de trouver une parade scientifique et met à sa disposition les installations protégées contre toute attaque même nucléaire d’un laboratoire militaire secret, avec l’aide du Major Bruce Jay (John Agar). Dans leur bunker, Penner, sa fille, Lamont, et Jay travaillent d’arrache-pied et multiplient les tentatives vaines. Il arrivent néanmoins à se saisir d’un corps habité par un envahisseur afin de tester sur lui une ultime technique inventée presque par hasard. La manœuvre étant couronnée de succès, ils font une sortie hors du bunker et lancent la contre-offensive. Ils parviennent de plus à briser le brouillage radio imposé par l’adversaire et à transmettre les éléments de leur succès à Stone qui peut alors étendre l’offensive à l’échelle mondiale et sauver la Terre.

Comment dire à quel point il est rafraîchissant de se retrouver face à ce monument de kitsch et de naïveté ? Il suffit probablement de se donner la seule peine de regarder, même distraitement, la première scène du film, la manipulation suivie d’explosion de ses tubes à essai par le Dr Noymann. Il suffit juste de cela. Le décrire serait indiscutablement le trahir tant il y a dans cette seule et simple scène comme un résumé de l’ensemble de la réalisation, de son sérieux contre les vents et les marées du petit budget, de la conviction toute professionnelle de John Carradine d’habiter la peau du personnage, de sa blouse de laboratoire tirée à quatre épingles disparaissant dans une épaisse fumée évocatrice de catastrophe scientifique, de la voix off qui plante pendant ce temps le décor de l’histoire d’une voix de ténor et sur un ton dont seuls les américains ont le secret. Un secret transmis de générations en générations jusqu’à nos jours. Vous savez, cette voix du Télé Achat qui finit la présentation par un inénarrable « Buy it. Now ! ». Juste cette scène, pas plus, et en moins d’une minute le spectateur est capté, rapté, scotché, hypnotisé jusqu’à la fin du film. Du grand art, du très grand art !

Bien sûr, on est à des galaxies de ce que les effets spéciaux d’aujourd’hui nous balancent dans les yeux. On est comme sur les bancs à assister à la représentation de fin d’année de l’école des enfants. Vous savez, quand les gamins montent sur les planches sous la direction d’une institutrice bien intentionnée qui fait avec les moyens du bord. Une soucoupe volante passe ? Pas de problème : une casserole à l’envers au bout d’un filin suspendu à une armoire, et l’affaire est dans le sac. Un cavalier qui surgit hors de la nuit ? Pas de quoi s’affoler : un balai recouvert de papier crépon fournira un merveilleux destrier. Une foule qui descend la colline ? La même scène à trois personnages répétée 5 fois fera d’un coup 15 personnes en marche : la foule quoi. Un avion s’écrase ? Après tout, ils ont ça dans les archives de l’armée. Pourquoi aller chercher plus loin ? Qu’en fait, l’avion filmé touche le sol au niveau d’une vaste croix blanche peinte au sol pour lui indiquer où ce crash d’entraînement devait avoir lieu n’a bien sûr aucune importance. Qui s’en soucie, pris dans le fil de l’action ? De toute façon, tout est à l’avenant, alors, perdu dans la masse, personne n’y voit rien à redire. Et puis au fond, ça change quoi ? L’art, en particulier celui du cinéma, n’est-il pas plus beau lorsqu’il suggère que quand il montre ? On pourra bien sûr pinailler sur le « suggère », mais allons donc ! Argutie d’érudit ! « Suggère », vous dis-je !

De plus, les effets spéciaux – si l’on peut dire – ne sont pas le seul point fort de l’opus. Le maquillage est à lui seul un chef d’œuvre du genre. Prenez une poudre blanche bien mate pour un teint blafard cadavérique, soulignez les traits de larges coups de pinceau charbonneux, sans oublier les cernes naturellement, agrémentez d’une estafilade dessinée au pinceau gras largement dégoulinant, et vous obtenez pour un coup modique un zombie plus vrai que nature. Il fallait juste y penser. Et se faire ensuite chiper l’idée par Carlos Romero à l’affût d’un bon tuyau pour « La Nuit des Morts Vivants ». Le tour est joué, il n’y a plus qu’à breveter.

On n’en finirait pas de disserter sur les mérites de « Invisible invaders » et des talents méconnus de mise en scène de Edward L. Cahn, sur son art du casting et de la direction d’acteur, sur la constance et la bonne volonté de cohortes entières de comédiens, de techniciens, qui, pendant que quelques voltigeurs se piquaient de marquer de leur empreinte la postérité, constituaient les troupes à pied d’un cinéma qui ne rechignait pas à la tâche. Il y a dans ce genre de film quelque chose de touchant de la vérité d’une époque, pas de l’époque de l’histoire qui est racontée, mais de celle de l’histoire du cinéma.

Lire la suite...

Charlie

L’Evangile Selon Charlie

On connaissait jusque là un Charlie sans visage qui servait de moteur secret à trois Drôles de Dames. Nicole Garcia nous propose de compléter notre panoplie d’un Charlie moteur muet de six drôles de mecs. Puissance de l’enfance dont l’énergie contenue permet de passer de trois à six marionnettes ? Nicole Garcia a beau prétendre que le titre de son film est un résidu de titre provisoire qu’il lui a finalement paru inutile de remanier et qu’il ne faut pas y voir davantage malice, que le « selon » ne doit surtout pas s’entendre comme celui de l’Evangile selon Saint X ou Y, elle évite soigneusement de nous révéler le pourquoi de « Charlie ». Et pourtant, le titre de ce dernier opus en révèle probablement bien plus qu’il n’y parait sur l’intention du film présenté le 20 Août 2006, en présence de la réalisatrice et de deux de ses acteurs, en avant première commerciale après les quelques corrections apportées suite à l’accueil un peu frais de sa présentation festivalière cannoise.

Mathieu (Patrick Pineau), paléo-anthropologue de renom, vient passer quelques jours, sous le prétexte d’animation d’un séminaire, dans sa ville natale, fuie depuis longtemps. En réalité, le voyage a pour objet de reprendre contact avec Pierre (Benoît Magimel), son ancien collaborateur qui a déserté le CNRS pour un poste de professeur de Sciences-Nat’ dans le lycée local. L’accueil de la célébrité incombe à Jean-Louis Bertagnat (Jean-Pierre Bacri), le maire désabusé et miné d’ennui de la somnolente cité côtière. Entre autres gamins, Pierre a dans sa classe un jeune Charlie (Ferdinand Martin) de 11 ans, soumis aux tensions conjugales de ses parents, témoin muet de l’infidélité de son père, Serge (Vincent Lindon). Dans les croisements de leurs destins, vient se prendre Joss (Benoît Poelvoorde), minable fripouille profitant de sa liberté conditionnelle pour monter un piteux larcin. Enfin, et quasiment déconnecté des parcours des autres personnages si ce n’est par la géographie, Adrien (Arnaud Valois), jeune tennisman en proie au doute, déroule les mêmes journées comme une relecture révoltée de sa carrière potentielle et des abandons qu’elle lui impose. Les fils de ces sept destinées se tissent durant quelques heures en un écheveau serré sous l’œil presqu’amusé de la caméra.

De l’aveu même de Nicole Garcia, le scenario est construit autour des retrouvailles de deux personnages masculins après l’absence de l’un des deux, autour de la confrontation de leurs regards plus que de leurs discours. La référence affichée renvoie à la tradition du western, à ces univers de mâles où la profondeur de l’émotion transpire de celle du regard plus que de celle des mots. Les silences infinis, les non-dits explicites, la pudeur de la retenue dont le moindre relâchement est susceptible de libérer une violence purificatrice, tels qu’ « Il était une fois dans l’Ouest » ou « Les sept Mercenaires » les ont iconisés, sont ouvertement convoqués dans la genèse de « Selon Charlie ». Les autres personnages ne seraient que le résultat d’une broderie comblant les blancs de ces non-dits, développant l’histoire autour de cette rencontre centrale. Charlie, seul personnage d’enfant, serait comme l’œil de la caméra, le point de ralliement de ces vies qui se croisent, le centre de gravité par lequel le spectateur - et l’auteur – entre(nt) en contact avec cet univers d’hommes qui taisent l’essentiel, qui vivent leurs contradictions dans le silence et la solitude de leur position de virilité. Charlie, c’est le regard du réalisateur. Nicole Garcia conclut ainsi une de ses interventions : « Charlie, c’est moi ».

Les femmes, de leurs postes en périphérie de l’histoire, demeurent à l’écart apparent de cette solitude où les destins des hommes se tissent, sans que ceux-ci réalisent que, du bord de la toile, ce sont bien elles qui retiennent les extrémités des brins du tissu, c’est bien vers elles que convergent tous les écheveaux. Ou dit dans un renversement, c’est bien dans leurs mains que se joignent les fils qui commandent les mouvements de toutes ces mâles marionnettes.

Pourtant d’entrée, le décor est planté. Jean-Louis Bertagnat se tient, devant des caméras de journalistes, au centre d’un carré de crocus, et interroge les techniciens : On les voit bien, mes pensées ? A l’autre bout du film, l’exposé anthropologique de Mathieu tente de mettre à jour le mode de vie et les motivations de l’homme préhistorique qu’il a dégagé de sa gangue de glace, jusqu’à ce que sa conclusion lapidaire vienne éclairer le film : Finalement, peut-être marchait-il simplement vers la lumière. Et, autre scène clé, c’est l’un des paradoxes de l’âme que de chercher cette lumière en s’enfonçant plus profondément dans l’obscurité d’une tempête : si Pierre abandonne le monde de Mathieu, le monde des hommes, des vrais, c’est en quête d’un sens et comme absorbé par un aveuglant tourbillon de neige.

Dès lors, tout est dit. De ce qu’on croyait être une histoire de destins croisés, il faudra lire un destin pensé. Dans ce qu’on s’était laissé vendre comme un voyage en terre d’aventure masculine, il faudra reconstruire les différentes facettes d’un destin unique : il ne s’agira pas d’observer des hommes se débattre face à l’adversité ou la fatalité, il ne sera question que de l’interrogation d’une femme, Nicole Garcia, disséquant ce qu’elle observe de la position d’un homme, en déclinant les tranches de section sous le costume de personnages isolés dans leur cohérence spécifique. Charlie est ainsi bien plus qu’un point de ralliement, qu’un centre focal, bien plus qu’un personnage même dont il n’a que l’apparence de l’existence. Il est le prisme par lequel l’âme masculine se décompose en un spectre d’émotions séparées. Il est le révélateur par lequel chacune de ces pseudo-vies est séparée du corps unique qu’elle compose, et le moteur par lequel elles se recomposent en un emboîtement mystérieux.

Pris dans la tourmente des choix, entre la tentation de ses envies et la frustration de ses possibles, Jean-Louis Bertagnat balance d’une option à l’autre, d’une attitude à l’autre, du courage à la lâcheté, de la lâcheté au courage, en permanence au bord du choix du renoncement, de la démission. Tentant de ménager à la fois chèvre et chou, refusant de choisir entre les deux, il se réfugie dans la solution de l’ennui, de l’aigreur, dont seule l’acceptation de l’acte du choix, tout compte fait, saura le sortir. Cette capacité au choix, cette droiteur sans état d’âme, c’est justement celle qu’il envie en Mathieu dont l’incapacité à l’hésitation le prive de cette part de tendresse abandonnée à l’enfance passée. Au contraire, Pierre tient tout entier dans le doute et la démission. Là où Pierre, au volant de sa voiture, doit être guidé par Charlie qui lui indique « A gauche » pour la route à prendre vers le lieu de la révélation de la faille qui le sape, Mathieu, dans la scène suivante, indique lui-même au chauffeur de taxi « A gauche » pour se rendre à sa maison natale où l’attend la confrontation douloureuse et stoïque au passé d’une enfance dont ses choix ont imposé la mise à l’écart.

Et dans l’espace entre les certitudes et le doute permanent, entre la virilité sur son piédestal et l’indécision confinant au renoncement, se tient toute une humanité qui cherche sa voie avec les moyens du bord : Joss se bricolant l’espoir d’une impossible réinsertion, Serge tentant d’échapper à la sinistrose du quotidien en allant vérifier si l’herbe est effectivement plus verte dans le harem du voisin. Mais dans cette humanité, l’absolu n’existe pas, la réalité vous retient et vous ramène du fantasme et des rêves de gloire ou d’ailleurs à la vérité de votre vie, certes triviale, mais finalement concrète et bien vivante. La différence entre cet espace de l’humain et ces extrêmes d’absolu, c’est le passage à l’acte, c’est le fait de « sauter le pas », c’est le geste d’Adrien qui s’élance dans une chute en acceptant, si ce n’est en souhaitant, qu’elle puisse être sans retour. Mais même ainsi, la marche est bien haute et le retour imposé ne peut être exclu. A ceci près que le retour se fait alors les bagages chargés de l’expérience du choix. Et qu’on sort enfin de l’enfance et de l’univers des magies toutes puissantes pour entrer dans l’âge adulte où le bonheur ne dépend plus d’un quelconque absolu mais se construit malgré tout dans l’acceptation de l’adversité.

Charlie, s’il est cette énergie décomposante et recomposante, s’il est ce prisme et cette force de cohésion, s’il est ce supplément d’âme qui fait passer de l’enfant à l’adulte, pourrait simplement glisser à l’oreille de chacun des six personnages ce vers de Shakespeare dans Richard III que Nicole Garcia présente comme ayant été un autre titre envisagé pour son film : « Demain dans la bataille, pense à moi ». Parole quasi christique si proche du « Ne craignez plus » de Jésus à ses apôtres. Et par là même, est-on si loin de cet Evangile selon Saint X que récusait la réalisatrice dans son introduction ? Est-il si étonnant que Charlie, conduisant Pierre à sa révélation, le devance et l’attende justement sur les marches d’une église, au pied de l’ogive du portail surmonté d’une croix, Christ ramassé descendu de sa croix pour montrer aux hommes la voie de la prise de conscience et du passage à l’âge adulte ? Est-il si surprenant sous cet angle que celui qui est attendu sur les marches de l’église porte justement le nom de Pierre ?

Mais faut-il aller jusque là dans la recherche de la pensée de Nicole Garcia ? Ou faut-il s’arrêter en chemin et se contenter d’un regard sur l’émotion qu’elle transmet et sur les moyens de cette émotion ? Car si le scenario mérite tant d’attention, c’est bien aussi qu’il est porté par une mise en place efficace. Peu de mots, peu de discours, c’était l’intention annoncée. Et malgré cet a priori, le message est presque transparent, le filet puissant qui retient l’attention sur le mystère de cette vie qui se décline à l’écran. Certes les scènes de groupe confinent parfois à un certain fouillis tant la réalisatrice est manifestement plus à l’aise avec les ambiances intimistes à quelques personnages, mais lorsque l’action se recentre se développe le talent de filmer. La visite de Mathieu dans sa maison d’enfance brille de sobriété, tout peuplée qu’elle est à la fois de silence et de non-dits lourds de sens. L’image y est, comme dans la plupart des scènes essentielles, baignées d’une lumière presque picturale. Jusqu’à la virée nocturne d’Adrien où la lumière sale et l’impression de couleurs artificiellement outrées renforcent le sentiment de malaise devant les errances du personnage. La froideur clinique de la lumière de la scène de la révélation à Pierre de son infortune à la fois souligne la dureté du retour à la réalité et n’est pas sans évoquer certaines parties du « Déjeuner sur l’Herbe » de Manet, voire de la « Naissance du Monde » de Courbet. Le cadrage manifestement soigné laisse peu de place à des images différentes d’un découpage horizontal en 2/3 – 1/3. Et ce parfois presque au prix d’une ébauche de lassitude faisant comme attendre le moment où une faute d’inattention laissera échapper un plan différent. Mais lassitude toute transitoire, vite rattrapée par l’ambiance qui reprend par la main vers le fil de l’histoire.

La vraie question qui reste posée est finalement, outre les qualités esthétiques et l’intérêt qu’on peut porter à la préoccupation de Nicole Garcia pour l’âme masculine, le passage à l’âge adulte, voire la métaphore religieuse, concerne finalement le fondement du choix de traitement : fallait-il à ce point disséquer le propos au risque de le rendre confus par la multiplicité des approches, ou ne pouvait-on pas conserver le propos initial d’un film épuré à deux visages ?

Lire la suite...

28 septembre 2008

Aliens vs. Predator - Requiem

Les prébendes aux orties

J’ai honte. J’ai très honte. J’ai encore plus honte que je ne saurais dire. Pourtant je sais dire que j’ai honte. Mais comment dire à quel point ? Peut-être simplement en le disant. Alors voilà : j’ai honte. C’est basique, primaire, élémentaire, minime, minuscule, limité, ridicule, sommaire, petit, voire lilliputien. Peut-être. Sans doute. Mais c’est ainsi : j’ai honte.
Affiche France (cinemovies.fr)

« De quoi, fichtre diantre, mon pauvre Sylvain, avez-vous tant honte ? », me direz-vous, soudain submergés d’une curiosité malsaine. « D’avoir gaspillé 9 euros cinquante », vous répondrai-je, toute honte bue (et par les temps qui courent, il ne faut pas lésiner sur ce qui peut être encore bu tout de suite, avant que ça ne devienne interdit). Oui, d’avoir jeté aux orties le montant d’une place de cinéma pour me gaver d’un sombre plat indigeste. Dire que pendant ce temps là, il y en a qui travaillent plus pour gagner plus, et que moi je glande au cinoche pour gaspiller. C’est pas Dieu possible. Si Dieu existe, naturellement …

Affiche USA (cinemovies.fr)

Vous insisteriez : « Allons donc, cher ami ! A n’en point douter, vous en faîtes un peu trop. Vous ne pouvez, assurément, vous heurter la conscience aux boutoirs des navets. Vous ne pouvez vous faire grief d’une inconséquence qui eut imposé, pour être telle, que vous en sachassiez par avance la nature ». Certes, et vous seriez bien bons de me faire cette grâce. Mais, voyez-vous, le mal est fait, et nulle consolation ne pourra le défaire. Mais fi de vaines paroles, je vous laisse finalement juges du drame, et de mon déshonneur d’avoir ingurgité « Aliens vs Predator 2 ». Vous commencez à saisir l’ampleur de la catastrophe ? Laissez-moi, néanmoins, vous en narrer l’intrigue.

Affiche Lithuanie (cinemovies.fr)

A bord d’un vaisseau spatial, l’équipage d’étrangers du genre Predator est décimé par l’éclosion d’une colonie du genre Alien. Le vaisseau alors à la dérive dévie de sa route pour s’abattre sur une forêt des USA où des Aliens (Tom Woodruff Jr.) survivants commencent à décimer la population d’un village tout proche. Depuis sa planète à lui, un individu du genre Predator (Ian Whyte) réalise le sort de ses congénères et saute dans son vaisseau à lui pour aller venger ses collègues. Il arrive ainsi su Terre et se met en quête des Aliens. Il n’en veut pas particulièrement aux terriens, mais n’hésite pas à en occire quelques-uns au passage qui se trouvent sur sa route.

Affiche Japon (cinemovies.fr)

Les terriens du village, de leur côté, mettent un certain temps à comprendre la nature du danger. On ne saura d’ailleurs pas, tout au long du film, s’ils comprennent bien la nature de ce combat sidéral, ou s’ils ne voient que les ravages créés dans leur quotidien par l’irruption d’extra-terrestres variés.

Afin qu’au spectateur rien n’échappe du cataclysme subi par les terriens, l’histoire se centre sur quelques personnages. Tout d’abord le shérif Morales (John Ortiz), qui fait ce qu’il peut, et qui peut peu. Il se trouve que le shérif est plus ou moins copain avec Dallas (Steven Pasquale), un ancien détenu qui vient juste d’être libéré et qui remet les pieds en ville. Celui-ci se trouve avoir un jeune frère, Ricky (Johnny Lewis), qui livre des pizzas pour subsister et payer ses études. Le jour du drame, il a justement livré des pizzas chez Jesse (Kristen Hager), la fille de sa classe dont il a secrètement le béguin et qui est surprise de le trouver dans ce rôle. Les invités, autres ados de l’école, dont Dale (David Paetkau), le Jules de la donzelle, s’en prennent à lui et le molestent.

Aidé de son frère repris de justice, Ricky part à la recherche des clés de sa voiture qui lui ont été prises durant la rixe et jetées dans les égouts. Et c’est dans les égouts qu’ils tombent, incrédules, sur les premières traces d’activité des Aliens. Le lendemain, Jesse, qui a un vague remord, largue Dale et vient draguer outrageusement Ricky, pour l’attirer le soir même vers la piscine de l’école déserte où elle a visiblement coutume de conduire ses conquêtes pour passer à l’acte.

A un autre bout de la ville, une jeune femme militaire, Kelly (Reiko Aylesworth), rentre en permission auprès de son mari et de sa fille Molly (Ariel Gade). La petite en veut visiblement à Maman de ses absences prolongées et n’est que d’une docilité relative.

Tout bascule lorsque le Predator, engageant la bagarre contre un groupe d’Aliens qu’il a repéré dans la centrale électrique locale, fait sauter les plombs de toute la région et plonge la ville dans le noir. Simultanément, Molly alerte sa maisonnée en voyant des monstres dans le jardin, ce qui conduit son père à une sinistre fin alors que la mère et l’enfant s’échappent en claquant des dents. Encore simultanément, Ricky et sa nouvelle copine se font agresser au bord de la piscine par Jules jaloux et ses copains avant que tout le monde soit pris à partie par une bande d’Aliens qui croquent quelques uns des jeunes gens. Toujours simultanément, Dallas qui se trouve être avec le shérif Morales subit la panne d’éclairage et observe la ville commencer à se précipiter sur les routes pour former d’immenses bouchons parmi lesquels les Aliens commencent à faire des dégâts. Les trois groupes se retrouvent par hasard dans une armurerie, qui pour s’y abriter, qui pour se fournir en matériel, et tout le monde s’en va vers le centre ville après avoir contacté par radio la Garde Nationale qui y envoie des troupes qui seront pourtant vite décimées.

La suite est le récit des péripéties diverses de la tentative d’échappée du groupe au milieu de la vaste bagarre entre le Predator et les Aliens qui se multiplient apparemment aussi vite que le vengeur les dégomme.

Pour rester un tant soit peu honnête, on doit à la vérité de reconnaître que les aficionados de la bagarre de rue par temps plombé et conditions nocturnes trouveront sont trop de peine quelques scènes dignes de les rassasier. Pour les amateurs d’autres genres, la cueillette risquera cependant de se révéler plus frugale. Les amoureux des monstres sidéraux sont bien sûr mis en appétit, mais leurs héros sont le plus souvent filmés dans des coins sombres laissant deviner plus leur silhouette que le détail de leur anatomie. La vitesse de défilement des plans lors des scènes d’action, pour le rythme qu’elle tente de donner, et y réussit le plus souvent, n’aide cependant pas à fixer dans la rétine les subtilités de la morphologie des deux espèces d’extra-terrestres. Il est manifestement fait sur ce plan appel à la mémoire supposée acquise des épisodes précédents tant de la série des « Alien » que de celle des « Predator ».

Les acharnés des films gore trouveront également quelques miettes pour distraire leur appétit, mais tellement parcimonieusement dispersées qu’on frôle à vrai dire la disette. Les inconditionnels de l’émotion et de la larmichette resteront de leur côté sur leur faim profonde, comme ceux qu’attire une intrigue complexe aux ressorts multiples et à la psychologie retorse. De fait, la psychologie des personnages est réduite à l’essentiel, juste suffisante pour faire la différence entre les différents personnages et une collection de jonquilles fraîchement cueillies. Manifestement, il était admis que l’action était tellement suffisante à l’intérêt du film que le seul obstacle imaginé à sa compréhension était de pouvoir distinguer les personnages entre eux. Quelques schémas bien tranchés de personnalités aisément identifiables suffisant à cet objectif, on se contenta de les ébaucher à grands traits avant de ne plus y revenir et de s’y tenir fermement.

Sans entrer dans une analyse détaillée de chaque séquence de l’œuvre, qu’il suffise de souligner à quel point la mise en scène est au diapason de cet objectif de prééminence des scènes d’action telles que susditement caractérisées. Nulle fioriture parasite ne vient détourner l’attention de cet unique objectif. Là où, on l’imagine, un plan serré risquait de dévoiler quelque défaillance de la prise de vue ou de l’intrique, il est immédiatement baigné dans une pénombre quasi nocturne laissant au spectateur tout le loisir d’imaginer l’action plus que de proprement la suivre. On serait presque, à cet égard, tenté de percevoir ici comme une illégitime filiation pour les films expérimentaux qui avaient autrefois exploré les rigueurs du concept du cinéma sans image. Même s’il est vrai qu’une telle parenté parait objectivement davantage naître du désir désespéré du commentateur de ne pas rester muet devant cet impressionnant spectacle que d’une volonté réellement consciente du réalisateur. Le jeu des acteurs est enfin d’une telle simplicité tournant à l’exercice de patronage qu’on peine à imaginer une absence de volonté à cet état de faits. Encore que la réalité se soit souvent avérée bien plus étonnante que l’imagination dans ce domaine.

Comment, dès lors, expliquer cette impression de manque au sortir de la projection ? Ce sentiment de gaspillage de prébendes laborieusement acquis ? N’y a-t-il vraiment et à ce point rien à sauver de cette œuvre étonnante de naïveté ? Est-ce là la source de la honte initialement annoncée ? Qui pourrait le dire ?
Lire la suite...

L’ange des maudits (Rancho notorious)

Les perles de poussière

Un avantage du cinéma, c’est qu’on n’arrête jamais de se laisser surprendre par des perles inattendues. Bien sûr, il faut pour cela garder un œil ouvert par lequel, inévitablement, passent bon nombre de fadaises. Mais quand on tombe sur l’oiseau, on ne regrette subitement plus rien des tièdes brouets qu’on a dû ingurgiter pour en arriver là. Il faut aussi de temps à autre se replonger dans un fond aujourd’hui centenaire, y tremper les mains parfois jusqu’aux coudes, pour en ressortir une pépite souvent poussiéreuse étonnamment oubliée. Quelques repères aident évidemment épisodiquement à orienter le tâtonnement, bien qu’il n’y ait jamais réellement de certitude. Ainsi, si un jour un heureux hasard fait venir ensemble Marlène Dietrich, Mel Ferrer, Fritz Lang, et Arthur Kennedy, on se dit rapidement qu’on est sans doute tombé sur quelque chose. Si le tout est rangé dans la catégorie western, on a bien un petit temps de surprise avant de se dire qu’après tout, on pourrait jeter un œil. Et quand le titre apparaît après un bon coup de plumeau, « Rancho notorious » en VO, ou « L’ange des maudits » en VF, daté de 1952, on se dit qu’on ne s’est pas donné tout ce mal pour rien, et on s’installe face à l’écran, prêt à une plongée surprise.


Affiches USA (moviepsterdb.com)

L’histoire raconte le parcours de Vern Haskell (Arthur Kennedy) dont la fiancée, Beth Forbes (Gloria Henry), est assassinée à une semaine des noces par un bandit de passage. Criant vengeance, Vern se lance à sa poursuite. Il découvre le corps du complice du bandit, qui lui indique avant de mourir leur destination, le Chuch-a-Luck ranch, sans autre précision si ce n’est que c’est un havre pour hors-la-loi entre deux méfaits. C’est muni de ce seul indice que Vern poursuit alors sa quête durant laquelle il peaufine son habileté au tir et recueille des informations sur la tenancière du ranch, Altar Keane (Marlène Dietrich), une fille de bar ayant fait fortune au jeu de Chuck-a-Luck, et sur son compagnon, Frenchy Fairmont (Mel Ferrer), à la réputation de tireur le plus rapide de l’Ouest.


Affiche Australie (movieposterdb.com)

Il finit par trouver la piste de Frenchy, sous les verrous après une algarade de saloon, parvient à se faire emprisonner dans la même cellule et à gagner sa confiance. Les deux s’évadent ensemble et Frenchy emmène son acolyte au fameux Chuch-a-Luck ranch où ils rejoignent Altar Keane et toute une bande de mauvais garçons hébergés là en échange de 10% de leurs butins. Faisant mine de partager leurs penchants, Vern continue alors son enquête sur place pour identifier l’assassin de Beth parmi tous ces malfrats, allant même jusqu’à séduire Altar pour tromper sa vigilance et en apprendre à son insu une information capitale.


Affiche France (movieposterdb.com)

Comment décrire cet étrange objet qui tient autant du western que du film noir ? Tout au long du film, on ne peut s’empêcher de se dire que le film fonctionne à plusieurs niveaux, comme si Fritz Lang avait pris un parti a priori d’utiliser les codes du western, mais pour raconter une histoire qui n’entre pas dans les rails habituels du far west.

Affiches Espagne (movieposterdb.com)

D’ailleurs, si les acteurs choisis pour les seconds rôles sont des habitués du genre, avec un Jack Elam ou un Frank Ferguson sans surprise, on ne peut pas en dire autant des premiers rôles. Mel Ferrer, avec sa distinction de dandy british, est bien loin de l’image qu’on se fait d’un cow-boy roi du pistolet. Arthur Kennedy porte sur sa physionomie tant de personnages de gangsters qu’on a du mal à ne pas se demander quand il va enfin enfiler son costume de flanelle et son feutre au son d’une sirène de voiture de police. Seule parmi les trois, Marlène Dietrich parvient à enfiler la peau de l’ex-fille de bar, peut-être grâce à quelque chose entre une dignité et une gouaille naturelles.


Affiche Argentine (movieposterdb.com)

La musique elle-même est d’une tonalité indéniablement « western », mais avec un style récitatif inhabituel des paroles dont le refrain est repris à de nombreuses reprises dans le courant du film. Au bout du compte, la chanson du générique, répétant qu’il s’agit d’une histoire de haine, de meurtre et de vengeance (« A tale of Hate, Murder, and Revenge »), finit par devenir lancinante et parfois envahissante.

Affiches Italie (movieposterdb.com)
Malgré tout, on se laisse absorber dans cette histoire, et c’est aussi cela qui fait un étonnement du film. Les codes sont là, ou presque. Il ne manque peut-être que les thèmes de la religion et de la patrie pour en faire un western classique au sens de John Ford ou de Howard Hawk. Mais il règne une ambiance étrange de décalage qui retient l’attention. Il serait étonnant qu’elle tienne à une maîtrise aléatoire du genre par Fritz Lang. On pense bien vite à un phénomène de genre de « Johnny Guitar », sorti à la même époque (1954), où Nicholas Ray se sert ouvertement du western pour traiter autre chose.

Affiche Belgique (movieposterdb.com)
Là, derrière un habillage de chevaux et de pistolets, Fritz Lang se plonge en réalité dans les tourments de l’âme d’un homme blessé, dans les affres de la haine, de la violence, de la vengeance. Contrairement à la trame classique qui ferait probablement que le coupable serait abattu par le vengeur avant que l’histoire finisse sur une cicatrisation par onguent de bons sentiments, il y a là une confiance étonnante dans l’institution, dans la police, dans la justice. Et c’est finalement comme par accident que survient le dénouement.

Affiche Suède (movieposterdb.com)
La place du trio femme / compagnon / séducteur n’est par ailleurs pas un classique du genre mais tient bien davantage du film policier ou du film noir de années 50. De même pour le travail sur la duplicité, celle de Vern qui est un autre visage de l’obstination admirable, face à la sincérité et à la franchise d’Altar Keane qui pose d’emblée les règles d’une ligne de conduite et qui s’y tient. Et c’est lorsqu’enfin ces règles sont violées presque à son insu que se noue le drame. Comme si la confrontation entre le bon droit de Vern et la marge sociale dans laquelle évolue Altar ne pouvait trouver de résolution que dans la violence d’un dilemme explosif et délétère.

Affiche Allemagne (movieposterdb.com)
Comme souvent, les noms des personnages ne sont pas innocents. Celui de Vern, Haskel, qui prend une dimension très explicite dès qu’on en réarrange l’orthographe en Ask Hell, celui qui fait alliance avec l’enfer, un genre de Dark Vador qui plonge du côté sombre de la force, même avec les intentions les plus justes au départ. De même celui d’Altar Keane, dès lors qu’on comprend qu’ « Altar » désigne en anglais l’autel sur lequel se donne la communion, et que Keane, ré-écrit « Keen » désigne quelque chose d’aigu, de pointu, de très bon, aussi bien qu’une lamentation. Il y a ainsi d’emblée dans cette femme, malgré sa façon de vivre, quelque chose de droit, de sincère, de pur. La rencontre de Vern et d’Altar est finalement une lutte du bien contre le mal, mais d’un bien teinté de mal contre un mal teinté de bien. On comprend alors que les destins de chacun étaient noués dès le départ, scellés dans le marbre d’une destinée tragique, et que la réplique d’Altar à Vern : « Je voudrais que tu partes et que tu reviennes il y a dix ans » n’est pas un simple effet de style mais une prière désespérée contre la fatalité inexorable de la vie.

Quand je vous disais qu’on trouve des perles sous la poussière …

Lire la suite...

Les amateurs

Les filles, mode d’emploi

Tomber dessus par hasard, c’est un des miracles des petits matins d’insomnie et des chaînes cinéma du satellite. Tomber dessus sans se faire mal - et sans l’abîmer non plus, naturellement – ça devient un peu plus rare, et selon les chaînes, parfois tourner à l’exceptionnel. Mais ça arrive, alors autant en profiter. Espérer découvrir ainsi un chef-d’œuvre méconnu serait peut-être beaucoup demander, mais bon, un petit truc sympa qu’on n’aurait jamais pensé à regarder spontanément et que seul le désoeuvrement fait lascivement entamer, pourquoi pas.

Affiche France (cinemovies.fr)

Cette nuit là, j’avais ouvert le poste plein d’espoir sur la deuxième moitié de « La Chinoise » de Godard, et à la fin je n’avais toujours pas retrouvé le sommeil. Pas le moindre bâillement. C’est dire le caractère rebelle de mon insomnie, parfois. Un petit coup de zapette, et surprise ! Pascal Légitimus. Tiens, why not après tout. Un petit tour sur la fonction Programme et me voilà muni d’un minimum d’info : à un moment ou à un autre, on devrait voir arriver Jalil Lespert et Lorànt Deutsch, dans un film de 2003 de Martin Valente.

L’histoire ? Pas bien compliqué et vite rattrapée même si on a manqué le début. En reconstruisant un peu. En gros, deux copains d’une cité de banlieue, Djamel, dit JP (Jalil Lespert), et Christophe, dit Chris (Lorànt Deutsch), sont pour l’un employé dans un petit supermarché et pour l’autre chômiste. JP a une sœur, Malika (Barbara Cabrita), qui plait bien à Chris, qui lui, a une cousine, Maya (Sara Martins), qui branche bien JP. Mais les deux belles font, elles, des études et naviguent dans un milieu plus cultivé, avec des préoccupations plus « étudiantes ».

Comment attirer l’attention des belles quand on se sent si petit face à ces dames inaccessibles. A cœur vaillant, rien d’impossible ! Et voilà nos compères imaginant les stratagèmes les plus naïfs pour séduire les élues, d’abord hautaines, puis progressivement attendries par tant d’efforts et de bonne volonté. C’est qu’ils mettent le paquet, les deux courageux. Surtout Chris, le moins timide, qui se documente. Ces filles là, elles aiment la culture, alors on va se mettre à leur portée. Leur montrer qu’on n’est pas des gros nuls de cité et qu’on aussi de la sensibilité et des neurones.

Un vieux Barbara Cartland en guise de mode d’emploi de la sensibilité féminine, les voilà lancés sur la piste de la promotion intellectuelle. Le théatre ! C’est ça ! Ca, ça devrait les brancher ! Top là ! Y a Brittanicus à la MJC, et on a même des places gratuites, si on les invitait ? Ouais, mais pour que ce soit crédible, il faut qu’on connaisse un peu aussi. Banco, allons d’abord pour une séance d’apprentissage. On les invitera après.

Djamel reste, lui, imprégné d’idées plus classiques. Les filles, ça aime les sorties et les grosses voitures. Et le voilà qui emprunte la BMW d’un copain pour aller impressionner la belle. Mais les filles ont besoin d’autre chose que ça, et ça, c’est pas dans le manuel. Maya refuse l’offrande et le geste tourne en penaude déconfiture.

Là-dessus se greffent deux ramifications à l’histoire. D’une part Monsieur Meinau (François Berléand), le patron du supermarché où travaille JP, est persuadé que JP est un fils né d’une relation de jeunesse avec une ancienne vendeuse du magasin, et n’a de cesse de le prendre sous son aile. D’autre part, Jimmy (Pascal Légitimus), le fameux copain à la BMW, est en fait un truand de banlieue au grand cœur, petit roi du quartier.

Or la BMW est fauchée à JP lors du braquage de la banque où Chris fait un remplacement de vigile (Lorànt Deutsch, taillé dans une allumette, en vigile, fallait la trouver celle-là !). Et voilà nos deux pieds nickelés qui se montent la tête à penser qu’on va les accuser du casse et qui s’enfuient à la campagne pour éviter la maréchaussée, qui, de son côté, n’avait pourtant jamais douté du contraire. La cavale rurale et le retour des acolytes valent leur pesant de cacahuètes.

Avec ces ingrédients là, et en laissant mijoter à feu doux, ça nous donne une petite comédie tout à fait sympathique. Le feu doux permet de maintenir une douce fraîcheur que je n’avais pas retrouvée depuis un certain temps. Sans prétention et sans ostentation. Pas d’effets spéciaux, pas de cavalcade en voiture (en fait, juste une petite, juste pour dire) (en fait, aussi une deuxième, mais qui dure cent mètres et se finit dans un poteau … ça c’est du grand spectacle !). Pas de grands sentiments, juste des bons sentiments. Pas de grands éclats de rires, juste des sourires tranquilles et sans arrière-pensée. Pas de faux message, juste une simplicité et une naïveté bien intentionnée.

Lorànt Deutsch est dans son registre habituel et Jalil Lespert est touchant à souhait. François Berléand en fait toujours un peu trop, mais ici c’est juste dosé et pas au premier plan. Les deux donzelles sont mignonnes et pas cabotines. Robert Rollis fait une apparition pour le fun dans un dialogue à couper au couteau … Et puis aussi une apparition de Dominique Frot (la sœur de Catherine ; je ne la connaissais pas ; c’est dingue comme elle ressemble à sa soeurette).

A la fin, je n’avais toujours pas sommeil, mais ça m’était devenu complètement égal. Après tout, c’était peut-être aussi bien, non ?

Lire la suite...

Mogambo

Les femmes et Dieu

Remake de « Red Dust », un film de 1932 avec déjà Clark Gable dans le rôle principal et aux prises avec Jean Harlow et Mary Astor, qui se déroulait dans la moiteur de la jungle malaisienne, « Mogambo » se déroule quant à lui en Afrique de l’est, Victor Fleming (celui de « Autant en emporte le vent » et du « Magicien d’Oz ») étant remplacé aux manettes en 1953 par un John Ford sortant de « Rio Grande » et de « L’Homme Tranquille ». Il est probablement difficile aujourd’hui d’imaginer l’impact de ces images tournées sur place (même si différentes équipes s’étaient partagées entre l’Ouganda, la Tanzanie, le Kenya, le Congo, … et les studios de Borehamwood en Angleterre), en décors naturels et en Technicolor, sur un public américain et européen encore peu habitué aux voyages et à leurs compte rendus filmés. Huit ans plus tôt, l’Europe était encore à feu et à sang - c’est quoi, huit ans ? Il y a huit ans, Chirac était déjà Président depuis 4 ans et Sarkozy préparait son retour ; Zidane était déjà champion du monde depuis un an – et ne connaissait des paysages et de la faune d’Afrique que ce que lui en racontaient les troupes coloniales et ce qu’elle en voyait derrière les grilles du zoo de Vincennes ou de quelques cirques.

Difficile pour un non pratiquant de savoir la signification de « mogambo » en swahili tant l’information semble classifiée top secret sur internet, grevée de pièges et de fausses pistes. Il semblerait que la MGM ait à l’époque privilégié le sens de « passion », mais qu’au moins deux autres significations soient possibles : « grand gorille » ou « parler ». Saura-t-on jamais ? A moins qu’un swahilophone généreux accepte de dénouer un jour ce secret si bien gardé. Ou à moins que les trois traductions soient également valides, liées par une racine commune qu’il resterait à interpréter. En attendant, la question reste en suspens.

Quoi qu’il en soit, l’histoire raconte la rencontre entre Victor Marswell (Clark Gable), chasseur professionnel établi en Afrique de l’est à la tête d’une petite entreprise fournissant des animaux exotiques aux zoos de par le monde et les services d’un guide avec logistique pour amateurs de safaris sportifs, photographiques, ou scientifiques. Il y prospère dans un campement de brousse au bord du fleuve avec son associé John Brown-Pryce (Philip Stainton), leur contremaître Leon Boltchak (Eric Pohlmann), et toute une troupe d’employés locaux. Un jour débarque dans le camp une jeune femme, Eloise « Honey Bear » Kelly (Ava Gardner), venant rejoindre son Maharadja d’ami qui entre-temps a dû regagner ses Indes natales. Coincée là en attendant le prochain bateau, Honey, délurée mais ignorante des choses de l’Afrique, noue avec Marswell une relation sentimentale non exempte de quelques bourrades. Après quelques jours, arrive le bateau qui doit la reconduire à la ville avec les prises de Marswell destinées à ses clients. Simultanément débarque du bateau un couple, Donald Nordley (Donald Sinden), un anthropologue venant vérifier sur le terrain une théorie qu’il a élaboré concernant les gorilles, et son épouse Linda (Grace Kelly), toute en distinction et bonne tenue. Mais une panne du bateau fait rapidement revenir Honey au campement.

Frappé de fièvre, Donald doit garder la chambre, laissant Linda face aux entreprises de séduction toujours aussi bourrues mais efficaces de Marswell face à une Honey soudain délaissée. Après guérison de Nordley, décision est donc prise, le bateau n’étant pas rapidement réparable, de monter une expédition en camion et canoë vers le pays des gorilles, et d’en profiter pour déposer en chemin Honey à un point de passage des transports qui pourront la conduire au Caire. Le trajet est l’occasion d’un approfondissement de la relation entre Marswell et Linda, à la fois sous le regard aveugle et innocent de Nordley et sous les piques et allusions répétées de Honey. Il est aussi l’occasion d’une halte dans un village amical sous les auspices du Père Joseph (Denis O’Dea), un missionnaire aimable, puis d’une autre, dans un village en pleine révolte indigène contraignant le groupe à renoncer à y déposer Honey comme prévu. L’expédition se poursuit néanmoins jusque sur les terres des gorilles, et jusqu’à la découverte par Nordley des relations entre sa femme et Marswell. Dans une prise de conscience générale de la réalité des passions et des sentiments de chacun, les relations se réaménagent enfin pour un dénouement heureux.

Comme d’habitude chez John Ford, le traitement de l’histoire principale se déroule sur un fond caricatural permettant de définir un décor, une trame, suffisamment clairs pour en gommer les aspérités. Les archétypes sont nets et tranchés, soulignés à l’envi par tous les moyens disponibles, du discours à la posture ou à la tenue vestimentaire. L’attention n’est alors retenue par rien d’autre que par les quelques personnages principaux autour desquels l’histoire se déploie réellement. Elle est par contre soutenue par des intermèdes de respiration, ici consacrés aux grands espaces africains ou à leur faune sauvage là où les westerns consacrent les grands espaces de l’ouest et leurs autochtones plus ou moins sauvages. Quelques entorses cependant à la technique habituelle du réalisateur : la touche d’humour potache n’est pas confiée à un seul personnage mais se répartit plutôt entre Eloise et quelques uns des animaux des enclos autour du camp de Marswell ; la fameuse John Ford Stock Company, ce groupe de comédiens fétiches, habitué à travailler avec le réalisateur, n’a apparemment pas de représentant ici, probablement du fait du faible nombre de personnages du scénario.
Mais outre la patte du réalisateur, ses tics et ses manies, outre l’exotisme des décors, vendu et survendu par les studios à la sortie du film, restent une histoire, et une confrontation, quasi intimiste malgré la vaste toile de fond africaine, entre une série de monstres sacrés du cinéma.

L’histoire, qu’est-ce qu’elle nous raconte ? L’histoire d’un vieux célibataire baroudeur pris entre deux femmes. L’une qui a fait son éducation dans la jungle des bas quartiers, qui ne connaît pas le détail de ce qu’une bonne éducation lui aurait inculqué mais qui a une connaissance de la vie, de ses coups bas, de ses traîtrises. L’autre qui est comme un pur produit de la bonne société, bien mariée, bien polie, bien tirée à quatre épingles même au milieu de la jungle, mais qui se ballade au travers de la vie comme ballottée sur un rafiot incontrôlé en jetant un regard de dédain sur manants restés sur la rive. L’une est la femme d’expérience, l’autre est l’image de la femme sur papier glacé. L’une est la chaleur, la sueur, le vent, l’autre est la glace qui vernisse le papier, la sécheresse du ton, la brise qui s’effraie des vagues. Deux images fantasmées de la femme. L’une de chair et de sang, l’autre de distance inatteignable. Et au milieu de ces deux images, ce pauvre mâle qui fait ce qu’il peut pour se donner bonne figure mais qui ne sait plus vraiment où donner de la tête. Tantôt vers l’animal, tantôt vers le spectre. Tantôt vers celle qui vous veux, tantôt vers celle que l’on voudrait. Et comme rien n’est simple, ce n’est pas que face à sa propre incertitude que se retrouve Adam, c’est aussi face à la guérilla que se mènent les deux faces d’Eve.

Les signes se multiplient tout au long du film pour caractériser d’abondance chacune. Eloise remet en usage le piano mécanique silencieux depuis trente ans, se trémousse aux chants des employés africains, cheveux noirs lâchés, tenue de terrain crottée jusqu’aux fesses ou déshabillé vaporeux. Linda, chignon noué serré, tenue impeccable, rigidité collé monté ne laissant qu’en de brèves occasion se briser une glace épaisse. Le combat est d’ailleurs sans issue, toute trêve exclue même lorsqu’Eloise tente un rapprochement : la vestale est sur son piédestal et ne compte pas en descendre. Eloise prend les armes du terrain de combat, celles de l’amour physique, allusions graveleuses en tête. Linda en reste à la réponse sociale, n’y répondant que par l’appel aux mâles pour qu’ils mettent bon ordre aux perturbations. Eloise qui, même si elle confond allègrement un rhinocéros et un kangourou, marche du même pas que la panthère enfermée dans sa cage, patauge avec un éléphanteau espiègle, qui malgré sa frayeur lorsqu’un léopard traverse sa tente n’en subit qu’un regard négligent. Linda qui, à peine livrée à elle-même, ne découvre la jungle que pour s’y retrouver au contraire sous l’attaque d’un fauve, être prise dans un vent qui pourrait aussi bien être le souffle d’Eloise, qui s’alarme d’une fièvre qui laisse tout autre de marbre. Chacune ainsi chargée de ses attributs mène alors son combat, symbole contre symbole, fantasme contre fantasme.

Et dans les effluves de ce combat, passe quasiment inaperçu le tournant du courant. Prête à s’avouer vaincue et à rendre les armes, Eloise au moment de croiser une modeste chapelle se couvre sobrement la tête et met un genou à terre. La confession qui suit à l’oreille paternelle du Père Joseph n’est plus alors que formalité redondante. Le vent a déjà commencé à tourner. Eloise n’est soudain plus seule dans la bagarre. Dieu a choisi son camp, le camp de l’humanité face à celui du papier glacé. Marswell, le grand chasseur blanc, pourra toujours continuer à se donner des airs de braconnier, de grand mâle en chasse, sa liberté se résume dorénavant à l’apparence des choses, à cette liberté de l’animal pris au piège mais qui l’ignore encore. Il fallait bien ce niveau d’intervention pour faire basculer la bataille entre des protagonistes de ce gabarit. Quel autre choix que de s’en remettre au jugement de Dieu, qui entre ange et démon, fait le choix du démon ? Encore que le démon n’était peut-être pas du côté sulfureux et l’ange du côté de la blanche colombe.

Incidemment, on reconnaît bien la tentation de John Ford de s’appuyer et de traiter des valeurs étatsuniennes, quitte à risquer l’iconoclastie. Ailleurs, et dans nombre de ses westerns, les valeurs de la nation, de la liberté, de la civilisation, de la famille. Ici celles de la rédemption, de la justice, de Dieu vécu non dans ses œuvres miraculeuses mais dans ses interventions naturelles quasi inaperçues dans le quotidien le plus immédiat.

Bien sûr, même s’il se déroule dans les profondeurs de l’Afrique, le film reste une affaire de blancs. La population locale est en permanence reléguée au rang de décor, caricaturée dans sa polygamie, sa férocité ou son silence craintif, ses accoutrements bariolés. L’époque encore coloniale de la réalisation ne laissait aucune place à une vision élargie de l’Afrique à autre chose qu’un terrain de jeu pour blancs. Vu d’aujourd’hui, le cadre a fatalement quelque chose de frustrant obligeant à se replonger dans un contexte qui ne connaissait pas nos préventions et nos aspirations actuelles. Petit exercice de mémoire, ou d’oubli, indispensable pour rester immergé dans le cours de l’histoire.
Lire la suite...

Little children

Les enfants ne sont pas où l’on croit

Dans sa grande saga du Cinéma Etasunien Festivalisé à Deauville 2006, la Sylvain Etiret Company est heureuse de vous présenter ce soir, dans la série Film d’Auteur Intimiste, une œuvre de Todd Field, soutenue par Kate Winslet et Patrick Wilson, « Little Children ». (A ne naturellement pas confondre avec « Chicken Little », américain aussi, mais boxant dans une autre catégorie … Désolé, je n’ai pas pu m’en empêcher).

L’histoire est somme toute relativement simple. Une petite ville des USA vit le retour chez sa mère (Phyllis Somerville) de Ronald James McGorvey (Jackie Earle Haley), à sa sortie de prison, après qu’il y ait purgé sa peine pour exhibitionnisme. Le quartier est en plein émoi à l’idée de ce que la proximité de ce pervers amènera d’insécurité dans les esprits sensibles des pauvres enfants du secteur. C’est que le coin est peuplé de mères de famille oisives dont l’essentiel des occupations tourne autour de la promenade des enfants, la station au square, et les commérages sur le banc pendant que les marmousets découvrent balançoires, pelouses et autres bacs à sable. Parmi la bande de commères en question, Sarah Pierce (Kate Winslet), délaissée par son mari, Richard (Gregg Edelman), se tient un peu à l’écart, participant au groupe mais ne parvenant pas à s’y trouver réellement à l’aise. Jusqu’au jour ou débarque dans le square Brad Adamson (Patrick Wilson), un papa-poule qui fait office de nounou pendant qu’il est officiellement en train de préparer son examen de droit et que son épouse Kathy (Jennifer Connelly) se consacre à entretenir les finances de la maison. Rapidement, ces deux éléments décalés dans l’ambiance générale se réfugient dans une complicité qui ne va pas tarder à tourner à la liaison torride sous couvert de l’amitié des bambins respectifs. De son côté, Brad est cornaqué par Larry Hedges (Noah Emmerich), un ancien policier mis sur la touche pour cause de bavure, et qui s’est donné comme mission de tarabuster McGorvey et d’attiser les braises de l’animosité contre lui dans le voisinage.

Autour d’une construction assez banale et relativement attendue, le film parvient à conserver l’attention de bout en bout, ponctué qu’il est de rebondissements qui surviennent dès qu’on commence à se demander si tout cela n’est pas un peu long. Et malgré cette aimantation de l’attention, il parvient néanmoins, tour de force ultime, à procurer l’impression d’une durée qui dépasse largement les 1h37 de la projection. Faut-il considérer cela comme un succès ou un défaut du film ? A voir. Offrir la sensation au spectateur d’un spectacle du double de sa durée réelle, pour le prix d’une place normale, sans vraiment générer d’ennui, et en ne consommant qu’1h37 de sa durée de vie, donc en lui permettant d’utiliser les 1h37 restantes à d’autres activités, ce n’est après tout peut-être pas le signe d’un mauvais placement. Mais brisons-là de ces considérations prosaïques et annexes, et revenons-en au sujet qui nous occupe.

Avant d’en arriver au fond, signalons encore, pour les amateurs de luxure, quelques scènes mettant en valeur la sympathique nudité de Kate Winslet, ainsi qui la mécanique pelvienne de Patrick Wilson pour laquelle je suis tout prêt à imaginer qu’elle puisse émouvoir quelques cœurs sensibles. N’étant pour ma part pas doté des hormones adéquates, je m’en tiendrai néanmoins sur ce point au stade de la supposition.

Pour en revenir à nos moutons, la Middle Class américaine est décidément une source inépuisable de découverte de l’âme humaine, de ses heurs, de ses malheurs, de ses travers. Aujourd’hui, nous examinerons la psychologie de la femme au foyer, la surprotection infantile, le délire de masse, la solitude, le besoin de rédemption, le bovarisme. Vaste programme, isn’t it ?

Comment entrer dans cette description sans se lancer dans la rédaction d’une thèse ? Comment l’entreprendre sans se frotter au jugement de valeur ? Comment ne pas aborder les rapports étroits, complexes, et contradictoires, entre le puritanisme et le piédestal délirant imposé à l’enfance, entre le comportement de foule panurgienne et la foi en l’accomplissement d’une autonomie individuelle, entre la recherche illusoire de la sécurité et l’entretien complaisant d’une peur panique, entre la confusion de la justice et de la vengeance et la désagrégation de l’humain, entre la culpabilité et la rédemption, entre des fanatismes socialement intégrés et la schizophrénie d’une sexualité crainte / désirée / masquée / exhibée / … ?

Comment ne pas réaliser à quel point cet embrouillamini relève de comportements infantiles qui ne vivent le monde qu’en blanc ou noir, en bons ou méchants, en rêve ou cauchemar. Si l’âge adulte est justement celui de l’abandon d’une vison magique et naïve du monde et de l’acquisition d’une capacité à construire sereinement sa voie au milieu de la multitude des déclinaisons de gris qui peuplent l’univers, comment regarder encore cette Amérique là comme autre chose qu’une vaste cours d’école désertée par ses surveillants. Les petits enfants du titre, les Little Children dont il est question, ne sont certainement pas ces gamins omniprésents au détour de chaque plan du film. Ils siègent au sommet de la hiérarchie d’une société qui se croit adulte et qui n’est en fait qu’un rêve de gosse. Quoi d’étonnant quand, par hasard, une de ces âmes pures commence à percevoir la vanité et la dangereuse futilité de ce cadre de pensée, quand elle ébauche un mouvement qui devrait la sortir de l’enfance, si elle en reste malgré tout imprégnée telle une Emma Bovary tentant de fuir sa condition et se précipitant dans l’illusion d’un autre absolu. Quoi d’étonnant si Sarah Pierce est justement dans le film une brillante exégète de Flaubert et d’Emma ?

C’est en tout cas sur la voie de cette prise de conscience que nous emmène Todd Fields. Et dire qu’il conserve un quelconque espoir dans le fait que cette prise de conscience réussisse à déplacer la montagne qui empierre le chemin d’une évolution de cette société semble à 10000 lieues de sa vision désespérée. La castration de toute velléité demeure irrémédiablement au bout d’une route qui ne mène à rien d’autre qu’à un retour sur elle-même, ou tout espoir s’abolit en un plongeon dans l’immobilisme où le temps même n’a plus ni prise ni intérêt et peut dès lors cesser d’exister. La fin du film est de ce point de vue d’une cruauté symbolique parfaite.

Mais si c’est bien cela, le fond de notre affaire, ne faut-il pas opérer un petit retour sur image et voir dans cette impression d’ennui, de lenteur, de banalité, de construction attendue, le préliminaire justement à cet abandon dans lequel Todd Fields baisse les bras devant l’impossibilité de la tâche ? N’est-ce pas justement par ces symptômes que le mal est finalement pleinement reconnu ? Probablement … Et probablement qu’à sa seconde lecture, le même film prendrait une dimension échappant largement au primo-spectateur.
(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)
Lire la suite...

Funuke show some love, you losers ! (Funuke domo, kanashimi no ai wo misero)

Les aventures de la famille Dujapon

Un petit tour au festival 2008 du film asiatique de Deauville, et me voilà embringué dans une projection que je n’aurais probablement pas choisie de ma propre initiative. Mais, bon, on sait ce que c’est, les festivals. On est là, alors on se laisse faire, on n’ose pas refuser. En plus, on vous glisse une invitation entre les doigts. Alors qu’est-ce que vous voulez dire ? Par dessus le marché, il fait un temps de chien, un froid de canard, une lumière entre chien et loup, … Bref, pas moyen d’y couper. Alors allons-y, pourquoi pas, après tout. Ca s’appelle comment, déjà ? « Funuke Show Some Love, You Losers! » … Et ça veut dire quoi ? En VO, ça donne « Funuke domo, kanashimi no ai wo misero ». Ah bon. D’un certain Yoshida Daihachi dont c’est la première réalisation. Soit. On est là pour découvrir, non ? Et ça a été présenté à Cannes en 2007, et à Marrakech, et à Warsovie … Ben alors, là, j’ai du retard à rattraper, on dirait. Allez, ça suffit maintenant. Elle commence, cette séance ?

Un chat trainaille au milieu d’une jolie route de campagne. Un camion s’approche à vive allure. Les freins crissent subitement. Une longue trainée sanglante tatoue la chaussée. Changement de décor. On est à l’enterrement de Monsieur et Madame Wago dont on apprend qu’ils ont été écrasés par le camion en voulant sauver le chat qu’ils ne connaissaient pas. Et qu’ils n’aimaient d’ailleurs pas particulièrement les chats. Les voisins sont réunis dans la maison familiale où la cérémonie se tient autour du fils Shinji (Nagase Masatoshi), de sa femme Machiko (Nagasaku Hiromi), de sa petite sœur Kiyomi (Satsukawa Aimi). Sa femme est si maladroite en tentant de consoler tout le monde qu’elle parvient à déclencher une crise d’asthme chez la sœur avant de se faire envoyer bouler par son mari. Arrive la grande sœur Sumika (Sato Eriko) en provenance de Tokyo qui commence par demander de l’argent pour payer le taxi avant d’offrir un chat en peluche à la petite sœur qui manque de défaillir encore. La belle-sœur se fait à nouveau rabrouer par son mari en tentant de s’interposer entre les deux sœurs devant cette maladresse.

On comprend ainsi progressivement l’accumulation de contentieux au sein de cette pauvre famille entre une sœur ainée égocentrique qui n’a depuis toujours qu’une seule obsession : devenir actrice, et qui ne recule devant aucune manipulation, aucune colère, aucune violence, aucun excès pour y arriver, un frère, ou plutôt un demi-frère, qui s’acharne depuis toujours à vouloir apaiser toutes les tensions familiales, et une jeune sœur sur qui repose le péché originel d’avoir raconté l’histoire de la grande, acariatre et égocentrique, dans un manga de sa production dont la victoire à un concours pour publication a projeté les affres de la famille dans le déshonneur de la place publique. Pour compléter le tableau, la belle-sœur, ex-enfant trouvée, se greffe sur la famille par le concours d’un agence matrimoniale sollicitée par le frère dans le cadre d’un mariage platonique dont on ignore la motivation.

Une fois le décor planté, il ne reste plus qu’à faire vivre tout ce petit monde durant quelques semaines éprouvantes pendant lesquelles le passé refait surface, tente plus ou moins de se régler et de solder ses comptes. Et dans ce jeu de massacre, malheur aux faibles, qui ne sont d’ailleurs pas ceux qu’on croit.

La première évidence est la référence directe et pour tout dire explicite à la bande dessinée, ici la bande dessinée nippone ou manga. Les spécialistes excuseront mes approximations à ce propos tant mon ignardise est grande sur le sujet. Il n’en reste pas moins que la séquence de clôture qui découpe l’écran en une page d’album de BD est largement plus qu’allusive. Quelques plans naturalistes outrés sont autant d’évocations évidentes. Pour n’en citer qu’un, dans les suites immédiates de l’accident initial, la petite sœur en contre-plongée, auprès d’une main amputée au poignet gisant sur le macadam et tenant encore une cigarette toujours fumante, ne laisse planer aucun doute sur l’inspiration. Les amateurs se feront sans doute une joie de découvrir les autres plans du même accabit. Sans compter les scènes où la chose est tellement apparente qu’elle est soulignée au sein même du film par une copie de la même scène sous une forme dessinée.

La seconde évidence, et mon inculture nippone m’empêche de déterminer s’il s’agit d’une caractéristique du manga en général, de l’une de ses tendances en particulier, ou plus généralement s’il faut le relier au genre « bande dessinée », est le côté monolytique et caricatural des personnages et des caractères. Il y a bien quelques revirements de trajets, mais ils ont cette soudaineté et ce côté entier de la magie du saut entre deux cases disjointes tout en tentant de figurer une continuité.

La troisième évidence est l’extrème transparence des personnages, leur caractère prévisible et sans surprise. J’exagère peut-être un peu : la surprise vient quand même lorsqu’on se dit « Non, il ne va quand même pas faire ça ! » et que si, il le fait. La première fois, on se trouve intelligent, la seconde, on se le redit, la troisième on se dit que c’est quand même téléphoné, la quatrième que ça devient lassant, et à partir de la cinquième, on rentre dans la surprise. Un genre de surprise de répétition, comme il y a un comique de répétition.

Mais il n’y a pas que cela dans cette transparence. Il y a le fait que « nous » voyions la transparence, que nous, occidentaux, a prori éloignés des codes, des références, de la culture asiatique, ayons cette capacité à entrer dans la psychologie et les réactions des personnages. Comment se fait-il que les ressorts psychologiques que nous avons appris à décoder à coup de Moi, de Sur-moi, de refoulé, d’Œdipe, aient autant de valeur explicative des comportements de l’autre bout du monde qu’ils pourraient en avoir à notre porte ? Comment se fait-il que, au prix modique du gommage de rares facteurs locaux (la couleur de la boite aux lettres du village, l’alphabet utilisé lors de l’écriture, la hauteur des tables, le volant à droite dans les automobiles), on a aussi bien l’impression de regarder une histoire se déroulant en plein Périgord ? On aurait appelé ça « La horse » et on y aurait mis Gabin quelque part que ça n’aurait pas vraiment détonné. Oui, d’où vient cette sensation de proximité ? Du fait que le monde japonais tel qu’il est décrit se serait tellement imprégné des codes de l’occident en quelques années qu’il s’y serait définitivement fondu ? Du fait que nous ne retiendrions que les éléments que nous comprenons et que nous négligerions ceux que nous ne comprenons même pas comme étant des codes propres ? Du fait que le petit médecin viennois aurait mis à jour une théorie explicative universelle ? Du fait que le film serait destiné à l’export et donc utiliserait nos propres codes pour nous le rendre compréhensible ? Allez savoir. Un peu de tout ça, peut-être.

Tout cela est bel et bon, soit, mais au delà de la découverte, que reste-t-il de ce film ? Euh … La forme manga ? Non, ça j’ai déjà dit. Des jolies images bien filmées et bien cadrées ? C’est un peu pareil, non ? Définir un cadre et y mettre des images correctes, c’est un peu un minimum pour une bande dessinée. Un peu d’inventivité dans la forme ? Cest vrai que ce n’est pas ordinaire, même si ça n’est guère révolutionnaire non plus, de présenter les scènes d’échange de courrier de la façon employée. Des actrices pulpeuses ? C’est vrai que la grande sœur a quelques attraits, essentiellement dans sa moitié supérieure. Les jambes sont par contre un véritable message de propagande contre l’anorexie. Ils jouent bien, au moins, tous ces acteurs ? Eh bien, si on accepte d’entrer dans le moule de l’exagération de la bande dessinée, on peut sans doute dire qu’ils sont dans le tempo. Seul le frère reste dans une certaine sobriété qui finalement ne nuit quand même en rien. La belle-sœur est sans doute un cas particulier : elle parvient à se fondre dans la forme demandée tout en gardant une fraicheur presque crédible tant est touchante sa bonne volonté naïve et sincère. Un exploit dans le contexte.

Quant au fond, à l’histoire elle-même, à ses ressorts, que dire ? Disons que dans un monde réel difficile par ses contraintes matérielles, certains se réfugient dans une espèce de rêverie fantasmatique, chez l’une le dessin, chez une autre l’écriture d’un courrier confinant au courrier du cœur et les rêves de gloire, chez la troisième le rêve de la famille idéale et la confection de poupées de chiffons, alors que d’autres portent au premier degré le poids des responsabilités et la charge de garder les pieds sur terre. Au résultat, on se demande laquelle est réellement la stratégie la plus efficace. C’est un peu codé ? Peut-être, mais il faut bien que je laisse quelque surprise pour le spectateur qui sera malgré tout tenté par les aventures de la pauvre famille Dujapon …
Lire la suite...

Angels in the outfield

Les anges aussi tatent de la bate

Dans sa série consacrée à Janet Leigh, la Sylvain Etiret Company est heureuse de présenter à son auguste public « Angels in the Outfield ». En 1951, les films de studio à Hollywood savaient proposer quelques perles restées dans les annales, mais sans négliger des productions primesautières d’un niveau tout à fait convenable. En l’occurrence, les comédies de l’époque savaient divertir sans avoir à railler avec l’acidité d’aujourd’hui les travers des contemporains. On riait ou on souriait, simplement, sans que nul n’ait l’impression que l’on pouvait se moquer de lui.


Affiche USA (movieposterdb.fr)
Jusqu’à il y a peu, il y avait longtemps que cette veine comique semblait s’être éteinte, et de l’avoir redécouverte rend sans doute en partie compte du succès récent de « Bienvenue chez les Ch’tis ». Si cette simple constatation pouvait donner un peu de grain à moudre à la génération présente de professionnels de l’écran, on n’aurait sûrement pas perdu son temps. Et pourtant, ce n’était pas le bout du monde de se lancer sur cette piste : il suffisait de piocher dans le vaste fonds de l’époque et de se nourrir de nombre d’exemples rafraîchissants qui faisaient les beaux jours de la série B. Bref, « Angels in the Outfield » est de ce monde là, un monde de délassement sans arrière-pensée, tout simplement. Un petit aperçu du sujet ? No problem.

Aloysius 'Guffy' McGovern (Paul Douglas), le coach d’une équipe de baseball en déroute dans les classements se fait remarquer essentiellement pour son caractère irascible. Jennifer Paige (Janet Leigh), une journaliste locale, s’intéresse au sujet et met les mauvais résultats du club sur le compte du caractère de l’entraîneur et de l’ambiance délétère qu’il crée autour de lui. Guffy en vient même aux mains avec Fred Bayles (Keenan Wynn), un journaliste sportif de radio qui le raille sans cesse. Or il se trouve qu’un orphelinat de la ville est mené par Sister Edwitha (Spring Byington), une religieuse fan de baseball qui conduit ses pupilles sur les gradins du stade toutes les semaines. Parmi les enfants, Bridget White (Donna Corcoran), une fillette au coeur innocent, en arrive à souhaiter qu’un ange gardien vienne aider son équipe dans sa traversée du désert.

C’est ainsi qu’à la fin d’une journée éprouvante, et encore plein de colère, Guffy se retrouve seul sur la pelouse du stade, maugréant comme à l’accoutumée, quand une voix vient le sermonner et lui proposer un marché : s’il parvient à se tenir tranquille et à faire cesser ses emportements, toute une équipe d’anges gardiens, tous ex-champions de baseball, se tiendra dorénavant sur le terrain aux côtés des joueurs de l’équipe et tentera de remettre le club sur les rails du championnat. Au match suivant, Bridget est à nouveau sur les gradins et commente, dans sa tranquille innocence, l’intervention sur le terrain des anges qu’elle est la seule à voir. La nouvelle se répand rapidement parmi la presse, attestée par le revirement des résultats du club et par le changement d’attitude du coach qui ne répond subitement plus aux provocations.

Cherchant un moyen de vengeance, Bayles porte l’affaire non seulement sur la place publique mais également devant un tribunal sportif présidé par Arnold P. Hapgood (Lewis Stone) en contestant la santé mentale de l’entraîneur. De son côté, Jennifer se rapproche de Guffy et lui apporte son soutien avant de succomber à son charme bourru. Le seul autre soutien leur vient de Bridget qui reste ferme sur ce qu’elle voit sur le terrain. Les liens qui se tissent entre les trois conduisent même le couple à envisager l’adoption de la fillette. Le tribunal sportif finit par se déclarer incompétent en matière d’anges et le championnat se poursuit jusqu’à la finale, match décisif qui peut offrir la victoire au club de Guffy. C’est pourtant le moment que choisissent les anges pour cesser d’intervenir et laisser l’équipe et l’entraîneur seuls maîtres de leur destin.

Clarence Brown, en 1951, est loin d’être un inconnu de la réalisation. Il n’est qu’à un an de la fin de sa carrière qu’il clôturera avec « Plymouth Adventure », mais s’était illustré à la fois par de nombreuses nominations aux Oscars pour lui-même et pour avoir dirigé une bonne dizaine d’acteurs ayant remporté la statuette dans l’un de ses films. Juste pour mémoire, l’animal avait commis une « Anna Karenine » avec Greta Garbo, et « The white cliffs of Dover ». Il y a des pedigrees pires que ça, non ?! Et c’est bien une des surprises de « Angels in the Outfield » : qu’un réalisateur de ce gabarit se soit retrouvé aux manettes d’un petit film, sympathique mais sans prétention. Œuvre alimentaire ou délassement d’artiste ? Allez savoir.

En tout cas, il n’y a pas de doute que, quelle que soit la motivation, la mise en scène est carrée, soignée, sans fioriture mais efficace. Les plans sont simples, vifs sans être hystériques, alertes sans être parkinsoniens. Les effets spéciaux sont simplement absents, là où on serait aujourd’hui abreuvé de scènes oniriques ou d’anges en vol compact. Les chérubins sont simplement suggérés par la chute d’une plume qui vient d’on ne sait où. Et c’est bien suffisant pour que l’argument soit limpide.

Les acteurs se donnent un peu de mal pour rendre la fable crédible mais sans tomber dans un faux quotidien absurde : la fable reste une fable et il vaut après tout bien mieux lui conserver des accents d’irréalité pour en sauvegarder le caractère étonnant. Si Janet Leigh, elle, est d’un enthousiasme accessible à chacun, Paul Douglas ne se donne qu’à moitié cette peine, mais quelle importance ? … Peut-être un peu quand même, et c’est vrai qu’il dénote un peu dans la simplicité ambiante. C’est vrai que le chauffeur de taxi aux prises avec cet illuminé discutant dans le vide donne un peu dans un burlesque rehaussé par une accélération du défilement de l’image. Mais tout cela est largement compensé par le reste du film, bien plus dans le fait de raconter une histoire que d’en faire un spectacle trépidant.

La jeune Donna Corcoran est simplement dans le sur-jeu attendu d’un enfant, d’où l’acceptation aisée de son personnage. Keenan Wynn n’y va pas non plus de main morte avec son personnage de reporter hargneux, mais finalement ça n’est pas plus mal dans le contexte. Et cette impression de « presque réalité » est encore appuyée par les apparitions en inserts de vraies personnalités du baseball de l’époque comme Joe Di Maggio, ou comme Bing Crosby alors propriétaire d’un club célèbre. Dans ce contexte, on est presque surpris de la prestation de Bruce Bennett en joueur vieillissant, dont le contraste avec le jeu des autres personnages apporte une impression de sobriété soulignant l’émotion de ses interventions.

Dans l’ambiance, le plaisir apparent de Lewis Stone à incarner avec sa prestance coutumière un juge dépassé par les évènements et se réfugiant derrière un jugement de Salomon, fait passer sans histoire le trio d’ecclésiastiques manifestement bien plus intimidé par la caméra que par l’enjeu de leur intervention dans le récit.

Et au bout du compte, que reste-t-il ? Une gentille comédie, une distraction qui ne pense pas à mal, une fable sur la tolérance, la tempérance, la providence, et sur la confiance en ce que l’être le plus acariâtre peut recéler de potentialités d’évolution. Tout ça au milieu de bons sentiments servis par un jeu de contrastes entre des personnages issus d’une certaine réalité et d’autres dans la comédie du récit. Bref une comédie légère au point d’en être parfois un peu datée. Et avec en prime le plaisir de se laisser embarquer dans la nostalgie les choses simples. Pas si mal, non ?
Lire la suite...

12 hommes en colère (12 angry men)

Les 12 mercenaires

Affiche France 1957 (allocine.fr)

Un jour, enfant, j’ai rêvé que je serai un justicier, qui défendrait le pauvre et le faible, la veuve et l’orphelin. Que j’aurai une telle force, une telle habileté, que rien ne me résisterait et que je transformerai le monde pour en faire un lieu d’honneur et de justice. Que les méchants n’auraient qu’à bien se tenir parce que leur temps serait révolu. Et puis j’ai lentement réalisé que ma panoplie de Batman était loin d’être suffisante.



Affiche France 2008 (allocine.fr)

Un jour, quelques années plus tard, j’ai rêvé que je serai un grand philosophe, dont la puissance et la clarté de la pensée illuminerait le monde d’une telle évidence qu’elle emporterait l’adhésion de tout un chacun, même des plus incultes, des plus retors, des plus vils. Qu’il ne sera bientôt plus d’aucune utilité de disposer d’une force physique quelconque, d’une armée même sommaire, tant le message de ma pensée ne pourrait que fédérer le monde dans une dynamique commune sur le chemin de la tolérance, de l’honnêteté, de la justice, de la paix, de l’harmonie entre les peuples et entre les hommes. Et puis j’ai lentement réalisé que ma panoplie de Spinoza était loin d’être suffisante.

Affiche USA (cinemovies.fr)

Un autre jour, quelques années plus tard, j’ai rêvé que je serai un grand politique, un syndicaliste charismatique, dont la force de conviction le ferait écouté par le monde entier, pauvres ou riches, grands ou petits, faibles ou puissants, et le rendrait capable de mener les combats les plus désespérés afin de redresser les torts les plus odieux. Qu’il entraînerait les foules dans son sillage d’humanité sur le chemin du respect, de la concorde, de la justice encore. Et puis j’ai lentement réalisé que mes panoplies de Gandhi et de Martin Luther King étaient loin d’être suffisantes.

Un autre jour encore, quelques années plus tard, j’ai rêvé que je serai un homme de science, un médecin illustre et généreux, qui par la force de son action, de sa pensée, de ses découvertes, et sans même attirer les regards sur sa personne, poserait une des pierres angulaires de la construction de l’humanité et la scellerait pour l’éternité du ciment de sa capacité à soulager la souffrance des humbles et à faire participer les puissants à la sauvegarde de cette construction. Et puis j’ai lentement réalisé que mes panoplies de Marie Curie, de Pasteur, et d’Albert Schweitzer étaient loin d’être suffisantes.

Et puis est arrivé un OVNI, un drôle de type du genre cyclope, avec un objectif au milieu du front, qui voulait faire son premier film.

Et pour un premier film, c’est un premier film ! Sidney Lumet, en 1957, n’avait pas d’expérience de la caméra de cinéma, mais il se lança dans le projet, adaptant une histoire en noir et blanc et avec l’aide de Reginald Rose, l’auteur la pièce, et s’adjoignant comme co-producteur les services d’Henri Fonda dont ce sera d’ailleurs la seule excursion dans le domaine de la production. Malgré son succès mitigé aux USA à l’époque de sa sortie, le film a depuis longtemps gagné ses galons de film culte.

Le film s’ouvre sur la fin des débats du procès d’un jeune hispano-américain. Face au jury, le juge, un rien désabusé, rappelle que le meurtre au premier degré (avec préméditation) de son père, dont est accusé le garçon, lui vaudra obligatoirement la peine capitale s’il en est reconnu coupable, et que toute décision du jury doit, pour être valide, être prise à l’unanimité. Les jurés assistants sont excusés et le jury constitué de douze hommes se retire dans une salle de délibération qui sera fermée à clé. Le premier juré tente un peu d’organisation et lance un premier tour de table. L’unanimité est manquée d’une seule voix, celle du juré n°8 (Henri Fonda), qui souligne que compte tenu de la portée de leur vote, il souhaite que la discussion ne soit pas escamotée par une décision trop vite unanime. S’engage alors un âpre débat ponctué de votes de réévaluation.

Outre l’introduction et la scène de sortie, dont la durée totale ne doit pas excéder trois minutes, l’intégralité du film est constitué du huis clos de la délibération, dans la salle fermée, avec de rares escapades dans les lavabos attenants, et quatre ouvertures brèves de la porte permettant à l’huissier d’apporter ou de reprendre des pièces à conviction que le jury souhaite étudier. Les jurés, écrasés de chaleur malgré la présence d’un ventilateur dont ils ne comprendront le fonctionnement que tardivement, ne sont connus que par leurs numéros, de 1 à 12, et pour la plupart par leurs professions. Seuls deux d’entre eux se présenteront l’un à l’autre par leurs noms (les jurés 8 – Mr Davis (architecte) / Henri Fonda et 9 – Mr McCradle (le vieil homme) / Joseph Sweeney) à leur séparation sur les marches du palais. La quasi totalité du film est donc consacrée à leur débat, aux renversements d’opinions au cours de la discussion, partant de la position d’un homme seul contre tous, jusqu’à l’acquittement de l’accusé. C’est d’ailleurs dans la manière dont s’opère cette évolution que réside l’intérêt du film et non dans un quelconque suspens d’allure policière. C’est dans la confrontation des personnalités, de leurs valeurs, de leurs psychologies, de leurs convictions, de leurs préjugés, que se construit la narration et la tension.
Chaque juré est représentatif d’un type de comportement. Tous sont manifestement des gens ordinaires et honnêtes, simplement selon les cas prisonniers de tel ou tel comportement ou préjugé. Chacun est prêt à honnêtement faire son devoir de citoyen convoqué à examiner les actes d’un autre, mais avec chacun une capacité propre à s’extraire ou non de ses propres routines, de ses a priori personnels, de ses convictions forgées avant ou durant le procès. La remise en cause de ces certitudes, l’obligation de puiser les arguments de conviction dans des retranchements les plus enfouis, la nécessité d’expliquer ce qui paraissait spontanément évident mais que la confrontation met en évidence comme des raccourcis de pensée fragiles, ne vont d’ailleurs pas sans réactions, oscillant entre l’amusement et la colère, entre le rire et la violence, entre l’abattement et l’enthousiasme.

Bien sûr, ce débat suit une trame judiciaire, reprend les arguments de culpabilité ou d’innocence, réexamine les zones de certitudes et celles de doute concernant l’histoire du jeune homme et du crime qui a été commis. Des pièces à conviction sont examinées, des scenarii sont chronométrés, des indices sont évoqués. Et sur ce plan, des approximations quant au déroulement réel d’un procès peuvent bien apparaître : l’ébauche de contre-enquête effectuée par le juré n°8 et la production de sa part, durant la délibération du jury, d’une pièce à conviction nouvelle, est à l’évidence une monstruosité juridique. Mais tous ces éléments n’en deviennent que presque anecdotiques tant le sujet tient plus dans le déroulement de la confrontation que dans ce qui lui fait support. Et sur cette trame se battit un questionnement plus particulier concernant la notion même de réalité, de certitude, ou, transposés en termes juridiques, de doute légitime. En quoi une preuve est-elle une preuve ? Comment savons-nous qu’elle n’est pas biaisée ? Sur quelles bases pouvons-nous accepter un témoignage comme crédible ou en réfuter la fiabilité, même sans remettre en cause la bonne foi de celui qui le produit ? Comment passons-nous de la suspicion à la preuve ? De la crédibilité à la certitude ? Le « Cette situation est-elle possible ? » est-il suffisant pour écarter la possibilité que la situation inverse soit certaine ? Quel degré de certitude faut-il atteindre pour pouvoir parler de certitude ?

On est ainsi à la fois dans l’interrogation psychologique et dans la trame judiciaire, à l’intérieur du cadre de la relation sociale et de ses conséquences en termes de justice, des excès qui ont pu se traduire, sur un plan parallèle, par l’impossibilité ressentie de pouvoir condamner un acte dès lors qu’on avait pu mettre à jour des explications au comportement jugé. Le fait que l’accusé vivait depuis l’enfance dans un climat de violence sous les coups réguliers de son père doit-il faire répondre différemment à la question de sa responsabilité dans le geste qu’on lui impute ? N’y a-t-il pas confusion entre une tentative de réponse par l’explication du geste et une réponse à la simple question posée de la réalité de ce geste ?

En soutien de cette construction, Lumet s’appuie pour l’essentiel sur un panel d’acteurs aux capacités d’expression étonnantes de naturel et de simplicité. Tout au plus le jeu du juré n°3 (Lee J. Cobb) s’échappe-t-il parfois dans quelques exagérations. Le reste de la troupe frappe par sa sobriété et son aisance. Le huis clos autorise peut-être là à citer les autres participants : Martin Balsam (Juré n°1, l’entraineur de base-ball universitaire), John Fiedler (Juré n°2, l’employé modeste), E.G. Marshall (Juré n°4, le courtier en bourse), Jack Klugman (Juré n°5, de la même extraction sociale que l’accusé), Ed Binns (Juré n°6, le peintre en bâtiment), Jack Warden (Juré n°7, le commercial fan de base-ball), Ed Begley (Juré n°10, le patron de garages), George Voskovec (Juré n°11, l’horloger immigrant d’Europe de l’est), Robert Webber (Juré n°12, le créatif de publicité).

Bien entendu, on n’échappe pas à quelques codes plus ou moins explicites. Henri Fonda est le seul à porter un costume blanc, le costume du « chevalier blanc » de qui vient le redressement de ce qui aurait pu être une injustice, sa profession d’architecte le positionnant d’emblée comme l’artisan de la construction du débat. Son premier allié est naturellement le vieil homme, le juré n°9, porteur de cette sagesse qui peut être vue comme le privilège de l’âge. Le seul personnage à ne jamais ôter sa veste de costume est le juré n°5, E. G. Marshall, le courtier en bourse, lieu de la raison objective, seul rempart contre l’émotion … et contre la transpiration dans cette ambiance lourde et caniculaire où chacun souffre rapidement d’une sudation ruisselante. Sans doute pourrait-on rechercher d’autres artifices encore, mais le propos du film est tellement clair que le décodage des non-dits n’est ici finalement que de peu d’utilité. Peut-être simplement une remarque sur l’image enfin, qui subit un traitement tout particulier, écrasant progressivement les distances, les profondeurs de champ, à mesure que le film progresse, et cela ouvertement de la part du réalisateur qui explique avoir utilisé de objectifs différents au long du film afin d’obtenir par cet effet un renforcement de la proximité du spectateur avec les personnages et l’évolution de leur état d’esprit.

Au registre des codes, cependant, une question concernant le nom des personnages, reste ici sans réponse, mais qui ordinairement dévoile une intention sous-jacente quand elle est résolue. Pourquoi les jurés n°8 et 9 s’appellent-ils Davis et McCradle ? Quelle est la référence à laquelle ces noms doivent se raccrocher ? Mystère … jusqu’à ce qu’un spectateur perspicace s’en mêle.

(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)

Lire la suite...

L’envolée sauvage (Fly away home)

La victoire du pot de terre

On dira ce qu’on voudra, ça fait du bien entre deux films plus sérieux, de se laisser aller à une bluette sans conséquence. Un peu comme si on s’autorisait un petit verre d’eau entre deux alcools forts. (Attention, je n’ai pas dit une Kent entre deux Havanes ! Je ne tombe pas encore sous le coup de la loi … pour le moment). En tout cas, une petite matinée semi-grasse à se gaver d’un œil distrait de ce qui peut bien passer sur le satellite. Et hop, entre « Van Helsing » et « The Mighty Ducks », sur quoi qu’on tombe : « L’envolée sauvage », « Fly away home » pour les puristes, une petite chose oxygénée de 1996 d’un certain Carroll Ballard, parrainée par Walt Disney. C’est pas du pot, ça ?

Ca commence comme un drame familial. Amy Alden (Anna Paquin), une fillette d’une dizaine d’années, circulant sous la pluie avec sa mère au volant, sur une route de Nouvelle-Zélande. La voiture part en tonneau et la fillette se réveille sur un lit d’hôpital, son père, Thomas (Jeff Daniels, un étonnant sosie de Jeff Bridges), venu du Canada à son chevet. Elle comprend en une seconde que sa mère n’a pas survécu à l’accident et qu’elle va accompagner son père au Canada. L’arrivée sur place fait découvrir le monde du père, une maison isolée en pleine campagne, dans un désordre d’homme seul tout à ses passions plus ou moins professionnelles de sculpture et de deltaplane. Thomas y est entouré par sa compagne, Susan Barnes (Dana Delany), et par les visites de son frère, David (Terry Kinney), et du jeune Barry (Holter Graham). Après une arrivée peu enthousiaste, Amy finit par accepter la vie à la campagne. C’est alors que, découvrant une nichée abandonnée d’oies sauvages, Amy se retrouve bientôt en position de mère oie en tête d’une couvée pot de colle. Mais élever une portée de ces volatiles se révèle plus compliqué qu’il n’y paraissait, en particulier quand arrive la saison de la transhumance, avec la nécessité de leur apprendre à voler et à se joindre à la horde de leurs congénères sauvages vers leur destination hivernale.

A première vue, on n’est pas dans la subversion violente. On a bien un petit arrière-plan écolo à la sauce nord-américaine, genre boy-scout amoureux de grands espaces. On a bien aussi la révolte du pot de terre contre le pot de fer, de l’individu contre la loi inique qui veut brider ces pauvres volatiles dans leur apprentissage du vol. Ca, c’est pour le classicisme westernoïde. On a bien en prime la lutte d’un enfant, théoriquement au plus bas de l’échelle des forces, dont la puissance de conviction et d’obstination lui fait surmonter les réticences initiales des plus solides défenses, jusqu’à l’extrême sophistication de l’aviation de guerre US. Ca, c’est pour la touche Disney. Mais malgré tout, Nicolas Hulot prend devant cette ébauche de message des allures de dangereux gauchiste.

Le tout dégouline de guimauve sucrée et de bons sentiments qui vous tirent à l’occasion une larmichette émue ponctuellement aggravée par la contemplation de ces braves volailles semi-domestiquées en route pour rejoindre leurs congénères.

Mais le monde merveilleux de Disney n’est pas un vain mot. Il n’est pas là par hasard. Et pour tout dire, il ferait l’effet d’une escroquerie s’il ne remplissait pas son contrat de happy end sur fond d’eau de rose. Alors puisque c’est dans le cahier des charge, inutile de se plaindre qu’il le remplisse avec une tranquille assurance et une certaine dextérité.

Et de ce point de vue, le contrat est plus que rempli. Les images font dans la carte postale animalière de talent. Les militaires ont le cœur tendre, les promoteurs ont le coeur sec. Les poulagas, poulets de nos chansons, sont à ces dignes volatiles sauvages ce que le chien est au loup de La Fontaine : des prisonniers volontaires de leur sécurité appuyée sur une loi admise les yeux fermés au prix d’une liberté dont le plus simple souvenir a même disparu.

Pleurez Cerbères ! L’autonomie du citoyen prendra le dessus sur la convention sociale si la société oublie dans ses codes de préserver la justice dont la nature a équipé le monde sauvage et libre. L’individu, même le plus humble, peut avoir des révoltes légitimes, et la société n’a qu’à bien se tenir.

Miracle de la civilisation nord-américaine, servi tout digéré dans un large sourire de contentement ému : les oies seront sauvées et tout le monde sera touché. Le bien surmontera le mal, et c’est bien la fonction du happy end. Est-ce là une surprise telle qu’elle vaudrait à cet avis le reproche de déflorer l’issue de l’histoire ? Probablement pas, du moins espérons le.

Que dire de plus sur ce film ? Tout commentaire sur les qualités techniques de la réalisation serait probablement à côté de la plaque. Imagine-t-on Disney promouvoir un ouvrage techniquement défaillant ? Eh bien voilà, tout est dit. Les acteurs sont dès lors pris dans un tel tourbillon de poncifs que leur prestation importe finalement assez peu. Elle suffit d’être honnête et de ne pas détonner dans le fil de l’histoire pour remplir son rôle complètement. La réalisation se range évidemment dans la même lignée. La musique en soutien sait se faire oublier pour ressurgir en renforcement des émotions à grand renfort de sucrerie lénifiante. Après tout, c’est son métier et elle l’exerce efficacement.

Finalement ce qui s’annonçait initialement comme une « bluette sans conséquence » est-il réellement cela ? Ou n’est-il que cela ? Peut-être pas après tout. C’est bien un sirop suave qui goulaye tendrement entre les amygdales endolories et les neurones épuisés. Et de cela on peut lui savoir gré. Mais c’est aussi un vecteur de valeurs spécifiques sur lesquelles l’outre-atlantique a construit son histoire et probablement son présent. De là à regretter le libre accès à ce film pour les têtes blondes dont l’esprit critique est en cours d’élaboration …(Non, là je plaisante !)
Lire la suite...

King of California

Le retour de Charlie

Deauville étalait ses flots bleus sous le doux soleil des derniers jours d’août. La légère brise marine portait à mes oreilles le crissement des vagues molles sur le sable opalin. Les planches, autrefois si fertiles en dames à chapeaux et en messieurs à redingote, ne laissaient plus échapper que les clameurs tranquilles de sages enfants en cette dernière semaine de vacances les rapprochant à grandes enjambées de la rentrée scolaire …

Mon œil, oui ! On se pèle ici comme en Novembre. J’ai un rhume qui me tient depuis une semaine et je tousse comme un tuberculeux à l’agonie. Ils auraient planté ce fichu festival à Reykjavik, au moins on se serait méfié et on aurait apporté du lainage. Au lieu de ça, on se tape un temps de Toussaint vêtus comme en plein été. Résultat, on attaque l’ouverture du festival sous antibiotiques. Merci Monsieur Flemming. Un américain, non ? Finalement, c’est peut-être lui le vrai héros du festival.

En tout cas, entre deux comprimés de paracétamol, en train de siroter un café brûlant réparateur, et voilà-t-y pas que la table voisine vient se faire occuper par Matt Damon et sa donzelle. Résultat, le bar entier suspend son souffle, et la serveuse qui fait des efforts désespérés pour rester naturelle se mange une tenture en pensant à autre chose. Ca valait quand même quelques cachets juste pour ce moment-là. Du coup, la soirée d’ouverture, qui met en scène Michael Douglas, paraît un peu terne malgré un film au titre ronflant qui ne manque pas d’un certain charme, « King of California ». Jugez par vous-mêmes !

Miranda (Evan Rachel Wood) se présente devant l’hôpital psychiatrique, attendant son père qui doit en être justement libéré après que la dernière en date de ses multiples frasques l’y a conduit une fois de plus. On ne sait pas bien en quoi consistait le dernier épisode, mais on comprend rapidement qu’après avoir fait fuir sa femme, après avoir dilapidé des fortunes en achats ruineux et somptuaires, après avoir entretenu une série de formations de jazz plus ou moins loufoques, seule Miranda avait pu rester au côté de ce maniaco-dépressif tendance maniaque abondante en apprenant à se débrouiller plus ou moins seule. C’est ainsi qu’elle a pu, malgré son jeune âge, conserver la maison, échapper aux services d’aide à l’enfance et à leur lot de placements, se dégotter un job au MacDo du coin, se payer une voiture déglinguée mais néanmoins efficace.

Le retour de Charlie (Michael Douglas) n’échappe pourtant pas au retour quasi biologique du plaisir des retrouvailles avec un père visiblement aimé, comme on aime un enfant turbulent et fantasque. D’ailleurs les loufoqueries paternelles ne se font pas attendre, avec un petit discours à brûle pourpoint sur les chinois nus … ceux qui seraient jetés à la mer à la limite des eaux territoriales, leurs vêtements pliés dans des sacs poubelle, et qui gagneraient la côte à la nage. Puis les histoires tordues s’enchaînent, déclenchant de moins en moins le sourire de Miranda, jusqu’à la vente en douce de sa voiture, qu’elle convint finalement son père d’annuler, puis l’expulsion de leur maison.

C’est que Charlie a un projet en tête, qu’elle finit par lui faire avouer : la récupération d’un trésor caché en 1624 dans le secteur par un moine espagnol pourchassé par quelques sauvages, dont il a découvert l’existence par ses lectures dans la bibliothèque de l’hôpital, où il a eu durant son séjour tout le loisir de documenter par une exploration approfondie sur internet. Autant dire que Miranda est initialement sceptique. Mais elle finit néanmoins par se prendre au jeu, emportée par l’enthousiasme paternel et les premiers indices corroborant discrètement l’ébauche de l’esquisse d’une piste. Leurs recherches les conduisent à une cache probable qui se trouverait sous la dalle bétonnée du sol d’un supermarché du coin. Reste à passer à l’acte, avec l’aide de Pepper (Willis Burke II), un ancien compagnon de jazz de Charlie, à peine moins allumé que son copain.

Pour le reste, demandez à Mike Cahill qu’il vous montre la fin de son film. Ce n’est sûrement pas le film du siècle, mais une honnête comédie qui se laisse voir tranquillement, un sourire aux lèvres.

C’est que Michael Douglas met une bonne volonté évidente dans ce rôle de pied nickelé hirsute à plaisir. Le regard rond, la mèche rebelle, la barbe en bataille, tout l’attirail du doux dingue en goguette. Et on ne lésine pas sur le charme du monsieur qui, dans son gentil délire, parvient même à subjuguer une fliquette venue le réprimander. Ajoutez lui une capuche genre KWay bien serrée autour du visage, et l’effet est assuré.

Willis Burke se tient en réserve de la république, pour compléter le tableau quand il en est besoin. Un petit peu plus les pieds sur terre, mais à peine. Un bon sexagénaire de couleur au guidon d’une moto à court de fuel, avec dans le regard ce même grain de folie qui fait à la fois craquer et bondir cette pauvre Miranda.

Miranda, justement. Evan Rachel Wood en progéniture dépassée par les frasques paternelles s’en sort finalement assez bien face aux pitreries douglassiennes. D’autant que les pitreries restent en permanence en demi-teinte, jouant jusqu’au bout sur l’ambiguïté de la réalité ou de la fantasmagorie des rêves de trésor du père.

Et c’est bien là que réside le ressort de la plaisanterie. Est-ce du lard ou du cochon ? Est-ce que Charlie a réellement mis le doigt sur quelque chose, ou est-ce qu’on se laisse simplement embarquer par la conviction d’un illuminé attachant et chanceux ? Est-ce qu’on va vers « Les doux dingues ont bien le droit de vivre, eux aussi, pour autant qu’ils ne font de mal à personne » ou vers « Méfiez-vous de ce que celui qui crie au loup peut finir par être un jour quand même face au loup » ? Est-ce que finalement, ce n’est pas dans les espoirs de cet enfant de père que se tient davantage le comportement adulte qui va de l’avant que dans celui de cette mère de fille qui s’évertue à garder son ancrage dans la réalité ? Où commence et où finit l’enfance ? Où commence et où finit l’âge mûr ? Où s’achève le rêve et où commence l’espoir ?

Mike Cahill laisse planer la question jusqu’au bout du film, et même jusqu’après le dénouement de l’histoire. Tout au plus multiplie-t-il les indices en chemin, sans qu’on sache toujours immédiatement où il nous conduit. Qu’est-ce que c’est que cette profession de « mannequin mains » de la mère de Miranda ? Qu’est-ce que c’est que cette réunion de quartier pour appeler à l’entraide avec les nouveaux arrivants au moment où les huissiers vident la maison de Miranda et Charlie ? Qu’est-ce que c’est que cette bande dessinée moyenâgeuse de Charlie en grand entretien avec le moine de l’histoire ? Qu’est-ce que c’est que cette étymologie du nom « Californie »? Les pistes sont là, débrouillez vous !
(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)
Lire la suite...

Le charlatan (Nightmare alley)

Le grand blasphème

Un intérêt non négligeable de manquer de culture, c’est qu’on passe son temps à découvrir des choses étonnantes. Qui, en dehors de quelques connaisseurs de la mémoire du cinéma, se serait douté que derrière un titre aussi bateau que « Le charlatan », « Nightmare Alley » pour les puristes, se cachait une pépite enfouie depuis 1947 ? Et pourtant … On veille un peu après Soir 3, en attendant négligemment le Ciné Club de France 3, vaguement attiré par un générique mentionnant Tyrone Power. Ca fait quelques temps qu’on n’a rien vu avec cette gloire passée de Hollywood, après tout. Le réalisateur, Edmund Goulding, quelqu’un connaît ? Pourtant, « Une nuit à l’Opéra » avec les Marx Brothers, « La Patrouille de l’Aube » avec Errol Flynn, « Grand Hotel » avec Greta Garbo et Oscar 1932 du meilleur film, tout ça c’est lui. Pas n’importe qui quand même ! Et puis le film commence, sur un de ces génériques d’époque, avec cartons de présentation enluminés. La nostalgie remonte, un brin taquine, juste histoire d’éveiller l’attention. Enfin, le film commence, et ce qui n’était qu’une vague vigilance du coin de l’œil devient en quelques minutes une glue puissante qui rive le regard à l’écran et le corps au fond du fauteuil …

L’histoire débute dans un stand de foire, au milieu des cracheurs de feu et autre montreur de monstre. Zeena (Joan Blondell) et Pete (Ian Keith) ont un numéro de divination. Stanton Carlisle (Tyrone Power) les seconde depuis que Pete a sombré dans l’alcool, restant soutenu à bout de bras par Zeena. A force d’insistance, et surtout après l’accident mortel de Pete dont il se sent indirectement responsable, Stanton réussit à soutirer de Zeena le code qui sert de truc pour leur numéro. Voyant alors l’opportunité de développer le tour en quittant la modeste foire itinérante pour les cabarets de Broadway, Stanton séduit Molly (Coleen Gray), sur le stand voisin, puis prend son envol. Le succès est rapide sous les feux de la rampe. Rapidement, Stanton se fait prendre dans les filets de Lilith Ritter (Helen Walker), une psychologue de la bonne société qui, d’abord intriguée par le décryptage du fameux code, lui propose de lui livrer les secrets confiés par ses clients pour les utiliser à des fins lucratives lors des numéros de Stanton. Ils piègent ainsi un fortuné naïf qui désire ardemment communiquer avec feue l’amour de sa vie. Mais l’arnaque nécessite la complicité de Molly qui, après s’être résolue à contre cœur à entrer dans la combine, est prise de remords et flanche au milieu de la duperie, révélant ainsi le piège au riche pigeon Ezra Grindle (Taylor Holmes). Tentant de limiter les dégâts, Stanton tente de rejoindre Lilith, pour alors se rendre compte qu’elle jouait pour son propre compte et qu’elle a lancé la police à ses trousses. Commence alors pour Stanton une cavale le menant de Charybde en Scylla jusqu’au fond de la misère et de l’alcoolisme.

Film étrange et étonnant à plus d’un titre. Dans la carrière d’un Tyrone Power tombé à l’époque dans une certaine désaffection, et en un temps où il n’était pas monnaie courante de briser son image, le héros de ces dames à la plastique parfaite n’hésite pas à laisser au fil du film son physique péricliter au point d’en finir quasi méconnaissable. L’histoire elle-même de la descente aux enfers de l’alcool, sans autre retour que le mélange d’amour et de pitié de Molly pour l’épave monstrueuse qu’il devient, fait de Stanton un personnage inattendu. Au plan narratif, le film est construit comme une boucle, probablement la énième d’une spirale sans fin, où la situation finale est la copie conforme de celle présente à l’introduction du film, les personnages initialement secondaires ayant simplement remplacé les personnages principaux. Sur le fond, un des arguments du film est la confrontation de Stanton avec Lilith dans une manipulation psychologique à tiroir : l’exploration des limites, des perversions, des dérives de la psychothérapie professionnelle est probablement une des premières occasions pour Hollywood de se pencher sur le sujet de cette façon. Autre thème : l’exploitation de la religiosité à des fins de spectacle puis d’escroquerie en un temps et dans un pays où le sentiment religieux fait justement partie intégrante de la citoyenneté.

On comprend aisément comment ce film inclassable eut du mal à trouver son public. Initialement un échec commercial, peu servi par une promotion discrète de la part d’un producteur sur la défensive et hâtivement rangé au rayon des séries B destinées à un oubli rapide, puis introuvable pendant une longue période du fait d’une obscure querelle de droits d’auteurs, le film n’a repris vie que quelques dizaines d’années plus tard pour atteindre à un statut de véritable film culte dans un cercle d’initiés.

Pourtant, le film ne manque pas des qualités qui lui auraient mérité un plus large succès. A commencer par une interprétation largement empreinte de nuances et de finesse à des kilomètres d’un monolithisme de caricature. Chaque personnage, et Stanton au premier chef, évolue lentement tout au long de l’histoire. Les sentiments sont contrastés, mouvants, précaires. Les actions sont crédibles, à peine exagérées si ce n’est pour en souligner les traits essentiels. Le sentiment de culpabilité de Stanton devant la mort de Pete est ainsi tout simplement humain, simplement là pour briser l’image monstrueuse qui se tissait, sans autre valeur explicative sur son comportement à venir que celle de définir un homme réel, certes ambitieux, mais sans autre perversité profonde. Son mariage avec Molly est presque forcé, réparant presque sans hésitation la faute qu’il semble avoir commise.

Bien sûr, la lourde machine de l’ambition se met rapidement en œuvre et Stanton entrevoit en quelques instants le bénéfice qu’il pourra tirer de la situation, mais l’impulsion initiale était bien loin d’une quelconque turpitude. Ainsi entraîné sur le chemin de la gloire et d’un destin de « Great Stanton », les compromissions, les tentations, les facilités de Carlisle s’accumulent ensuite en strates de plus en plus lourdes jusqu’à l’inévitable chute dans une spirale inverse. Jusqu’à jouer avec la faiblesse humaine et plus seulement sur le caractère ludique de la démonstration de music-hall, jusqu’au blasphème de se présenter comme un démiurge dont on sait depuis Moïse, interdit de Terre Promise pour avoir fait jaillir une source d’un coup de son bâton sur un rocher sans en avoir crédité Dieu, à quel point cela ne peut rester impuni. La scène de l’apparition nocturne de l’amour perdu d’Ezra Grindle au travers d’une fontaine au centre d’une allée bordée d’arbres à l’image des rangées colonnes de part et d’autre de la nef d’une immense cathédrale est ainsi un monument de symbolisme à la fois lourd de sens, lourd de l’ambiance de mystique confiance qui s’est progressivement crée, lourd de cet état de rêverie propre aux attentes les plus profondes. Qualité de la rêverie, mais aussi de la rupture, de la défaillance de Molly, de la révélation de la supercherie. Qualité d’une mise en scène parfois chargée, mais au seul profit du sens de l’action, et renvoyant la violence des sentiments de Stanton et de Grindle dans la sobriété des regards.

Comment un tel film, pour de basses raisons d’image - image de la star, image de la religion, image du héros -, a pu être à ce point négligé par son producteur et relégué au fin fond des rogatons de la pellicule est finalement peut-être le plus grand blasphème qu’il ait pu susciter.
(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)
Lire la suite...

Pirates des Caraïbes : Le secret du coffre maudit (Pirates of the Caribbean: Dead man's chest)

Le gai pirate

Champs Elysées. Avant première française de Pirates des Caraïbes – Le Secret du Coffre Maudit, de Gore Verbinski. Pas facile d’accéder, au lendemain de la victoire de l’équipe de France en demi-finale de la coupe du monde de foot : des flics comme s’il en pleuvait, des cars de CRS en haute densité, une circulation démoniaque. Mais bon, Johnny Depp en live, ça se mérite, non ? Et puis voir le film tant attendu des fans près de 5 semaines avant tout le monde, ça vaut bien un petit effort … Et tout ça pour quoi ?

L’histoire se déroule aux environs du 17ème siècle, aux Caraïbes, entre la tutelle anglaise et l’anarchie des pirates qui infestent la zone. Elizabeth (Keira Knightley), la fille du Gouverneur Swann (Jonathan Pryce), est sous les verrous. Elle reçoit la visite de son père et de Will Turner (Orlando Bloom), son fiancé, artisan forgeron, qui tente de la réconforter à travers la lourde grille de sa geôle. C’est qu’Elizabeth est retenue comme otage par Cutler Beckett (Tom Hollander), le représentant de la Compagnie des Indes Orientales, pour obliger Will à poursuivre le Capitaine Jack Sparrow (Johnny Depp), pirate de son état, et lui soutirer une boussole étrange, moyen apparemment indispensable pour atteindre un trésor caché. Un second instrument de cette quête est un parchemin portant dessin d’une clé et que Beckett remet à Will. Soumis à ce chantage, Will part à la recherche de Jack et retrouve son galion, échoué sur une île isolée dont les autochtones cannibales retiennent Jack et son équipage. Jack fait office de dieu pour les sauvages qui s’apprêtent à le libérer de son enveloppe charnelle en la dévorant, tandis que l’équipage, bientôt rejoint par Will également capturé, est maintenu sous bonne garde.

Le repas rituel est interrompu in extremis par l’évasion des prisonniers qui récupèrent le navire en compagnie de Will. Jack négocie la boussole contre l’aide de Will lors de l’exploration d’un navire échoué. Mais Will est alors capturé par le Capitaine Davy Jones (Bill Nighy), capitaine pirate légendaire du Flying Dutchman, soumis avec son équipage à un sort les condamnant à voguer éternellement en se transformant progressivement en hommes-poissons. On apprend alors d’une part que Sparrow est lié à Jones par la dette de son âme pour prix de l’aide de Jones dans la prise de possession de son navire, le Black Pearl, que cette dette peut être levée si Sparrow apporte 100 âmes en échange alors que Will est gardé en otage par Jones, et d’autre part que Jones détient la clé figurant sur le parchemin, clé ouvrant un coffre caché qui contient le cœur encore vivant qu’il s’est lui-même ôté à la suite de la trahison de sa belle. La quête de Sparrow s’éclaire enfin : dérober la clé, retrouver le coffre (et la boussole magique a ce pouvoir), détruire Jones en détruisant son cœur, et se libérer ainsi de sa dette. Quant à lui, Will découvre que son père, Bootstrap Bill (Stellan Skarsgård), autrefois porté disparu, est en fait une des âmes damnées composant l’équipage de Jones. L’aide de son père lui permettra d’échapper à l’emprise de Jones et de rejoindre Sparrow, pour poursuivre sa propre quête : rapporter le contenu du coffre à Beckett en prix de la libération d’Elizabeth. De son côté, Elizabeth parvient elle-même à s’échapper et part à la recherche de Will.

L’ensemble est traité sur un ton de comédie épique et de surnaturel baigné de sortilèges, de morts-vivants, de monstres marins. On retrouve l’essentiel des personnages du premier épisode, tant dans les rôles clés (Sparrow - le pirate décalé -, Will Turner - le fiancé forgeron d’Elizabeth - , Elizabeth - la belle - , Norrington (Jack Davenport) - le prétendant éconduit -, Swann - le Gouverneur -) que dans des rôles anecdotiques ou secondaires (Gibbs (Kevin McNally) - le second de Sparrow -, Pintel (Lee Arenberg) et Ragetti (Mackenzie Crook) - deux pirates maladroits -). Les situations et les propos font écho à l’envie à de multiples aspects de l’épisode 1, certaines scènes reprenant volontairement des scènes du premier opus (un chandelier mural restant dans la main d’un visiteur maladroit, les péripéties de l’oeil de bois de Ragetti, …). Le rythme est enlevé, soutenu tout au long du film. L’humour est permanent, avec des répliques décalées, des loufoqueries diverses, le duo Ragetti – Pintel intervenant à la manière des petites souris en bas des images des bandes dessinées de Gotlieb. Le sujet de l’intrigue lui-même repose sur une plaisanterie : Dead Man’s Chest (sous-titre anglais) tient sur le simple jeu de mot de « chest » signifiant en anglais à la fois coffre et poitrine. Les effets spéciaux sont remarquables, en particulier les personnages de Jones et de son équipage présentant un aspect plus que réaliste. On se paie même le luxe de revenir ponctuellement à une technique démodée d’effets spéciaux, une caméra étant manifestement placée dans un angle inattendu lors de la scène de combat sur et dans une roue de moulin à eau.

Tout cela est bel et bon. Mais d’où vient alors cette impression curieuse de quelque chose qui cloche ?

Pour qui a tété le lait de la flibusterie aux mamelles des aventures d’Errol Flynn, de Stewart Granger et de Burt Lancaster, le contraste ne peut laisser indifférent. Bien sûr, Elizabeth est belle à tomber et sait manier le sabre d’abordage comme on pouvait s’y attendre. Will Turner alterne sans anicroche les poses enamourées de jeune premier et les postures de fière témérité.
Norrington porte l’uniforme coloré de la marine anglaise comme s’il avait toujours été ainsi vêtu.

Mais que peut bien apporter l’interprétation de Johnny Depp d’un pirate maniéré aux allures tantôt efféminée, tantôt à moitié ivre ? C’est justement ce parti pris qui lui valut tant d’éloges à la sortie du premier épisode. Performance d’acteur ? Certes. Mais dans quel but ? Mystère ! Pour apporter quoi ? Mystère ! Pour imiter les attitudes de Keith Richards, selon l’explication de Depp. D’accord, mais dans quel objectif ? Il est évident que cette interprétation apporte une touche de mystère qui force l’attention. Mais le mystère porte alors plus sur le choix de la technique que sur le contenu de l’histoire, et il peut être légitime de s’interroger sur l’intérêt de cette attention forcée : le sujet est-il l’acteur ou l’œuvre ? Devant une toile de maître, l’attention porte-t-elle sur le choix du pinceau ou sur l’émotion dégagée par la toile ?

L’histoire, justement. La rapidité de ses évolutions, le rythme plus que soutenu, les rebondissements permanents, contribuent à une impression de vertige dont le premier effet est une espèce d’ivresse rapide proche de la noyade. Il est bien difficile de suivre sans défaillance le cours d’un récit d’une complexité élaborée. Les situations sautent d’anecdote en anecdote, de péripétie en changement de cap, de bon mot en allusion déguisée. Suivre le fil d’un tel cap relève de la gageure. Défi à la vitalité neuronale, la vitesse agit ici comme un critère de sélection d’un public abreuvé de manga et à la plasticité synaptique encore épargnée par la sclérose de l’âge. Passé le détroit de l’athérome naissant, il devient prudent au spectateur de recaler ses objectifs sur la simple sensation de se laisser bercer par les remous furieux d’un torrent sauvage. A moins de disposer d’une version DVD permettant pauses, retours en arrière, partage d’explications avec ses quelques voisins compatissants, consultation de notes prises au fur et à mesure.

La désorientation créée par l’entremêlement d’une part d’une histoire, après tout classique, d’un escroc pas si méchant que ça et d’un couple de jouvenceaux à la recherche d’un trésor enfoui, et d’autre part d’un rêve fantastique proche des films d’horreur et de science fiction, n’aide certainement pas à retrouver une sérénité de spectateur attentif. Certes, Highlander avait inauguré le thème, mais le rythme entrecoupé de longues respirations permettait une digestion paisible et à même de conduire jusqu’à la fin du repas. Et c’est bien ce qui manque ici. La Ligue des Gentlemen Extraordinaires avait également tenté une incursion sur ce terrain, bien que sous-tendue à la fois par une problématique plus politique et par un recours sur la forme à un répertoire de codes qui, pour être abondants, n’en restaient pas moins connus.

Bien sûr, le fait qu’il s’agisse du second de trois opus tournés semble-t-il dans la foulée, à l’image du Seigneur des Anneaux, et distribués aux spectateurs à échéances pré-programmées pour des raison évidemment commerciales, mais peut-être aussi de tolérance neuronale, ne facilite pas la tâche de qui voudrait se plonger dans la saga dans le désordre. Théoriquement possible de part la forte séparation des récits principaux, le travail est en réalité rendu ardu par les multiples rappels et allusions, même anecdotiques, au premier épisode. Il est donc fortement conseillé de digérer le premier épisode avant de se plonger dans le second.

Au delà de toutes ces difficultés, la dispersion elle-même du récit suffit-elle au divertissement. Ou bien doit-on chercher, sous la profusion, un discours cohérent d’un autre niveau ? Le fait que la production soit assurée par la Compagnie Walt Disney n’imposait-il pas un cryptage suffisant des ressorts sous-jacents au propos, surtout si ce propos ne peut aisément s’accommoder des objectifs officiellement usuellement affichés par Walt Disney à destination de la jeunesse. Le désordre apparent ne pourrait-il pas dès lors se voir davantage comme un habile camouflage que comme une faille de l’écriture.

Vu sous cet angle, que nous propose-t-on ? Un homme navigant dans la violence d’un monde d’hommes, l’épée à la main, le courage et la témérité en bandoulière, tout en affichant un maniérisme digne des parodies d’homosexualité qui traînent dans les arrière-salles de nos consciences. Bien sûr, les explications affichées convoquent plutôt une demi-ivresse, les ravages d’une exposition prolongée au soleil des tropiques lors de l’abandon sur une île déserte à l’occasion d’une mutinerie de son équipage … Mais en quoi cela explique-t-il le maquillage, les bijoux, les dentelles ? Et si la féminité profonde de l’homme était le réel sujet du propos ? Et si la contemplation de la boite contenant la boussole magique, dans laquelle Jack plonge et replonge assidûment, en soulevant puis refermant le couvercle d’un geste vif et rond comme pourrait le faire une dame après examen de son visage dans le miroir contenu dans son poudrier, n’était rien d’autre que ce qu’elle montre ? Réexaminer la scène de Jack seul dans un bar de Tortuga pendant que Gibbs tente, une table plus loin, de recruter un équipage, peut s’avérer instructif à cet égard.

La quête de Jack, cherchant à conquérir ce coeur enfermé dans un coffre imprenable, et qui à peine remporté, et sous prétexte de le cacher à d’autre assaillants, finit roulé dans la poussière, au sens littéral, laisse peu de doute sur la motivation profonde d’un personnage animé par la « raison du coeur » qu’on aurait plus imaginé dans un corps de midinette. Et pourtant, chaque tentative d’approche par Jack d’une femme quelconque se solde par une réponse cinglante en forme de gifle, soulignant à quel point il ne pourra trouver âme sœur parmi le sexe opposé. Seules exceptions, une sorcière vaudou qui lui fournira la poussière qui lui sera utile à son projet, et Elizabeth Swann mais dans la seule mesure où elle, le cygne (« swan ») de blanche pureté, ne fait qu’un avec cet autre qui fait battre son cœur, ce forgeron qui « will turn her ». Face à cet inaccessible, le salut de Sparrow ne peut que se trouver du côté des hommes.

La bataille de Jack contre le Kraken, le monstre marin aux ordres de Davy Jones, est ainsi un monument d’allégorie homosexuelle. Lorsque la bouche du Kraken, immense sphincter rose et rond, se présente devant Jack, qu’elle se dilate pour laisser apparaître des berges hérissées des dents acérées porteuses de mort, que Jack, qui vient d’être aspergé d’un liquide glaireux, rajuste son chapeau comme on enfile une capuche, se dresse face à l’impressionnant méat, et qu’il entame le geste d’y pénétrer le sourire aux lèvres à la fois anticipant le plaisir du corps à corps et conscient du danger mortel qu’il engage, comment ne pas reconnaître l’allégorie de l’acte homosexuel et de son corollaire viral mortel ?

La vraie question qui reste sans réponse devient alors celle du véritable animateur de cette fresque symbolique. Gore Verbinski et Johnny Depp, à qui manifestement la trame de l’histoire n’a pas échappé, oeuvrent-il au sein d’une collusion dont les studio Disney n’ont pas perçu la subversion ? Ou bien les studio Disney se lancent-il dans une parole sociétale inavouée quasi subliminale tant aucune des sources disponibles ne semble relever cet aspect du film ?
(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)
Lire la suite...

Jugement à Nuremberg (Judgment at Nuremberg)

Le dernier procès de Nuremberg

Classique pour classique, autant y aller franco. Juste pour rire, trouve-moi le générique qui associe Spencer Tracy, Richard Widmark, Montgomery Clift, Burt Lancaster, Marlene Dietrich, Maximilian Schell, Judy Garland et William Schatner … Par facile, n’est-ce pas ? Allez, je t’aide : Stanley Kramer aux manettes. Comment ça, « Qui c’est ? ». Tu te moques, là, non ? Celui des « Révoltés du Bounty » et de « Devine qui vient diner ce soir » … Alors, ça te revient ?... Et si on disait « Jugement à Nuremberg » ? Ca t’en bouche un coin, ça, non ? Il fallait le trouver celui là, hein ? Eh ben, voilà ! Tu l’as rêvé, Tonton Sylvain l’a fait. Comme quoi, la Sylvain Etiret Company, et quoi qu’en dise notre envoyé spécial sur « Cabale à Kaboul », ce n’est pas que du film d’auteur. Mais ça n’est pas la démocratie non plus. Ce genre de truc, c’est Tonton Sylvain lui-même qui s’y colle, pas un gringalet de jeunot. Morbleu, il faut un patron dans cette maison. J’ai dit ! Mais foin des querelles intestines, et revenons à nos ovins. « Jugement à Nuremberg », quoi que doté d’une solide distribution, n’a certes pas eu dans les mémoires la carrière de moults autres productions prestigieuses. Peut-être bien à tort, va savoir.

L’histoire elle-même est assez simple. Le Juge Dan Haywood (Spencer Tracy) arrive à Nuremberg directement des Etats-Unis, quelques années après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, pour présider une cession du tribunal réuni dans cette ville pour juger les criminels de guerre nazis. C’est un juge civil et il est accueilli par le Capitaine Harrison Byers (William Schatner) au nom des forces d’occupation qui le logent dans une demeure réquisitionnée avec ses domestiques allemands. Rapidement, il fait la connaissance de l’ancienne propriétaire des lieux, Madame Bertholt (Marlene Dietrich), passée prendre quelques affaires auprès de ses anciens domestiques. Il fait également un peu connaissance avec la ville d’une part dans son passé récent en visitant les lieux imposants des anciens meetings hitlériens et d’autre part dans ses quartiers quasiment rasés et en pleine reconstruction. Il fait enfin connaissance avec le duo de ses assesseurs, les juges Kenneth Norris (Kenneth MacKenna) et Curtiss Ives (Ray Teal), avant de se retrouver à présider sa première audience. Le sujet est de juger quatre juges de l’Allemagne nazie, Emil Hahn (Werner Klemperer), Werner Lampe (Torben Meyer), Friedrich Hofstetter (Martin Brandt), et le Dr Ernst Janning (Burt Lancaster), ancien ministre de la justice, tous représentés par le même avocat, Hans Rolfe (Maximilian Schell), lors de débats l’opposant au ministère public représenté par un militaire américain, le Colonel Tad Lawson (Richard Widmark).

Contrairement à ses co-accusés qui répondent aux questions qui leur sont posées, et malgré l’insistance de son avocat, Janning choisit, sans s’en expliquer initialement, de rester muet pendant les débats. Débats qui vont prendre un tour particulier après la longue litanie, présentée par l’accusation, des victimes des crimes des quatre allemands, lorsque Rolfe, ayant tenté de discréditer ces dossiers possiblement douteux en l’absence de victime pouvant être interrogée de manière contradictoire, se voit proposer de limiter l’examen à quelques cas exemplaires pour lesquels des victimes et des témoins sont disponibles. Commencent alors les interrogatoires de Rudolph Petersen (Montgomery Clift), victime des lois de stérilisation forcées, de Irene Hoffman Wallner (Judy Garland), victime des lois de ségrégation contre les juifs, et du Professeur Karl Wieck dont Janning a été un brillant étudiant en thèse de droit.

Rolfe se démène pour minimiser les faits, jouer des failles de mémoire, jeter des doutes sur la crédibilités des témoins, mais surtout pour présenter ses clients comme de simples exécutants d’une tâche de Justice appliquant la loi, comme c’est le devoir d’un juge, sans s’autoriser à la juger elle-même. Et c’est bien autour de ce point que tournera l’essentiel du dilemme : un juge a-t-il la légitimité pour critiquer la loi qu’il est en charge d’appliquer, quel que soit son caractère odieux ou non ? D’ailleurs, le caractère odieux n’est-il pas en réalité relatif tant il est possible de retrouver dans des législations étrangères, et l’exemple pris l’est dans le droit américain, des règles voisines de celles qu’on reproche aux juges allemands d’avoir accepté d’appliquer. D’ailleurs aussi, les lois en cause n’avaient-elles pas permis de lutter efficacement contre l’avancée communiste que les Etats-Unis s’étaient eux-mêmes donnés comme ennemi ? Le patriotisme et l’intérêt supérieur de la nation ne commandaient-ils pas à bon droit une rigueur législative imposée par les faits et les dangers de l’époque ?

Emporté par sa fougue, Rolfe est alors surpris à rudoyer certains témoins, reprenant sans y prendre garde certaines des méthodes et l’agressivité du régime que servaient ses clients. Et c’est à la surprise générale que Janning sort brutalement de son mutisme pour lui interdire les dévoiements. Janning, le brillant avocat, le ministre zélé, le juriste pointilleux, fait alors retour sur son passé et son action, reconnaissant son trouble et sa honte d’avoir participé à de telles exactions sous couvert de légalité et de culture du résultat, avant de reprendre sa posture de silence obstiné.

Et le procès se poursuit ainsi, gravitant autour de lui-même, sans pour autant être indifférent aux vicissitudes du contexte socio-militaro-politique ambiant. Les pressions s’amoncèlent pour en clore les débats, pressant Lawson dans son réquisitoire et Haywood dans sa conclusion de tenir compte du blocus que l’URSS vient de déclarer sur Berlin, et de ménager le peuple et les élites allemandes à une heure où ils deviennent des alliés face à la menace rouge. Comme pour valider l’utilité alléguée par Rolfe de la politique du IIIème Reich. Symétriquement, Madame Bertholt se révèle être la veuve d’un général condamné à mort qui tente de peser pour faire cesser le zèle américain par son lien avec Haywood.

C’est dans cette ambiance que Haywood tente de trouver la voie de la justice, écoutant, posant à l’occasion quelques questions, à la fois envahi par la barbarie qui le révulse et la raison qui lui impose d’entendre et de soupeser les arguments présentés.

Situant l’action non pas au début de la période des procès de Nuremberg, mais à sa fin, Stanley Kramer pose d’emblée son film non comme une réflexion sur la période historique de l’après-guerre et de ses règlements, mais comme une pensée sur la justice elle-même.

La question posée ici n’est pas celle de la culpabilité de ces quelques sous-fifres, même de haut niveau, mais bien plus celle du concept de justice. Y a-t-il une justice qui soit bonne en elle-même, par sa propre nature, ou fait-elle obligatoirement référence à un code nécessairement dépendant du contexte dans lequel il a été établi ? Le juge est-il alors le gardien du bien ou l’évaluateur aveugle des faits qui lui sont soumis à l’aune d’une norme convenue ? Un juge est-il comptable de la loi qu’il applique ou doit-il rester sourd à ses éventuels échos d’iniquité ? Un juge peut-il s’arroger le droit de critiquer la loi, la norme qu’il est chargé d’appliquer, à la toise d’une raison supérieure à la loi même ? Et si c’était le cas, qui définirait cette raison supérieure, qui veillerait à son actualisation, à son adaptation à un quotidien changeant, voire mouvant ? Une même loi édictée en Virginie au XVIIIème siècle peut-elle être reprise en tant que précédent dans un contexte d’après guerre du XXème siècle ?

Quel est le rôle de la décision judiciaire : punir, écarter, venger, donner l’exemple ? Est-elle faite pour le coupable, pour la victime, pour la société ? L’intérêt géopolitique peut-il interférer dans une sentence sur un cas particulier ? La société peut-elle se mettre en péril en poursuivant la quête de la sentence contre les crimes d’un seul individu ? Autrement dit, l’intérêt de la communauté peut-il s’imposer devant l’intérêt d’un seul ? L’utilité du soutien des allemands dans la crise contre l’URSS peut-il justifier la minoration des méfaits de certains allemands ?

Tous les moyens sont-ils bons dans la quête de l’établissement de la vérité ? Rolfe peut-il rudoyer des témoins également victimes pour les faire acquiescer à un point de sa démonstration ?

Les regrets, les remords, l’auto-sanction d’un coupable qui prend conscience de ses crimes et les renie peuvent-il remplacer la sanction par la société ? Si non, qui condamne-t-on, un repenti qui n’a pourtant plus besoin de cette sanction pour expier ses fautes ou un coupable qui doit quoi qu’il arrive subir un châtiment ? Le retour sincère de Janning sur lui-même justifierait-il une forme de pardon ?

La liste des questions est sans fin.

Au chapitre des acteurs, on pourrait se contenter de lister le casting, et on en resterait sur le sentiment d’être impressionné. Bien sûr, il y a un Montgomery Clift plus torturé que jamais, d’autant plus qu’il a lui-même participé à la rédaction d’un scénario où il trouve un rôle où s’exprimer sans mesure. Bien sûr, il y a Judy Garland, mais à peine reconnaissable sous des traits emphatiques. Richard Widmark, dans un de ses rares rôles où il ne campe pas un sale type, fait du Widmark, tout simplement. Burt Lancaster, en juriste vieillissant, tente bien sa chance, mais n’est guère servi par un maquillage approximatif qui minerait sa crédibilité si elle avait une importance. Restent Spencer Tracy et Marlene Dietrich. Là, pas de mystère. Les a-t-on vu un jour ne pas être à la hauteur. Il y a chez ces deux là une façon, chacun à sa façon, de rendre l’humanité d’un personnage qui ne se perd pas en étalage d’émotions. Nul besoin de cris, de mimiques inspirées, de « travail d’acteur ». Les choses sont simples. Ils sont dans l’histoire, à leurs places bien comprises de simples mortels tentant de comprendre le monde qui les entoure et de le rendre meilleur, chacun à son humble mesure, péniblement, lentement, en accord ou en désaccord, mais honnêtement.

La réalisation, de son côté, est simple, directe, sans rechercher d’effet excessif. Bien sûr, elle n’échappe pas à quelques clichés dont la visite de Haywood sur les lieux des cérémonies hitleriennes est un bel exemple. L’homme mûr, dans son uniforme d’homme simple à cache-nez, pardessus et chapeau, le regard plongeant dans le souvenir de l’histoire, semble faire une concession au genre pour ne plus ensuite y revenir. Quelques autres séquences, avec l’un ou l’autre personnage, se complaisent un peu dans un pathos attendu, pour se faire bien vite oublier.

Car l’essentiel n’est pas là. Il est dans cette façon de clore un épisode tragique de l’histoire, de refermer le dernier procès de Nuremberg avant de laisser l’Histoire prendre un autre tournant, sans ni pardonner ni oublier les fautes, juste en les disant, en les marquant, en les posant, et finalement en les digérant comme un des éléments constitutifs, pour tragiques et odieux qu’ils soient, de l’avenir.
Lire la suite...

Cabale à Kaboul

Le dernier des fous

Je crois que je l’ai déjà dit, mais le boss, c’est pas un marrant. Et même quand il a envie de rigoler, Tonton Sylvain, il vous dégote des trucs de derrière les fagots que c’est même plus des fagots, c’est des vraies souches à peine sorties du sol. On croit que c’est comment, la Sylvain Etiret Company ? Un camp de boy-scouts ? J’aimerais vous y voir ! Tiens, là, quand il a repéré ce truc qui n’avait pas 15 jours, sorti à peine le 17 Octobre 2007 pour ne déjà plus passer, sur tout Paris, que dans une seule salle du Quartier Latin, et encore, juste avec une séance en début et une en fin d’après-midi, je me suis dit « Saperlope, je sens que c’est pour moi ». Et ça n’a pas raté, bingo ! J’ai bien sûr eu une vague sensation d’espoir en voyant le titre, « Cabale à Kaboul ». Ca sentait un peu le James Bond ou le OSS 117, un titre comme ça. Un genre de « Malko dans les Balkans » ou une bluette apparentée. Remarquez, une production franco-belge avec un roumain à la réalisation, j’aurais dû me douter … mais bon, pas d’a priori, à cœur vaillant rien d’impossible, il parait. Et puis après tout, peut-être qu’il avait reçu la grâce dans la nuit, le boss. Peut-être qu’enfin il pouvait m’envoyer sur un remake de l’inoubliable « Roro roi des merguez ». Va te faire voir, ouais ! Si je m’étais attendu à ça ! J’ai pourtant une certaine pratique de l’animal, mais là ! Comment j’aurais pu m’attendre à ça ? Vous pouvez me dire, un peu ? … Mais comment vous pourriez, je ne vous ai pas encore raconté ?! Ok, voilà l’affaire.

Isaac Levy et Zebulon Simantov sont les deux derniers juifs d’Afghanistan après la traversée à la fois de l’occupation soviétique et du régime des talibans. Ils vivent dans l’ancienne synagogue de Kaboul, autour d’une cour fermée, Isaac au rez-de-chaussée, Zebulon à l’étage. Mais dans ce cadre a priori hostile où on s’attendrait à trouver une connivence solidaire, c’est une haine mutuelle et tenace qui anime les deux hommes. Le réalisateur, Dan Alexe, tient la caméra et interview alternativement les deux hommes, les suit dans leurs journées, discute avec eux un peu à la mode de Michael Moore, mais dans leur langue qu’il maîtrise apparemment parfaitement et sans jamais apparaître à l’image.

On pourrait bien sûr en rester là quant à la présentation du film, et préserver la surprise du spectateur. Mais que comprendrait-il à cette histoire qui n’en est pas une, qui filme les protagonistes réels, dans le mystère de leurs comportements, de leurs antagonismes, de leur folie. Comment comprendrait-il l’absurdité, le non-sens, et l’humanité-même d’une haine aux allures de danse sur un volcan, aveugle plus qu’indifférente au destin d’un monde qui n’est plus que l’arrière-fond distant de sa propre circulation ? Non, impossible de ne pas décrire plus avant les aventures de ces personnages. D’ailleurs, cette description ne pourra elle-même être autre chose qu’une simple toile de fond tant la densité des vécus est loin de ce que les images et les actes peuvent montrer, tant elle est entre les lignes, entre les images, entre les mots qui ne font que l’effleurer.

On découvre d’abord Isaac, la soixantaine qui en parait 80, rabougri, voûté, la barbe longue et blanche, vivant de peu, le plus souvent assis à même le sol de sa chambre vétuste, priant en lisant une vieille bible déchirée. Il tire ses ressources de clients venant parfois de loin lui acheter des amulettes et ses talents de guérisseur, auxquels il répond invariablement par le même traitement, la combustion ritualisée d’un bout de papier roulé façon cigarette après y avoir inscrit quelque mystérieuse formule et l’avoir rempli de sel avant d’en faire circuler la fumée autour du patient. Il ronchonne sans cesse, Isaac, s’emporte facilement, s’agace vite, mais se veut aussi ami avec tous les habitants du quartier, même si, une fois à l’écart, il dit ne pas être dupe de cette fausse amitié dont il doit jouer la comédie pour sa propre protection.

De son côté, Zebulon, la quarantaine bien mise, rasé de frais, lunettes sur le nez, tête nue, mangeant et priant assis à sa table pendant que la télévision ronronne, déborde d’activités. Il cuisine des quantités industrielles de poulets et de dindons qu’il négocie au marché et abat lui-même dans la cour, dans le respect du rituel rabbinique dont il est fier de se proclamer diplômé. Il fabrique, dans de grands fûts en plastique, une piquette à base de raisins plus ou moins secs achetés au souk et qu’il vend au voisinage. Il a manifestement des aides qu’on aperçoit épisodiquement.

Isaac et Zebulon ne s’adressent quasiment pas la parole si ce n’est pour s’invectiver à distance, se couvrant d’insultes plus ou moins fleuries. Chacun tente de s’attacher pour lui seul l’intérêt de Dan, jalousant et dénigrant l’intérêt de filmer l’autre. Isaac ébauche bien quelques tentatives de dialogue, voire d’invitation à dîner, mais qui restent repoussées plus ou moins vertement par Zebulon.

Chacun tente d’expliquer à Dan les méfaits de l’autre sur lesquels se nourrit cette haine. Chacun raconte la dénonciation aux talibans dont il aurait fait l’objet de la part de son voisin, les sévices qui en ont suivi, les vols qu’il attribue à l’autre. Zebulon, à l’appui de ses dires, présente même Dan à un imam de la mosquée voisine qui raconte comment Isaac se serait converti à l’Islam sous les talibans, dupant les musulmans du quartier, avant de revenir ultérieurement au Judaïsme que Zebulon n’aurait pour sa part jamais abjuré. D’où le surnom de Mollah Isaac qui lui est encore parfois attribué, et les insultes de « goy », voire de « triple goy » que lui adresse Zebulon lors de leurs disputes. De fait, on entend Isaac, au détour de l’abattage d’un poulet, laisser échapper un « Allah akhbar » presque murmuré. Car Isaac abat aussi lui-même la volaille qu’il achète. Mais chez lui, l’opération, quoique s’effectuant selon le même code rituel, ne parvient pas à prendre un tour industriel : là où Zebulon égorgeait un plein baril de poules et de dindons, avec l’aide d’un assistant tant la tâche était abondante, Isaac ne peut s’offrir que deux poulets, dont un qui parvient finalement à s’échapper, qu’il traite seul, presque piteusement.

Mais les reproches ne s’arrêtent pas là. Chacun se dispute la sauvegarde du carré juif du cimetière. Zebulon vilipende les œuvres d’Isaac qui aurait fait détruire toutes les pierres tombales pour transformer l’enclos en potager. Isaac ne supporte pas la collusion entre Zebulon et le la famille musulmane gardienne du cimetière dont il s’est attaché les services pour ses affaires viticoles.

Aucun des deux ne s’étend sur le parcours qui les a conduits à se retrouver depuis une dizaine d’années dans ce tête-à-tête délétère. Où sont les autres membres de la Communauté, dans quelles conditions ont-ils quitté le pays pour les quatre coins du monde, où sont leurs propres familles, dans quelles conditions s’en sont-ils trouvés séparés, pourquoi ces deux là sont-ils restés quand les autres sont partis ? Tout au plus apprend-on que la femme et les enfants d’Isaac vivent en Israël quand il reçoit de son fils aîné sa première lettre en cinq ans. Une lettre qu’il est fier de tendre à Dan pour la décacheter et la lui lire. Mais une lettre dont la lecture fait virer devant la caméra le plaisir en dépit puis en colère à mesure que les mots, après une brèves introduction donnant quelques nouvelles, glissent vers plaintes financières et demandes d’argent. D’ailleurs, un peu plus tard, l’arrivée inattendue du fils d’Isaac en provenance d’Israël, élégant en jean et chemisette, caméscope à la main, jette incompréhension, froid, et dépit révolté quand il refuse de rencontrer son père tant que la caméra est présente. C’est d’ailleurs la seule fois où Zebulon sort de sa posture d’antagonisme en tentant brièvement de calmer le fils et d’apaiser la tension.

Isaac aussi est capable de ces rares moments d’oubli de la situation de tension. Quand Dan lui demande de retourner une séquence avec lui au cimetière, séquence qu’ils avaient déjà réalisée un an plus tôt, il doit avouer que lors d’un retour en Europe, il s’est fait voler tout son matériel ainsi que les bobines déjà tournées, qu’il a malgré tout décidé de reprendre l’intégralité du tournage après avoir traversé une période de dépression qui l’a conduit à l’alcoolisme. Et durant cet aveu, le regard d’Isaac change. De plaintif logorrhéique, il devient écoutant silencieux et compatissant, regardant Dan dans les yeux que la caméra ne peut filmer, père ou grand-père capable de tout entendre et de tout prendre sur ses épaules. Un silence de quelques secondes se fait durant lequel l’émotion est palpable. Un silence qui s’achève soudainement lorsque Isaac reprend paisiblement la parole avec cet humour juif qu’on croyait si propre au yiddish : « Et tu m’en a apporté une bouteille ? ».

Mais ces moments de paix sont rares et intimes, et la brouille devenue avec le temps si naturelle à chacun reprend vite le dessus. Le temps passe ainsi, émaillé des mêmes invectives, des mêmes chamailleries, des mêmes rancunes. Jusqu’à un matin d’hiver enneigé où, ne voyant pas Isaac sortir, Zebulon va ouvrir sa porte et le découvre mort avant d’alerter les voisins, mais aussi la Croix-Rouge afin qu’elle se charge d’organiser le transfert du corps pour son inhumation en Israël. Demeurant seul membre d’une Communauté qui cesse alors d’en être une, ne pouvant cependant subitement radicalement changer de posture, il ne peut s’empêcher d’expliquer à Dan les dernières heures, pitoyables et solitaires, de son voisin qui finalement avait bien cherché le sort qui l’a emporté.

Dan Alexe, journaliste indépendant, diplômé d’anthropologie et en cours de doctorat à l’Ecole de Hautes Etudes en Sciences Sociales, n’en est pas à son premier documentaire. Il s’est même spécialisé dans une technique d’immersion le faisant vivre auprès des gens qu’il filme durant plusieurs mois après avoir appris la langue locale afin de lui permettre une prise directe avec son sujet. Réputé maîtriser 13 langues, il s’est plus particulièrement spécialisé dans l’étude de communautés en lien avec l’islam.

Comment a-t-il eu vent de cette histoire étonnante ? En tout cas, la presse américaine s’en était en son temps fait l’écho, avec un premier article dans le New York Times du 18 Janvier 2002 (Kabul Journal; 2 Jews Outlast Taliban. Maybe Not Each Other, par Mark Landler) qui décrivait une situation quasiment superposable à celle mise sur pellicule. La lecture de l’article est hallucinante tant elle donne l’impression de déjà présenter le script du film. La fin du film, avec la mort d’Isaac Levy, fait de plus l’objet d’un entrefilet dans le même journal en date du 27 Janvier 2005 (Kabul Jew On His Own). L’histoire avait à ce point marqué les esprits qu’une pièce de théâtre, ''The Last Two Jews of Kabul'' de Josh Greenfeld, avait été produite sur cette base à New York en Mars 2003 (Want to Debate This War? Who Needs a War to Argue? Par Neil Genzlinger ; New York Times en date du 11 Mars 2003) On apprend en particulier par l’article de 2002 que la synagogue a été édifiée en 1966, la précédente ayant été détruite pour céder le passage à la construction d’une route. Après une première vague d’émigration à la création de l’état d’Israël, puis une seconde au début des années 90 durant la guerre contre l’occupation soviétique, il ne restait plus que 5 familles juives à Kaboul en 1996, à l’arrivée des talibans. Tous deux natifs d’Herat, dans l’ouest du pays et lieu de la plus ancienne implantation juive en Afghanistan, Isaac Levy semble avoir vécu dans la synagogue depuis son édification, tandis que Zebulon Simantov l’y aurait rejoint vers 1992. Leur dispute, avec dénonciation mutuelle, les a effectivement conduit à un emprisonnement par les talibans en 1998 et a précipité le saccage de la synagogue.

Techniquement, le film n’a aucun brio particulier. Il est essentiellement marqué par le côté artisanal imposé par les conditions de tournage et les moyens réduits, avec une équipe technique plus que minimale, le réalisateur étant tout à la fois interviewer, caméraman, ingénieur du son, … Les images sont sautées, tremblées, floues, avec des angles improbables de plongée ou de contre-plongée. Il n’y a quasiment pas de voix off ou de commentaire si ce n’est la voix du réalisateur qui participe aux conversations. Le découpage est naturaliste, essentiellement chronologique, avec apparemment assez peu de volonté de traiter la situation par thèmes ou par questions. Les conversations se suivent, se recoupent selon les circonstances. Loin de troubler la compréhension, le spectateur profite simplement de ces boucles comme autant de pauses permettant aux choses de décanter avant d’y revenir un peu plus tard.

Mais naturellement, les qualités ou imperfections techniques du film sont de très loin la moindre des préoccupations. Le sujet n’est pas là. Le sujet est dans cette espèce de folie furieuse qui conduit deux hommes au bord de l’abîme à faire un pas en avant. Il y a quelque chose d’incompréhensible et de fascinant dans cette histoire, pas au niveau des faits, mais au niveau des ressorts qui les fond vivre.

Il y a d’abord une plongée dans un monde musulman traditionnel et dans le statut de dimhi qu’il réserve aux juifs - et aux chrétiens, mais ce n’est pas le sujet du film -, statut de peuple du Livre envers lequel le Coran impose un certain niveau de tolérance. Comment expliquer autrement la persistance d’une « Communauté » et d’un lieu de culte, pourvu qu’il soit discret, en pleine tourmente intégriste talibane ? Evidemment, cela n’évite pas les brimades, les humiliations, les confiscations d’objets rituels, les regards en coin, la suspicion, les paroxysmes d’une hostilité latente. Mais cela évite le pire. Et cela permet, à qui accepte de s’adapter à cette discrétion imposée, une certaine liberté inattendue pour nos regards occidentaux simplifiants. Une liberté qui n’est certes pas exempte de crainte, de tentations d’apostasie, même si elle est refusée et raillée par le clerc musulman local. Une tentation qui n’est pas sans évoquer la démarche des marranes ou des « conversos » de l’époque chrétienne de l’inquisition espagnole, avec ses doutes, ses peurs, sa bonne foi parfois. Quand « Mollah Isaac » laisse en privé échapper un « Allah akhbar » à peine audible, il y a quelque chose de profondément touchant et honnête dans la recherche d’une possibilité de survie au prix de compromis réels et devenant naturels entre deux fois parentes.

Il y a ensuite cette situation de fin du monde, de fin d’un monde, cette posture de dernier des Mohicans, de derniers représentants d’une espèce en voie d’extinction, avec cette certitude qu’après eux cet ancien monde aura définitivement vécu. Comment peut-on imaginer la douleur de se sentir le dernier représentant de quelque chose, le dernier porteur d’une chandelle qui, après être passée de générations en générations, s’éteindra avec soi ? Le drame de ne pas seulement mourir pour soi-même, mais d’emporter avec soi toute une histoire, une lignée, un espoir, une pensée, de ne pas seulement se regarder disparaître, mais de porter au surplus la culpabilité de l’échec de la transmission ? Comment se poser en juge devant les réaménagements mentaux et comportementaux qui se mettent alors en place ? Et pourtant, comment ne pas voir comme une folie dans un tel contexte la naissance d’une haine à l’intérieur de soi-même, de son propre corps, contre son semblable, son dernier semblable ? On ne comprend plus, ou du moins on n’ose plus comprendre, comment la tentation de la haine l’emporte sur celle de la survie : et si c’était justement elle qui permettait la survie ?

Car ce qui frappe chez ces deux hommes, c’est d’abord la volonté, l’énergie. L’énergie qu’ils mettent à s’affronter, à s’insulter, à se honnir. L’énergie que chacun met à tenter de conquérir l’attention de Dan, sa compréhension, son aval, et à se rattacher à une forme de tradition, de culture. Le vieux récite ses prières à voix basse, le jeune les chante presque à tue-tête ; le vieux abat un poulet, le jeune en tue un plein tonneau ; le rite est sobre, presque silencieux chez le vieux, le jeune s’étend à n’en plus finir sur sa compétence d’abattage acquise auprès d’un rabbin de Tachkent ; le vieux présente le boulanger local comme son ami, le jeune appelle pour lui l’imam de la mosquée ; le vieux fait visiter à Dan l’ancienne salle de prière de la synagogue dont il détient les clefs, le jeune l’accueille dans sa cuisine. Mais chacun, en miroir, regarde en l’autre ce qu’il pourrait être, ce qu’il est tenté d’être et ce qu’il se refuse de devenir tout en même temps. Il y a comme une unité dans cette synagogue en ébullition qu’on pourrait voir comme un être vivant et dont l’esprit qui l’habite présenterait simultanément deux aspects, deux tendances, deux faces, qui ne se retrouveraient que lors de certaines crises extrêmes : la visite d’un fils, la mort.

Bien sûr, il y a de l’odieux, du monstrueux, de l’abject. Mais beaucoup moins comme une guerre entre ennemis que comme une fracture au sein d’un même esprit dont chaque partie aurait honte et en voudrait à la seconde. Il y a beaucoup plus du conflit intérieur que de l’affrontement étranger. Qu’est-ce que ça change ? Peut-être rien … ou peut-être tout !

Mais comprendre n’est pas tout. Il se trouve que c’est moi, sur mon bout de planète, à l’autre bout du monde, avec mes codes, mon passé, mes émotions, mes références, qui regarde s’étaler cette histoire sur l’écran. Moi qui reçois tout ça dans les yeux, dans le cœur, moi qui réagis, avec mes moyens d’aujourd’hui. Et même si je peux me dire que je pense comprendre quelque chose à leur lutte, à leur conflit, que je suis peut-être capable de le prendre pour ce qu’il est, de « l’accepter », il se trouve aussi que je ne peux m’empêcher de leur en vouloir, à ces deux allumés, de se donner ainsi en spectacle, d’une certaine façon de venir me pourrir le deuil de la disparition d’une Communauté dont pourtant je ne savais même pas deux heures plus tôt qu’elle avait un jour existé. Je leur en veux, à ces spectateurs à côté de moi qui s’esclaffent à chaque pitrerie de l’un ou de l’autre, comme s’ils s’esclaffaient du ridicule de la grimace d’un agonisant qui s’éteint. Et je m’en veux de rester là, fasciné, parfois souriant, parfois au bord des larmes. Je m’en veux par avance, et sans le savoir encore, de ce que je trouverai plus tard dans Le Monde, sous la plume de Jacques Mandelbaum : « le film se contente de montrer deux marionnettes grotesques qui se livrent une guerre féroce, enfonçant ses personnages et exploitant à son avantage leur faiblesse avec une désinvolture qui fait froid dans le dos ». Et je m’en veux aussi de ne presque pas parvenir à y croire, comme l’écrit Dominique Borde dans Le Figaro, quand « ce film pittoresque et drolatique se referme sur un cercueil et sur le paradoxe de ce documentaire tellement incongru et original qu'il ressemble à une fiction ».

Et voilà. Voilà ce qu’il va falloir que je lui raconte, à mon tyran de boss. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse avec ça ? Vous me voyez arriver à la Sylvain Etiret Company, et mettre tout ça sous le nez de Tonton Sylvain ? Peut-être bien qu’il aimerait ça, après tout, c’est bien son genre, ce genre de discussion. Mais franchement, j’suis pas d’humeur. Et y’en a pour un moment …
Lire la suite...

Les femmes de mes rêves (The heartbreak kid)

Le complexe de Bergson

Eh non, la Sylvain Etiret Company n’en a pas encore fini avec la retransmission du Festival de Deauville 2007. Et encore, console-toi, lecteur patient à bout de nerf, Tonton Sylvain n’a pas pu assister à toutes les projections (à son âge, il fallait bien qu’il dorme un peu, le pauvre …). Tu échapperas donc à quelques unes des projections de la compétition. Par contre, pour ce qui est des films présentés en avant-première hors compétition, Tonton en a vu un bon boulon, alors accroche ta ceinture pour un nouveau petit tour. C’est qu’il ne rigole pas, Tonton Sylvain. On lui dit de relater, il relate. A côté de lui, Stakhanov était un collégien à peine sevré. Pas d’état d’âme, une mission à remplir, alors on fonce. Banzai ! Et si par hasard, il arrive de découvrir des pépites encore mates, il arrive aussi de tomber sur des produits dont il est peu probable que l’éternité en garde un souvenir ému. Au rang des galéjades vite vues, vite rigolées, vite oubliées, la livraison de cette année comportait une petite chose répondant au doux nom de « Les femmes de mes rêves », ou « The heartbreak kid » pour les puristes, des frères Bobby et Peter Farrelly. Le principal argument du film était de mettre à l’affiche Ben Stiller, son père Jerry Stiller, Michele Monaghan, et une apparition d’Eva Longoria. Pour le reste, une petite histoire tentait de faire tenir tout ce beau monde ensemble. Mais quelle histoire, au fait ?

Eddie (Ben Stiller) possède à la fois un magasin de vêtements de sport à San Francisco et une guigne éprouvée dans la recherche de l’âme sœur. Il est également doté d’un père, Doc (Jerry Stiller), dragueur impénitent, et d’un copain, Mac (Rob Corddry), passé maître dans l’art de citer en exemple ses propres joies du mariage et de la paternité. Eddie se lie par hasard à Lila (Malin Akerman), une superbe blonde, et succombe rapidement à la tentation de la conjugalité sous la pression conjointe de son père, de son copain, et du charme et de l’entrain de l’heureuse élue. Le mariage est vite organisé, occasion de la présentation surprise de la mère de la mariée (Kathy Lamkin), à l’esthétique inverse de celle de sa fille, suivi d’un départ en lune de miel pour un séjour en hôtel au Mexique. Le trajet en voiture voit déjà fondre les premières illusions devant le comportement de plus en plus charretier de la belle qui se lâche. A l’hôtel, les illusions continuent de se liquéfier, laissant le pauvre Eddie face à une errance reposante dans les jardins de l’hôtel. C’est là qu’il fait la connaissance de Miranda (Michelle Monaghan), jeune américaine fraîchement larguée, venue pour la rituelle célébration de l’anniversaire de son père en compagnie du reste de sa famille, en particulier d’un frère surprotecteur. Un malentendu laisse croire à Miranda qu’Eddie est libre, ce dont le pauvre Eddie profite lâchement pour se changer les idées de sa mégère d’épouse. Dès lors, les quiproquos et les catastrophes s’enchaînent.

On avait déjà pu apprécier à sa juste valeur le sens de l’humour des frères Farrelly en association avec Ben Stiller dans « Mary à tout prix ». Et pourtant, en comparaison avec le nouvel opus du trio, cette précédente collaboration n’était qu’un amuse gueule pour bonnets de nuits.

Comment décrire ce fameux humour ? Et en tentant de le faire, ce pauvre Tonton Sylvain a bien conscience de tomber dans le même piège que Bergson s’adonnant à une philosophie du rire. Quoi de plus sinistre que de parler sérieusement du rire ? Et pourtant, il faut bien en passer par là pour expliquer ce qui n’en est pas.

La recette farrellienne n’est pas bien compliquée. Une dose de clin d’œil à la bande dessinée : la coiffure de Mac évoluant vers la même houppette infantile arborée d’emblée par son fils de quelques mois. Vingt-trois doses de graveleux : un quiproquo sur une cassette porno à la réception de l’hôtel, des acrobaties plumardières de la jeune mariée, une lubricité paternelle assumée, etc. A dose égale, une inspiration puisant allègrement dans un naturalisme de WC-salle de bain : ronflements et régurgitations de l’épousée, coups de soleil suintants ridiculisants. Une louche de dialogues directs pour dire des énormités quand on s’était habitué à ne les rencontrer que suggérées. Une pincée de décalages entre des épisodes de naïveté fleur bleue et des épisodes de trivialité frontale. On secoue le tout, on laisse cuire douze secondes (pas plus, pour ne pas être tenté de réfléchir), et on sert de suite, sans se poser de question.

Avec cette recette, on avait eu l’illustrissime scène de « Mary à tout prix » dans laquelle Cameron Diaz se shampooinait avec le produit frais cueilli des activités onaniques de Ben Stiller. On récidive ici, sans fausse pudeur, abandonnant Bergson à son colloque d’outre-tombe en tête-à-tête avec une compagnie d’asticots … Normalement, en suivant à la lettre la recette farrellienne, le lecteur attentif doit être écroulé de rire à l’évocation de cette image inattendue. Ce n’est pas le cas ? Comment ce fait-ce ? … Ici, deuxième gag habilement amené, mêlant allusion graveleuse et interrogation subtile … Quelque chose m’aurait-il échappé ?

Bon, tant pis. On rigole si on veut … Après tout, si Bergson en a pondu tout un traité, qui suis-je pour me lancer en quelques lignes sur le même terrain ? Le résultat est là : y’en a qui rigolent, et d’autres pas, et puis c’est tout.

D’autant qu’on ne peut pas reprocher à Ben Stiller et à ses acolytes de ne pas se donner du mal, de ne pas avoir de constance dans l’effort. De « Mary à tout prix » à « Zoolander », ce brave Ben peaufine son style, cisèle son personnage. Qu’on aime ou pas, là n’est pas la question. Il propose une alternative à tout un cinéma qui fait de John Wayne un classique et de Sean Penn un avenir. Le projet n’est pas mince !

Faut-il réellement aller plus loin ? Le lecteur patient au-delà de la mesure aura sans doute déjà compris le sentiment de Tonton Sylvain au sortir de cette expérience. Il n’aura plus qu’à se faire son opinion par lui-même, car il ne faut jamais croire sur parole les vieux qui radotent sur comment que c’était mieux avant, et laisser ce pauvre Tonton retourner à ses manuels de philosophie et s’inscrire en hâte sur la liste d’attente du psychanalyste le plus proche.
Lire la suite...

Find me guilty

Le cas Lumet de la (justice de) paix

Un des clous du Festival de Deauville 2006 était la présentation du dernier opus de Sidney Lumet, absent pour l’occasion, mais en présence de Vin Diesel, sympathique et fantasque colosse étasunien. La Sylvain Etiret Compagnie ne pouvait pas rater ça. C’est que depuis « 12 Hommes en Colère », le réalisateur s’était forgé une aura de virtuose du film-procès qu’on ne pouvait qu’être tenté d’observer dans une nouvelle incursion dans le genre.

L’histoire est la quasi retranscription d’un procès réel amenant Jackie Dee DiNorscio (Vin Diesel) devant ses juges. Jackie Dee est un truand notoire exerçant le métier de mafioso comme d’autres sont plombiers ou marchands de légumes. Il a une haute idée des valeurs de sa profession, en particulier de son code de l’honneur, d’autres diraient de sa déontologie. C’est que chez ces gens là, monsieur, on ne parle pas, non, on ne parle pas. On bute. Le gang est une grande famille dans laquelle on se serre les coudes quoi qu’il arrive. Un stage en prison n’est qu’un passage obligé dans une carrière de mafioso, un peu comme on ne peut espérer passer de l’université à l’entreprise sans un passage par la case Stage. Pas très agréable, mais ça fait partie de la carrière. Et quand un procureur se met en tête de démanteler une « famille », un honnête truand saura garder un silence professionnel. C’est du moins comme cela que Jackie vit son métier.

De fait, cette fois-ci, le procureur Kierney (Linus Roache) met le paquet et décide une opération d’envergure conduisant à un procès massif, présentant l’ensemble de la bande à ses juges, en l’occurrence à son juge, le Juge Finestein (Ron Silver), et à son jury populaire. Chacun des accusés y est épaulé par son avocat. Chacun sauf cet original de Jackie Dee qui, portant la profession de bavard en peu d’estime pour l’avoir vue à l’œuvre sans en avoir pu goûter l’efficacité malgré la hauteur de son salaire, décide d’assurer lui-même sa défense. Stupeur sur les bancs de la défense, les divers avocats, dont Ben Klandis (Peter Dinklage), le Conseil de Nick Calabrese (Alex Rocco), le parrain de la bande, anticipe rapidement à quel point l’irruption de ce franc tireur du barreau va compliquer la tâche de tout le monde. Si Klandis, en bon professionnel, comprend rapidement qu’il faudra faire contre mauvaise fortune bon cœur, jusqu’à en arriver à une certaine admiration de son confrère amateur, ce n’est cependant pas le cas de son client qui, de bout en bout, nourrit une animosité certaine à l’égard de son ancien homme de main.

Le film est ainsi le récit de ce procès fleuve s’étalant sur deux ans, le plus long que les USA aient connu, et des improvisations naïves ou géniales de Jackie Dee, jusqu’au verdict final du jury.

Voilà pour l’histoire officielle. Mais que nous apprend-elle ?

Tout d’abord la force de la conviction du naïf qui, ayant été formé à certaines valeurs, ne peut imaginer qu’elles ne soient pas partagées, et trace sa route à leur aune contre vents et marées. On n’est pas loin en l’occurrence d’un Forrest Gump version mafioso, plein de bonne volonté, de la certitude de bien faire, sans vraiment se poser de question : « Cours Forrest, cours ! »

Deuxièmement la relativité de la notion de bien et de mal. Dans un univers où la valorisation essentielle porte sur le respect des valeurs de droiture vis-à-vis du clan, toute attitude hostile envers l’extérieur est hors du champ de la morale, n’est qu’un moyen purement utilitaire de mettre en pratique la fidélité au clan. Pour un chasseur responsable de l’approvisionnement du groupe, l’abattage d’animaux ne suscite aucun état d’âme quels que soient les moyens utilisés. L’honneur est dans la capacité à nourrir le clan, pas dans la façon de chasser. Il n’y a pas pour autant de malveillance envers les proies ou de plaisir à leur souffrance. Simplement, les proies sont hors du clan, donc n’ont de valeur qu’utilitaire.

Troisièmement, la relativité de la notion de succès ou d’échec. Si Jackie Dee, à l’issue du procès, en ressort vainqueur, il est salué comme tel alors même qu’il entre dans le fourgon cellulaire qui le reconduit en prison où il doit poursuivre sa peine acquise lors d’une précédente affaire. La victoire ne repose en rien sur un changement de sa condition carcérale. Elle ne repose que sur elle-même, ne trouve sa récompense que dans l’effort qui y mène, pas sur ses conséquences pratiques, ici quasiment absentes.

Quatrièmement, les limites du système pénal étasunien. Dans un procès de cette ampleur, il suffit malgré tout d’un grain de sable, d’un accusé qui ne connaît pas et qui ne suit pas les règles, et tout se désorganise. Mais si le doute profite à l’accusé et que le système prend le risque de rater un coupable, c’est pour renforcer la garantie qu’un innocent ne soit pas pris au piège à tort. - En tout cas en théorie. Qui peut réellement dire qu’aucun innocent n’est jamais condamné aux USA ? Qui oserait croire que la manipulation du jury et l’art de se mettre les rieurs dans la poche n’est jamais exploitée par l’accusation et qu’il profite toujours à l’accusé ? -. Par ailleurs, comment garder confiance en un système permettant une telle durée de procès : au bout de deux ans d’audience, comment les jurés ont-ils pu survivre ne serait-ce que matériellement ? Qui, sinon une classe d’inactifs, peut bien se permettre de consacrer deux ans de sa vie à juger un unique procès ? Est-on encore dans la crédibilité du caractère populaire du jury ? Quelle est la capacité d’un jury classique de discuter dans ses délibérations d’une affaire aussi chargée et interminable ? Le parallèle avec « 12 Hommes en Colère » prend ici son sens : le débat qui faisait la gloire et l’honneur du groupe d’Henry Fonda a-t-il encore un sens dans de telles conditions ? D’ailleurs, le verdict est prononcé ici en un temps record qui surprend jusqu’au procureur et aux accusés, preuve s’il en est de l’absence du débat, tué dans l’œuf par la durée du procès.

Comment comprendre l’épisode de l’annonce à Jackie Dee, par la cour, de la mort de sa mère ? Ou celui de l’évolution de l’état de santé d’un des accusés qui le conduit à suivre le procès depuis un brancard sur lequel il est amené chaque jour de l’hôpital ? Sans doute par la longueur et l’enlisement de l’organisation qui entache le procès de tous ces doutes. Et le fait qu’il s’agisse du compte rendu d’une histoire réelle renforce encore cette suspicion contre le système, transformant ce qui aurait pu apparaître comme une comédie parodique outrée et sans portée en un réquisitoire effrayant.

Faut-il alors regretter le choix de Vin Diesel pour le rôle de Jackie Dee ? Bien sûr, il est difficile d’oublier l’image de Monsieur Gros Bras, de l’Action Hero, même derrière la prise de poids qui semble être devenue outre-Atlantique le critère du professionnalisme chez les acteurs (et qui a fait basculer Stallone de Rambo et autre Cobra dans le camp de Cop Land du cinéma qui a des choses à dire) et derrière l’abandon du crâne rasé. Mais Bruce Willis a déjà montré la voie avec la même bascule d’image. Et peut-être justement l’arrière-plan de non-dit dans cet emploi de Vin Diesel, la rénitence de son image malgré la transformation, renforcent-ils la sensation d’un Jackie Dee vaguement primaire et par là même en capacité de faire exploser le système judiciaire.

Impressionnant parcours pour la pensée d’un réalisateur comme Sidney Lumet qui, après presque 50 ans, se repose encore les mêmes questions que dans son premier film, en y répondant de manière maintenant désespérée sans illusion. Paradoxalement, c’est le ton de comédie qui porte le mieux ici cette désillusion posée et pragmatique.
Lire la suite...

Les deux cavaliers (Two rode together)

L’Annonce faite à MacCabe

Encore un John Ford ?! Mais tu fais une thèse, ou quoi ? Ben pourquoi pas, après tout. Il y a des sujets plus arides, non ? Ce n’est pas parce les récentes busheries tendent à convaincre les étatsuniens de leur nouveau statut de Kings of the World qu’il faut rejeter en bloc tout ce que le passé leur a permis de construire, en particulier dans la capacité de certains de leurs plus glorieux artisans à se saisir de leur jeune histoire et de la retransmettre au filtre des valeurs et des lâchetés de la nature humaine. Ceci dit, et bien que planté dans la carrière de John Ford juste entre « Le Sergent Noir » et « L’Homme qui Tua Liberty Valance », « Les Deux Cavaliers » reste un western largement décrié du réalisateur.

L’histoire raconte un épisode de la confrontation entre blancs et indiens, les seconds ayant capturé un certain nombre de femmes et d’enfants des premiers et les ayant fait vivre parmi eux, les ayant prises comme compagnes pour les unes, les ayant élevés comme leur progéniture pour les autres. Sous la pression de la population voulant retrouver les prisonniers, même après plusieurs années de recherches, l'armée se décide à envoyer une expédition de récupération dans une tribu comanche. Le marshal Guthrie MacCabe (James Stewart) est recruté par le Lieutenant Jim Gary (Richard Widmark) pour mener cette tâche à bien. Devant les conditions financières qui lui sont offertes par la Major Frazer (John MacIntire), commandant la garnison, le cynique MacCabe négocie âprement avec Frazer puis avec les parents, la tête des prisonniers. Finalement, l’expédition s’engage, MacCabe étant accompagné, sur ordre de Frazer, par Gary, prétendument déserteur afin que le traité de paix en vigueur entre l’armée et les Comanches ne soit pas rompu. Arrivés chez les indiens, les deux hommes entament les négociations avec le Chef Quanah Parker (Henry Brandon) et découvrent quelques prisonniers survivants, mais peu enclins à profiter de l’occasion pour regagner le monde des blancs : une femme prématurément vieillie trop honteuse de son sort, une jeune fille déjà affublée de quelques enfants, un jeune guerrier sauvage et chevelu, Running Wolf (David Kent), ne parlant plus un mot d’anglais. Ils découvrent même une prisonnière non signalée, une mexicaine, Elena de la Madriaga (Linda Cristal), mariée à un officier tué lors de sa capture et devenue depuis la femme de Stone Calf (Woody Strode), l’un des plus teigneux indiens de la tribu.

Finalement, le retour ne ramène que Running Wolf contre son gré et Elena, seule volontaire malgré l’opposition de Stone Calf qui y perdra la vie lors de sa tentative d’assaut contre MacCabe. A l’arrivée au fort, les parents réalisent pour la plupart les changements intervenus dans leurs enfants durant leur captivité et renoncent à leur quête, sauf pour un couple dont la femme (Jeanette Nolan) au bord de la folie insiste pour recueillir un Running Wolf de plus en plus révolté et féroce. Quant à Elena, que personne n’attendait, MacCabe et Gary tentent de lui faire réintégrer la société des blancs lors d’un bal donné à la garnison et au cours duquel se démasquent les préventions, les arrières pensées, les a priori de la bonne société. Tandis que Jim Gary noue une idylle avec Marty Purcell (Shirley Jones), qui recherchait initialement son frère, MacCabe prend fait et cause pour Elena et l’accompagnera vers une réinsertion en forme d’exil loin de cette communauté si prompte à mépriser ceux qu’elle disait vouloir retrouver.

Comme d’habitude chez John Ford, la narration s’appuie à la fois sur une collection de personnages secondaires archétypaux au risque (ou peut-être au moyen) d’un kitsch assumé (la palme ici revenant à un Woody Strode plus habitué aux rôles d’esclave noir - le Pompée de « L’Homme qui tua Liberty Valance » ou le sergent Rutledge dans « Le Sergent Noir » - qu’aux rôles de guerrier comanche féroce et musculeux), et sur une troupe d’acteurs habitués au travail avec le réalisateur. Les codes fordiens intègrent en outre une dose d’humour potache généralement assuré par quelques spécialistes à l’exemple ici, comme dans « Stagecoach » (La Chevauchée Fantastique), de Andy Devine (Sergent Posey). On voit ainsi défiler l’homme d’affaires sans scrupule (Harry J. Wringle / Willis Bouchey), le Pasteur illuminé et irresponsable (Révérend Henry Clegg / Ford Rainey) accompagné de ses deux imbéciles de fils, la vieille dame digne, maternelle et compréhensive (Abby Frazer / Olive Carey), le naïf jeune homme se donnant vainement des postures de maturité (Adjoint Ward Corby / Chet Douglas), …

Et au-delà de ces archétypes formant décors, seuls les personnages principaux ont droit à un réel traitement autour duquel se noue l’histoire elle-même. C’est qu’on n’est pas dans la perspective du cinéma d’aujourd’hui et de son inspection en règle des ressorts psychologiques des multiples personnages qui peuvent y intervenir. Ici, on en est encore à raconter une histoire, à planter un décors qui se doit d’être le plus clair possible pour ne pas nuire au propos ou le parasiter. Ce n’est pas tant, comme on l’a trop souvent reproché aux westerns, que les méchants sont bêtement méchants et les gentils béatement gentils, c’est simplement que pour que les nuances puissent être lisibles au centre de l’histoire, les personnages secondaires doivent être limpides. Même chez William Wyler à la même époque, si James MacKay ou Rufus Hannassey peuvent se permettre la nuance dans « Les Grands Espaces », c’est parce que les Buck Hannassey ou les Steeve Leech n’en ont qu’à peine la notion.

Et de quoi s’agit-il au fond ? Pas de la guerre contre les indiens que la simple mascarade d’un guerrier noir repousse immédiatement au rang de fiction. Pas de la bêtise et de la bigoterie qui ne sont là qu’en passant, à peine suggérées. Pas même l’appât du gain ou la roublardise tant elles ne sont ici que les faire valoir de ce qui se trame d’humanité au fond de MacCabe. Mais c’est la famille, cette institution tellement portée à son pinacle dans la mentalité étatsunienne, qui se détache en relief sur ce fond bigarré. Il suffisait d’ailleurs d’entendre les premières paroles de MacCabe, dans sa première scène du film, pour y relever les germes qui ne feront que lever tout au long de l’histoire. MacCabe somnolant sous l’auvent du saloon de Belle Aragon (Annelle Hayes) y est réveillé par un employé mexicain du nom de Jésus qui lui annonce, en lui déposant prudemment un verre :

MacCabe : Merci, Jesus. Jesus : Senor, la veuve Gomez a accouché d’un fils ce matin, un garçon. MacCabe : Fiche moi la paix avec la veuve Gomez ! Jesus : Mais senor, ça fait plus d’un an que le Senor Antonio Gomez a été enterré à l’église.
MacCabe : Et bien, il y a des hommes à qui tu ne peux simplement pas te fier pour rester à la place où tu les as mis.

Ainsi, d’emblée tout est dit. La position de la famille et de l’enfant sous l’autorité religieuse suprême pour la plupart des étatsuniens, celle dont la puissance créatrice est justement dans le Verbe, dans l’annonce de la Bonne Nouvelle, ici de la bonne nouvelle que pourrait être celle d’une naissance. Mais simultanément cette bonne nouvelle prend une allure de catastrophe compte tenu des conditions de survenue de l’événement. Avec comme seules réactions du héros américain qu’est James Stewart, la négligence et la rodomontade. Face aux convenances, face à Jésus, un Jésus tremblant devant la prise de pouvoir de l’Homme libre sur une règle qui lui serait imposée de l’extérieur. Un homme qui ne sera jamais à la place qu’on attendait de lui, qui, Marshall, négociera la vie des prisonniers avec l’armée et les parents « au prix du marché » ; un homme qui, désigné comme cupide, libèrera la prisonnière que personne ne lui réclamait et sans en espérer de rétribution ; un homme qui, ramenant les prisonniers dans leur monde de départ, y proclamera la loyauté des Comanches n’ayant fait que les laisser vivre parmi eux et avec les mêmes règles et les mêmes contraintes, loin du mépris des langues de vipères se pensant civilisées.

Quelle famille est-ce là, cette famille américaine qui veut à tout pris récupérer ses enfants comme des biens patrimoniaux au nom d’un amour qui se moque du sens unique ? Et qui pose cette question ? John Ford, ce tyran des plateaux, ce despote domestique, ce patriote dont la tombe porte le grade d’Amiral acquis durant la guerre au nom de l’Amérique ! Question exprimée par un James Stewart à rôle renversé passant de son statut habituel de héros parfait à celui de roublard n’hésitant pas sur un jerrycan de whisky ! Au cours d’une mission accompagnée d’un Richard Widmark également à front renversé tant son rôle de joli cœur aux grands sentiments dénote parmi ses emplois habituels de sale type patenté ! Tout ça dans un film de commande quasi imposé à John Ford, où la figure attendue du western aux grands espaces, aux actions aventureuses et multiples, aux fusillades pétaradantes, se transforme sans qu’on y prenne garde en un film quasiment de dialogues, aux actions parcimonieuses, aux pétarades se limitant à un coup de feu, peut-être deux, sur toute la durée du film.

Est-ce que ce serait cette surprise là qui serait responsable de la mauvaise presse de ce film inattendu ? Peut-être. Mais c’est en tout cas la preuve encore une fois que sous l’emballage du classicisme westernien pouvait couver bien autre chose, et cela sans attendre la fin de l’âge des monstres sacrés.
Lire la suite...

La tête de Maman

Dans la tête des filles

- Dis, mon Tonton, j’y comprends rien les filles. Elles ont quoi dans la tête ?

- Ben tu commences tôt, dis donc ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu t’es disputé à l’école ?

- Non, c’est pas ça … Mais Lola, elle rigolait avec ses copines et elle m’a pas regardé quand j’ai dit bonjour. Et puis même qu’elle a tourné le dos. Et puis quand je jouais au foot avec Mathieu, elle a pris le ballon et elle l’a lancé par-dessus le mur, et puis elle a pleuré. Et puis quand …

- Eh ben, il s’en passe des trucs à l’école ! On dirait que c’est pas la première fois, non ?

- Ben y’a aussi Amandine qui voulait pas me prêter son crayon vert. J’en n’ai pas de crayon vert, moi. Alors elle a crié et la maîtresse est venue et …

- Et tu t’es retrouvé au coin ?

- Mouais, et puis Claudia elle avait …

- Ca va, ça va … J’ai compris. Et avec Mathieu, c’est jamais arrivé, des trucs comme ça ?

- Ben, bien sûr que non. C’est un garçon, Mathieu, c’est pas une fille !

- Oh, évidemment … Excuse moi, mon gars. C’est que je me fais vieux, tu vois, je pige moins vite que toi et des fois je pose des questions bêtes. Donc je vois que tu as déjà remarqué un truc essentiel : les filles, c’est pas pareil que les garçons.

- Ca, c’est rien de le dire, mon Tonton ! Ca, j’ai compris que c’est pas pareil. Mais ce que j’ai pas compris, c’est comment c’est pas pareil.

- Alors là, mon gars, crois moi, si tu commences avec des questions comme celle-là, t’as pas fini de te demander. Y’en a qui bossent le sujet depuis des siècles et qui n’en savent toujours pas plus. Mais peut-être que le plus simple, c’est que je te raconte une histoire, l’histoire d’un film que je viens de voir. Tu veux ?

- Encore un de tes trucs en Avant-Première ?

- Un peu, mais pas tout à fait. Juste avant l’Avant-Première, en fait.

- Mais dis Tonton, y’a quoi avant l’Avant-Première ?

- Ca, gamin, c’est une bonne question. Avant l’Avant-Première, y’a un truc qu’on appelle la Projection Test. C’est comme l’Avant-Première, mais avec une interro à la fin. En fait, pas vraiment une interro, mais plutôt un questionnaire pour te demander ton avis sur le film. Y’a quelques spectateurs pour faire le test et dire si le film est génial ou si c’est un navet.

- Et si c’est que c’est un navet, y se passe quoi, Tonton ?

- Ca dépend, je crois. Des fois, ils décalent juste la sortie du film pour qu’elle tombe dans une semaine creuse sans trop de concurrence. Des fois, ils retournent des passages pour corriger le tir. Peut-être que des fois ils font encore d’autres choses, mais ça, en vrai, j’en sais rien.

- Et toi, t’en as déjà passé des interro, Tonton ?

- Ben mon gars, tu crois pas si bien dire. Figures toi que tel que tu me vois j’ai été invité pour une Projection Test pour un truc qui s’appellera « La tête de Maman ». Balaise, non ?

- Oh mon Tonton, qu’est-ce que t’es fort ! Et t’as été reçu à l’interro ?

- Tu sais, c’est pas vraiment le genre d’interro où on est reçu.

- Ben ça sert à rien, alors !?

- Bien sûr que si. Mais c’est plutôt le film qui peut être reçu ou pas. Alors, tu veux que je te le raconte, ce film, ou quoi ?

- Oh oui, mon Tonton !!! C’était comment, dis, dis, … ?

- C’est l’histoire de Lucile (Chloé Coulloud), qui n’aime pas son prénom et qui préfère qu’on l’appelle Lulu, comme si c’était un garçon. D’ailleurs ça commence par une bagarre avec un garçon de sa classe qui s’obstine à l’appeler Lucile. Pour lui, c’est plutôt gentil, parce qu’il la voit comme une fille qu’il aime bien, mais elle, elle s’en fout. Ca la fout en boule et elle lui rentre dedans. Elle a une seule copine, qui essaie de lui faire partager son goût pour les garçons, mais Lulu préfère rester seule. Sa seule autre amie est dans sa tête. C’est Jane Birkin (dans son propre rôle) dont elle écoute les chansons en boucle en se reconnaissant dans les mots de la chanteuse. A la maison, son père, Antoine (Pascal Elbé), est ingénieur et voyage beaucoup, et sa mère, Juliette (Karin Viard), est tout le temps malade, avec des maux de ventre dont elle s’occupe à temps quasi complet. Quasi, parce qu’en fait, elle passe chaque jour une bonne heure sur un banc du jardin, à fixer un mur blanc comme si c’était un écran de cinéma. Ca fait des années qu’elle est comme ça, plaintive et irritable, sans jamais sourire, à à peine faire semblant de s’intéresser à la conversation de son mari qui fait ce qu’il peut pour la dérider mais sans succès. Lulu est tellement intriguée qu’elle tente d’imaginer ce que sa mère voit sur le mur-écran du fond du jardin, qu’elle fouille les vieilleries du grenier à la recherche d’un indice sur la cause du mal de sa mère. Jusqu’au jour où elle découvre un vieux film et une vieille photo montrant sa mère jeune, heureuse, souriante, visiblement sous le charme d’un garçon de son âge. Commence alors un genre de pèlerinage à la recherche de Jacques (Kad Merad), ce prince charmant d’autrefois, et peut-être de la possibilité de le ramener pour rendre le sourire à sa mère.

- Ben dis donc, quelle histoire !

- Non, attends. C’est que le début. En fait, l’histoire est construite en trois parties bien distinctes : la présentation des personnages, la recherche de Jacques, les retrouvailles … Mais c’est peut-être mieux si je ne te raconte pas vraiment tout, non ?

- Oh, mon Tonton à moi ! Pourquoi que tu me dirais pas la suite ?

- Parce que c’est mieux de jamais raconter une histoire jusqu’au bout. Il faut laisser imaginer la fin, tu vois. C’est comme qui dirait la vitrine de la pâtisserie. Si tu pouvais manger n’importe quel gâteau quand ça te chante, t’apprécierais pas autant le moment où tu en prends un réellement. Tu comprends ?

- Rien du tout !

- Te casses pas, c’est un truc de grands.

- Mais alors, pourquoi que tu me la racontes, cette histoire ?

- Pour te faire penser, gamin. Parce que tu vois, cette histoire, elle raconte autre chose que ce qu’elle semble dire. Tu croirais que c’est un film sur les difficultés des ados quand un parent est malade. Tu croirais que c’est un film sur le renversement de situation quand un enfant prend sa mère en charge. Tu croirais que c’est un film sur la dépression. Tu croirais que c’est un film sur l’accompagnement du mourant. Tu croirais que c’est un film sur comment qu’on décide un jour qu’on s’autorise à aimer.

- Ben j’sais pas ce que j’croirais, j’l’ai pas vu !

- Evidemment, ragoût d’andouille. C’est une façon de parler. Ecoute un peu au lieu de dire des âneries ! Tout ça c’est vrai, mais c’est pas que ça. En fait, c’est un film sur la SPA.

- Sur la essepéa ? C’est quoi, ça, la essepéa ?

- C’est la Société Protectrice des Animaux. La SPA. Jacques, l’amour de jeunesse de Juliette, est soigneur dans un zoo. Alors il se ballade toujours avec des idées de bestioles dans la tête. Il promène un kangourou en laisse, il donne des cours sur la reconnaissance des cacas d’animaux, il expertise les crottes de zèbre pour savoir si la bête est en forme, … Et Juliette fond comme la banquise au soleil quand il lui raconte tout ça. Top, non ?

- Mouais, t’es sûr que c’est ça, le sujet du film ?

- Ben oui, quoi … enfin presque. Et puis quand même, si on aime les bêtes, on peut se contenter de ça même si le reste t’intéresse pas. C’est déjà pas mal, non ?

- Mouais. Mais si le reste ça t’intéresse aussi ?

- Alors … alors on profite. De Karin Viard qui fait très bien les quadra déboussolée. De Kad Merad, tu sais, celui de Kad et Olivier, qui finalement n’est pas si mal quand il ne fait pas le guignol. De Pascal Elbé en mari trompé compréhensif. Avec un peu de bonne volonté, on peut aussi profiter de Chloé Coulloud, costaud comme Lulu (quand t’auras lu Gotlieb, tu comprendras !) mais ça tombe bien parce que c’est justement elle, Lulu … Et puis si t’avais quelques années de plus, t’en profiterais aussi pour comprendre ce que c’est qu’un accompagnement de quelqu’un qui va mourir, ce que c’est qu’un projet physique, psychologique, social, et spirituel. Ce que c’est que ce truc que les soins palliatifs racontent depuis des années. Ce que c’est que de redonner du sens à un temps qui n’en a plus, de remplir de vie un temps qui sans cela n’aurait été qu’un temps vide dans l’attente d’une mort annoncée … Mais ça, c’est pour quand tu seras grand, et c’est peut-être pas la peine de trop y penser pour le moment. Si Carine Tardieu s’est donné tellement de mal à faire une comédie crédible à partir d’une douleur si profonde, est-ce qu’il faut réellement tout de suite démasquer son boulot ?

- J’sais pas, mon Tonton … J’comprends pas tout quand tu causes comme ça. Ca veux dire que c’est bien ?

- Quelque chose comme ça. En tout cas ça veut dire que c’est un beau sujet. Et en plus, c’est pas mal filmé du tout. Bien sûr, on n’échappe pas à quelques scènes en super 8 de quand tout le monde était jeune, aux couleurs surexposées et aux images floues pour suggérer les films d’amateur, à quelques scènes avec des animaux pour faire attendrissant, à quelques scènes de corps à corps adolescents histoire de dire … Mais ça reste sobre malgré tout. On a droit en plus à quelques gros plans, en particulier sur ce brave Kad dégarni à souhaits, qui respirent la tendresse et la gentillesse (mais où va-t-il chercher un regard d’une telle douceur ?), et à quelques scènes d’imaginaire de Lucile comme je n’en avais pas vu depuis un moment.

- Dis, mon Tonton, c’est normal que je sois largué quand tu causes ?

- Excuses moi, mon gars. C’est juste que des fois, je pars et je me raconte un peu les trucs à moi-même. Tu veux que je te redise ?

- Non, tant pis. Si tu dis que c’est bien, c’est que c’est bien.

- Mais non … Mais t’es gentil quand même. Et puis y’a encore un truc que je me rappelle, mais je sais pas si tu vas savoir de quoi je cause encore. Une référence grosse comme un câble d’abordage. Lucile qui regarde le ciel plein d’étoiles, et ça se met à scintiller comme des diamants. Les Beatles avaient écrit une chanson qui s’appelait « Lucy in the sky with diamonds » (en anglais, ça veut dire pareil). C’était y’a une paye. Et puis ils avaient fait beaucoup de trucs encore mieux. Va savoir pourquoi, mais ça a l’air d’être à la mode d’évoquer cette chanson dans les films en ce moment. C’est le troisième que je vois comme ça en quelques mois. Bizarre, non ?

- J’sais pas. Maman dit que la mode c’est quand tout le monde fait pareil en même temps. Alors si c’est la mode, ça doit être pour ça. Tu crois que j’ai bon ?

- Sûrement, gamin, sûrement. Surtout si c’est l’avis de Maman. Sinon, dis voir, c’est à quelle heure que t’as piscine ? C’est que j’veux pas me faire disputer par ta mère, moi …
Lire la suite...

Things we do when we fall in love

La Terre est ronde, sûr !

Bonne question, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qu’on fait quand on tombe amoureux ? Le problème, c’est que je ne suis pas certain qu’on trouve ici la réponse. James Lee essaie bien de nous donner des pistes, depuis sa Malaisie natale, mais il faut bien avouer qu’on reste un peu sur sa faim. S’il fallait aller au bout du monde pour se retrouver avec les mêmes questionnements qu’au début, à quoi bon faire le voyage ? A moins que ça ne soit pour vérifier que la terre est bien ronde et que les problèmes de couple sont une des choses au monde les mieux partagées. Si c’est ça, alors peut-être. OK, ça va, on le vérifie. Merci Monsieur Lee !

Et alors, qu’est-ce qui leur arrive, à nos braves malaisiens ? Difficile à décrire sans déflorer le détail d’un scénario épais comme un mannequin anorexique. Alors tant pis, déflorons !

Lai (Loh Bok Lai) est un informaticien pragmatique qui se moque de son collègue qui, fier de sa récente acquisition d’un téléphone portable équipé du GPS, pour savoir où il est, se voit répliqué : « Tu ne sais pas où tu es, toi ? ». Sa journée de labeur achevée, Lai s’en va chercher sa petite amie, Amy (Len Siew Mee), une jeune institutrice, à la sortie des classes, pour une petite ballade en voiture. La discussion sur un parking prenant un tour désagréable, on décide d’un tour à la campagne. Les embouteillages sont interminables, mais enfin la sortie de la ville et l’échappée belle sur l’autoroute. Une aire de repos fait l’affaire pour un petit arrêt aux toilettes pour Madame, suivi d’une pause sur l’herbe à se conter fleurette, à la manière de Lai, c’est-à-dire en laissant une large place aux silences. Reprenant leur promenade, la ballade les mène sur une route de campagne où une dispute ne manque pas de survenir à propos d’une prétendue liaison de Lai qu’Amy met sur le tapis. Amy finit par descendre de la voiture et par marcher seule sur la route, puis sur des chemins de plus en plus étroits afin d’échapper à Lai qui la suit au pas dans l’auto. Le chemin devenant impraticable, Lai abandonne finalement le véhicule et continue à pied, mais, se faisant distancer par la jeune femme, se retrouve bientôt égaré et hors réseau de son téléphone portable (clin d’œil au GPS du début …).

Après quelques instants d’errance dans un paysage sablonneux, Lai retrouve le chemin de l’auto où Amy attend déjà, en train de se faire entreprendre par un villageois en goguette qui s’éclipse en le voyant arriver. La nuit tombant, le couple trouve refuge dans un hôtel blafard à la plomberie erratique et à la propreté douteuse. Mais l’amour ferait passer sur ces détails si Amy ne décidait de remettre sur le tapis la prétendue liaison du jeune homme, ce qui le pousse à aller fumer une cigarette au grand air en en profitant pour une escapade en voiture sur une route isolée. Mettant pied à terre pour quelques pas de détente, la marche se transforme alors, le temps d’une chanson, en une danse échevelée. De retour à l’hôtel, Lai retrouve Amy toute triste qui prend sur elle pour ne pas reprendre le débat, préférant plutôt jouer les amoureuses. Au matin, retour à l’auto, à la route, à la ville, aux embouteillages, et à la rentrée des classes où Lai dépose Amy qui se décide à dire qu’il faut qu’elle réfléchisse un peu.

Après cet éprouvant suspense, les choses s’emballent : Lai en visite à un copain pour lui emprunter de l’argent ; Lai qui se réveille au matin et qui termine de s’habiller devant un petit déjeuner en finissant de faire connaissance avec une jeune fille fan de piscine à qui sa colocataire a laissé l’appartement pour la nuit.

Le tout dans une torride ambiance de quotidienneté qui fleure bon l’ennui à plein nez comme les champignons dans un sous-bois.

Etonnant, non ?

Dire que James Lee semble avoir appris à filmer en ingurgitant du Godard à pleines mirettes serait peut-être sous-estimer la performance :

- Même s’il ne leur demande pas de voler dans les sphères célestes de la performance d’interprétation, il faut avouer qu’il obtient de ses acteurs un jeu qui pourrait passer pour du naturel tant le résultat s’apparente à un quasi reportage. La nouvelle vague nous avait habitué à un jeu décalé propice à un ennui bien plus mortel encore.

- Là où Godard nous aurait abreuvé d’un discours théorisant monocorde, James Lee nous ménage au moins de longs passages d’un silence réparateur aptes à générer une heureuse somnolence dont on apprécie finalement au réveil l’absence de l’effet gueule de bois auquel nous aurait contraint le plus banal Stilnox.

- Là où Chabrol en serait resté à la plus sobre peinture des faits et gestes des personnages, James Lee, dans une envolée lyrique sauvage, nous propulse dans quelques secondes d’extraversion et de folie en nous montrant le sage Lai en proie à une danse frénétique et débridée sur une route de campagne déserte, sans qu’on s’attende à pareil débridement. En l’honneur de ce seul passage, le film aurait pu s’appeler « Lai se lâche » sans qu’on y trouve à redire.

Et ainsi de suite …

Et comble du ravissement et du contre-pied, le fin du fin quand on n’a pas grand chose à dire sur un film d’auteur, c’est de vanter la qualité des images ou des paysages. Mais James Lee est plus fort que ça. Il a prévu le coup : pas de ça ici. Images banales et quasiment pas de paysage. Tout pour ramener le spectateur au sujet, même si le sujet n’a pas grand-chose à dire lui non plus. Trop fort, non ?

Avec tout ça, on en revient à la question de départ : Qu’est-ce qu’on peut bien fabriquer quand on tombe amoureux ? En vérité, Monsieur Lee, qui a réfléchi à la question, nous suggère que c’est une question bien trop vaste pour qu’on se lance à y répondre. Alors il nous cause d’autre chose, de ce qu’on bricole quand on croit qu’on l’est, ou peut-être même qu’on l’a été un jour, et qu’on se casse maintenant les pieds mutuellement. Après tout, pourquoi pas. Si ça passionne quelqu’un, autant qu’il en profite.
Lire la suite...

The fountain

La symphonie de Darren

Darren Aronofsky n’est pas un type comme les autres. En sortant de la projection de « Pi », le film avant le précédent de cet OVNI de la camera, le reporter de la Sylvain Etiret Compagnie se demandait de quelle planète il pouvait bien venir, tout en se disant que ça devait être une planète qui valait sûrement le coup de faire un détour. Ce n’est pas que tout soit immédiatement compréhensible, mais étonnamment, on sent que ce jeune homme en a sous le pied et qu’on ne perd pas son temps à voir et probablement à revoir sa production. « Belle découverte », dira-t-on. « Tu as eu besoin d’attendre d’assister au Festival de Deauville 2006 pour découvrir ce qu’on sait depuis un bon moment ?! »… Eh bien oui, camarades. J’ai honte mais j’avoue. Et comme disait ma grand-mère : « Mieux vaut tard que jamais ». Et en attendant, la présentation de « The Fountain », le nouvel ouvrage du zigoto en question, devenait bougrement tentante. Ni une ni deux, et n’écoutant que son courage, le stakhanoviste du cinoche ne pouvait faire autrement que de se précipiter vers la projection dudit opus.

L’histoire se déroule sur plusieurs plans, à trois époques différentes.

Le centre du conte se déroule de nos jours. Elle met en scène Tom Creo, un chirurgien chercheur qui travaille sur un traitement des tumeurs cérébrales et qui apprend que sa femme, Izzi, est atteinte de la même maladie, à un stade très avancé. Il entre alors dans une course contre la montre et contre la fatalité, tentant de faire aboutir ses recherches à temps pour sauver sa femme en train de mourir.

A cette trame fait écho l’histoire de la conquête espagnole de l’Amérique. La reine Isabel d’Espagne confie à un conquistador, Tomas, épaulé par un prêtre, le Père Avila, la mission qui sauvera son trône par la découverte de l’arbre de vie du jardin d’Eden que certains indices localisent sur ce nouveau continent.

Simultanément, à une époque indéfinie, probablement dans un futur lointain aux forts accents de monde onirique intérieur, Tommy, un personnage isolé sur un bout de caillou dérivant au milieu des étoiles en direction d’une lointaine galaxie tente de retrouver l’être aimé par le pouvoir d’un arbre merveilleux, seul autre occupant de sa minuscule planète.

Les trois histoires se déroulent en parallèle, basculant régulièrement de l’une à l’autre, comme se construisant mutuellement.

Mais au-delà de raconter l’histoire du film, comment raconter le film ? Comment faire percevoir ce que cet objet visuel a de fascinante étrangeté ? Comment faire partager cette aventure onirique dans laquelle on se laisse absorber sans même y penser ? Je ne sais pas. D’autant qu’ordinairement, ce cher Sylvain est loin d’être un adepte de la planitude métaphysique. Toujours est-il que « The Fountain » est tout cela à la fois. Et le récit de l’immédiat, du parcours de l’histoire, ne rend sûrement pas justice à la profondeur du sujet.

Bien sûr, le fond du récit est assez simple : l’amour entre deux êtres les conduit et les transforme, chacun selon ses lignes de force, vers un destin commun, une union que seule la mort tentera de séparer. Mais quelles sont ces lignes de forces propres à chacun ? En quoi peut différer la communion vue du perron de l’un ou vue par les yeux de l’autre ? Et comment la limite naturelle de la mort vient-elle rompre cette fusion ? Comment chacun réagit-il face à cet apparent indépassable ? Est-il d’ailleurs réellement indépassable ? L’amour recèle-t-il une force qui pourrait lui permettre de vaincre la mort elle-même ? Comment le rêve d’éternité enfanté par l’amour fait-il face au mur de la finitude ? Peut-il exister un choix entre la confiante acceptation de son destin et la révolte totale ? L’acceptation est-elle confiance en la force de la vie ou accomplissement d’un deuil parfait ? La révolte est-elle une entrave à la séparation sereine ou est-elle le moteur ultime d’un combat à l’issue encore indécise contre la mort ?

Questions éternelles des liens puissants entre la Vie, l’Amour, la Mort. Et face à ces questions, chaque époque brandit les réponses de son temps : la foi, le rêve, la science, celle du corps ou celle de l’esprit. Là où Tom plonge dans la recherche de connaissance et de maîtrise, dans la quête d’une chimiothérapie révolutionnaire, Tomas s’enfonce dans la forêt tropicale à la recherche de l’Arbre de Vie perdu du Jardin d’Eden. Et que trouvent-ils au bout de leur route ? Certes une nouvelle molécule, certes un plant préservé de l’arbre mythique, certes une possibilité de repousser les limites de la confrontation à la mort. Mais au bout du compte, même ces résultats ne sont-ils pas que des leurres, des solutions illusoires aux effets partiels et transitoires ? La chimiothérapie parvient-elle à temps ? L’Arbre de Vie n’est-il pas destiné lui-même aussi à mourir ? Et ces échecs en sont-ils réellement, ou sont-il peut-être surtout comme les marchepieds vers un destin plus grand encore ? L’éternité de l’Amour est-elle l’éternité de ceux qui vivent cet amour, ou n’est-elle pas plutôt l’éternité du sentiment en lui-même ?

Avec un scénario de cette envergure, bien des metteurs en scène auraient probablement déclaré forfait. Quelques illuminés auraient peut-être relevé le défi et se seraient épuisés en bavardes dissertations métaphysiques ou en lyriques envolées esthétiques. Darren Aronofsky, lui, n’est pas de ce bois-là. Tout droit descendu de sa soucoupe volante, il n’en sort pas les mains vides : il arrive les bras chargés d’outils made in Ganimède, ou quel que soit son monde d’origine, pour s’attaquer à ce genre de sujet. Et voilà qu’avec sa caisse à outils, il extrait un film en costumes, une alliance impossible entre « The Mission » et « 2001, Odyssée de l’espace ». Il partage d’ailleurs avec Stanley Kubrick cette capacité à mettre sur la pellicule davantage des questions que des réponses, cet art de manier le symbole et la référence comme un artilleur manie la charge creuse, la puissance de l’assaut tenant plus dans la forme du projectile que dans son contenu précis. C’est toute la force de cette aptitude à forcer le spectateur à remplir lui-même cette forme de son propre contenu, à donner du sens, son sens, aux questionnements qui se bousculent alors en lui. Peut-être est-ce là le premier résultat de la surabondance de symbolisme qui charpente le film. Les passerelles religieuses n’en finissent plus de s’amonceler, les ressorts psychologiques de se dérouler. La littérature d’Elisabeth Kübler-Ross sur la confrontation à la mort fait quasiment office de mode d’emploi des personnages. Mais tout cela non pas comme un fil conducteur mais bien comme une introduction à une réflexion propre.

Au bout du compte, d’une histoire tricéphale se construit lentement un trajet unique, un questionnement inexorable, bâti sur un socle de réalisme matériel pour progressivement s’en échapper jusqu’à un aboutissement désincarné quasi onirique. La dernière demi-heure du film est ainsi comme un épanouissement, autant visuel qu’auditif ou mental, comme il n’en est que de rares.

Tout un travail sur la couleur et la lumière vient en appui du récit, si l’on peut encore parler de récit. Les jaunes ternes et blafards des ambiances de laboratoire glissent progressivement aux ors lourds et patinés de la majesté inquiète, puis aux éclats presque blancs de l’épanouissement final.

Les acteurs s’effacent quasiment devant la présence du propos. Peut-être du fait de leur récurrence, Hugh Jackman incarnant tour à tour Tomas / Tommy / Tom Creo et Rachel Weisz donnant chair autant à la reine Isabel qu’à Izzi Creo ou au rêve de Tommy sur sa planète dérivante. Peut-être surtout par choix de porter le film plus que de se laisser porter par lui.

Et quand la dernière note de la dernière seconde du générique finit de remplir l’espace noir autour du spectateur, que ce brave Sylvain secoue ses mirettes vaguement engourdies sous la puissance du feu nourri qu’il vient de recevoir, c’est pour réaliser qu’il est encore assis au milieu d’une salle debout en train de répondre par un flot d’applaudissements à la symphonie de Darren.

« C’est pas tous les jours, ça, non ?! », que je me suis dit en cherchant rapidement la pierre blanche qui me sert, à l’occasion, à noter les jours remarquables.
(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)
Lire la suite...

Night watch (Nochnoy dozor)

La nuit, dans le brouillard, …

Un samedi matin au flan ! Pas un oeil sur le programme des cinémas, et à peu près rien comme info générale vu que ça fait bien deux semaines que je n'ai pas vu le jour avec ce projet délirant qu'il fallait rendre hier. Pas de quoi faire pleurer Cosette, mais bon, tout ça pour dire que je me suis retrouvé à Montparnasse à déambuler devant les façades de cinoches sans la moindre idée de ce qui se passait derrière les affiches.

Juste à regarder, il n'y a pas de quoi déclancher l'enthousiasme des foules. D'ailleurs il n'y a pas de foule. Il doit y avoir un lien !

Mais je me suis promis une séance, et j'essaie le plus souvent possible de tenir mes promesses. Alors courage ! Allez, faut choisir, mon gars. Tiens, un truc pas ordinaire. Un film russe avec une affiche qui pourrait être quelque chose entre « La Guerre des Mondes », « La Nuit des Morts-vivants », et « L'Attaque des Araignées Géantes », versions Hollywood. Pas banal, ça. Allez, banco ! En plus c'est en VF. Je sais, ce n'est pas très cinéphile, mais c'est russe quand même ... pas tous les efforts le même jour ! Au moins que je comprenne.

Ca commence plutôt pas mal : une bataille médiévale un peu kitsch, avec armures en fer blanc, mais crédible, avec quelques effets spéciaux bien montés genre Matrix, ce genre de scènes où tous les mouvements sont figés en plein vol sauf pour un personnage qui continue à naviguer au milieu de tout ça (je ne sais pas comment ils font, mais ça m'épate à chaque fois ...). On a une petite explication à l'occasion sur ce qui va suivre : le clan des gentils (du côté clair) fait match nul avec le clan des méchants (du côté sombre). Une trêve se conclut par laquelle chaque camp surveillera pour l'éternité l'activité de l'autre camp : le coté sombre disposera des Day Watchs pour surveiller ce que trafiquera le côté clair, et le coté clair disposera des Night Watchs pour surveiller ce que trafiquera le côté obscur. Pour l'éternité ? Pas tout à fait. Un jour apparaîtra quelqu'un qui fera basculer l'équilibre du bon ou du mauvais côté.

On passe à l'époque actuelle. Un type veut récupérer sa femme qui vient de préférer la concurrence. Il se présente chez une matrone genre sorcière qui lui annonce que la dulcinée est en fait enceinte et qu'elle peut obtenir son retour au prix de la mort de l'enfant mais que le mari doit prendre à son compte le péché d'assassinat. Top là ! La matrone est cependant interrompue en plein sortilège par une bande qui s'avère être des Night Watchs.

Douze ans plus tard, on se concentre sur le mari déçu. Là, l'histoire se corse. On comprend vaguement qu'il s'est retrouvé enrôlé chez les Nights Watchs. Il participe à quelques expéditions nocturnes d'interception de vampires, affiliés au côté sombre. Il semble néanmoins exister une sorte de modus vivendi avec les vampires qui ont droit à certaines activités de ravitaillement en hémoglobine pour peu que cela reste dans un cadre tolérable. Puis intervient un enfant qui se retrouve pris dans une querelle entre Day Watchs et Night Watchs et dont on suspecte d'abord, avant que la confirmation ne soit explicite, qu'il s'agit du fameux personnage annoncé par la prophétie. Au milieu d'une bagarre générale riche en effusions sanguines, chaque camp tente d'attirer l'enfant à lui.

Ca, c'est pour la trame de l'histoire. Pour le détail, je dois bien avouer une certaine difficulté à en narrer quelqu'épisode cohérent. Ca peut peut-être être clair pour un esprit de douze ans habitué à virevolter au rythme bondissant de ninjas sautillants dans un tintamarre d'explosions zébrant la nuit sombre glauquement éclairée de néons blafards dévoilants quelques champs de ruines industrialo-soviétiques. Les visages en gros plan, les mines patibulaires, les expressions qui n'en pensent pas moins, le découpage saccadé, ... Rien ne manque. Même pas quelques plans de nuées de corbeaux tournoyant dans un "vortex" maléfique aux sombres augures qui ne dépareilleraient pas dans le Seigneur des Anneaux, ou une femme-chouette qu'on dirait clonée d'Elektra. De là à savoir comment tout ça s'articule pour en faire un récit accessible aux lenteurs asthéniques des neurones raréfiés d'un public prenant anxieusement conscience de son alzheimérisation galopante ... Mystère.

De deux choses l'une : soit cette prise de conscience répond à une nécessité de santé publique et il serait bon de réclamer la prise en charge des 9 Euros 10 du prix de la place par la Sécurité Sociale, soit il s'agit d'un effet secondaire imprévu et il serait plus que judicieux d'en prévenir le risque auprès des populations à risque en instaurant une interdiction d'entrée aux spectateurs de plus de douze ou treize ans (soyons larges ...)
Lire la suite...

Le petit Lord Fauntleroy (The little Lord Fauntleroy)

La ménagerie du grenier

Poursuivant ma traque aux antiquités, mon regard se pose, tel le radar du lynx dans la pénombre des forêts profondes, sur la jaquette engloutie d’un film oublié dont le reflet sous l’effet d’un faible rai de lumière passant fugacement entre les tuiles anciennes vient percer le silence de ce grenier livré depuis tant de saisons à la poussière et aux acariens. Un coffre déplacé, trois chiffons qui s’affaissent, une vieille robe dont le cintre cède sous la pression, et c’est juste là que s’abat le photon égaré épuisé par son voyage séculaire depuis l’astre depuis longtemps éteint qui lui a donné naissance. Juste à l’instant où mon oeil d’épervier, scrutant lascivement entre deux volutes de la poussière soulevée par l’œuvre en cours de rangement de cet antre du souvenir se repose et s’anime comme l’œil de l’aigle au tressaillement du lapereau blotti sous le faible feuillage du pauvre bosquet qui lui sert de refuge. Mein Got ! Le Petit Lord Fauntleroy ! J’avais même oublié qu’on avait pu un jour écrire une telle histoire, pour ne rien dire de l’avoir adaptée pour un écran quelconque. Et pourtant … Souvenirs d’enfance, retour d’images aux relents de madeleine …

Fondant tel le guépard sur sa proie fragile condamnée avant même d’avoir eu conscience du danger, bondit d’au milieu du brouillard une main experte qui se saisit de l’objet et l’emporte sans un bruit vers le mange-disque qui, tapi au salon, quelques étages plus bas, attend sa pitance les yeux mi-clos en position de veille muette. Le mange-disque est un félin, sachant se faire oublier, gardant une pose immobile, mais prompt à réagir dès que l’odeur du repas vient frôler ses narines. Sitôt la bête nourrie, le cyclope qui le surmonte reprend vie, comme s’ils faisaient tous deux tube digestif commun, comme si la mastication du félin nourrissait les vibrations du cyclope à l’œil rectangulaire, projetant sur sa noire rétine l’image surannée extraite du produit de la chasse … Miracle de la vie sauvage. Tel un Frédéric Rossif des sous pentes, observons simplement le spectacle de la nature en action, de l’histoire qu’elle nous conte …

Dans le New York du début du 20ème siècle vit un jeune garçon, Cedric « Ceddie » Erroll (Freddie Bartholomew), seul avec sa mère, qu’il surnomme affectueusement Dearest (Dolores Costello), et leur domestique depuis la mort du père de famille. Gentil et bien élevé, le garçonnet est plein de prévenance, de politesse, vis-à-vis de ses proches bien sûr, mais également de tout le voisinage, de la vieille marchande de pomme (Jessie Ralph), de Mr. Silas Hobbs (Guy Kibbee), l’épicier dont il s’est fait un ami, de Dick Tipton (Mickey Rooney), le petit cireur de chaussures du quartier qui le prend sous son aile face aux garnements du secteur qui toisent ses bonnes manières du haut de leur loubardise. Quand arrive un avocat, Havisham (Henry Stephenson), venant annoncer à la mère le souhait du père, Lord Dorincourt (C. Aubrey Smith), Lord anglais de son état, du défunt mari de nouer des liens avec l’enfant qu’il ne connaît pas de par le mépris qu’il portait à la mésalliance qui avait entraîné son fils dans les filins retors d’une américaine supposée sans scrupule. Le vieux Lord offre donc toit et titre à son petit-fils qui, de son côté, a toujours été protégé par ses parents de l’annonce de l’aversion de son grand-père pour leur union. De plus, Lord Dorincourt pousse la « générosité » jusqu’à offrir un toit séparé à la mère à proximité du château et la possibilité pour Cedric de lui rendre visite quotidiennement, en assortissant néanmoins la proposition de la condition de ne jamais avoir à rencontrer la jeune femme. Ainsi en est-il décidé et la famille émigre en Angleterre après une tournée d’adieu de Ceddie à ses amis américains.

Le reste de l’histoire est le récit de la conquête innocente du vieil homme bourru par l’enfant sans malice, histoire pimentée par l’arrivée inopinée de la prétendue veuve du défunt fils aîné de Lord Dorincourt venant réclamer pour son propre fils titre et héritage. Autour de Ceddie philosophe et généreux comme toujours se noue alors une union sacrée entre le grand-père, la mère enfin acceptée, les amis américains arrivant au secours comme une horde de cavalerie, pour tenter de déjouer la supercherie et rétablir Cedric dans son bon droit.

Adapté en 1936 d’un roman de Frances Hodgson Burnett, le film de John Cromwell est un pur produit du cinéma des années 30, tout juste débarrassé de l’essentiel des scories du muet dont il conserve néanmoins quelques séquelles. Quelques expressions encore emphatiques émaillent le propos, manifestement résiduelles d’un jeu que tous les participants ne sont pas parvenus à faire évoluer à la même vitesse. Etonnamment, ce ne sont pas les acteurs les plus âgés qui en portent les marques les plus visibles. Dolores Costello est nettement la plus en retard dans cette révolution, rendant la douleur muette et la bonté d’âme par des mines de Sarah Bernhard. Guy Kibbee et C. Aubrey Smith n’en sont pas indemnes, encore que dans un genre différent et frôlant la dérision bien plus crédible. Mickey Rooney cabotine à l’envie avec un regard aussi expressif que la porte du paradis (pour tenter une image qui serait l’inverse d’une porte de prison …).

L’image est d’un noir et blanc d’époque, légèrement flou. Rien à voir avec l’image léchée d’un « Les vieux de la vieille » et son contraste élaboré. Non, juste ce petit quelque chose qui vous donne l’impression de regarder l’écran au travers d’un voile léger, comme dans une espèce de rêve. Rien qui empêche de participer à l’histoire, juste un petit plus offert par le temps pour vous aspirer hors du quotidien et vous transporter dans un monde à part.

C’est avec ces moyens que s’offre à la lecture d’aujourd’hui cette histoire d’enfant, pleine de bons sentiments, de menaces et de courage, de retournements d’un sort cruel en faveur de la veuve et de l’orphelin, de rédemption des méchants qui peuvent être sauvés et de défaite de ceux qui ne peuvent l’être, de victoire de l’innocence et de l’amour face aux menées retorses qui peuplent le monde, … C’est beau, c’est simple, c’est pur … Si seulement tout était comme ça !

Malheureusement ce n’est pas le cas : il y a des guépards, des lynx, des aigles, des éperviers, des lapins, des acariens … Et tout ça dans ce fichu grenier qui n’est toujours pas nettoyé … Quelle ménagerie ! Haut les cœurs et retour au front ! Après tout, il y a peut-être encore quelques surprises à déterrer sous les cartons …
Lire la suite...

Libero

La liberté à travers les âges

Le festival Cinessonne est une mine. En clôture du 8ème Festival du film européen, le cinéma François Truffaut de Chilly-Mazarin présentait « Libéro » (Anche libero va bene - titre italien - / Along the ridge - titre anglais international -), de Kim Rossi Stuart, qui avait été projeté à Cannes cette année pour la Quinzaine des réalisateurs, et prévu pour une sortie en salles le 08 Novembre 2006 … Ca ne fait pas journal local de commencer comme ça ? On se croirait dans Corse Matin, non ? (Là, je sens que je vais me faire engueuler … disons Ouest France, alors.) On aurait ensuite un truc du genre :

« La projection a été suivie de la remise des prix du festival décernés par les différents jurys : jury des collégiens, jury des lycéens, jury des étudiants, et jury des professionnels présidé par Brigitte Rouan, en présence du Maire de Chilly-Mazarin et du Président du Conseil Général de l’Essonne qui ont fait chacun une allocution préliminaire très applaudie devant un public nombreux et attentif. La soirée s’est sympathiquement terminée autour d’un buffet convivial offert par le comité d’organisation. »

Bon, soit. Mais le film alors ? Voilà, voilà, ça vient …

Un père, Renato Benetti (Kim Rossi Stuart), élève seul ses deux enfants, Tommi (Alessandro Morace), 11 ans, et sa sœur aînée, Viola (Marta Nobili). Seul ? Pas tout à fait. On apprend rapidement que la mère, Stefania (Barbora Bobulova), les a en fait plantés là lorsqu’elle tente un retour piteux sous l’engueulade copieuse de Renato et l’accueil des enfants, enthousiaste pour Viola et sceptique pour Tommi. La famille tente une période de réintégration avant que Stefania, visiblement mal en point, renoue avec son passé de départs à répétition.

Voilà pour la trame générale, qui naturellement s’agrémente de diverses annexes donnant un peu de corps à l’histoire.

Renato, cameraman free lance, se débat non seulement dans son rôle de papa attentionné aux prises avec deux moussaillons pas méchants mais prêts aux bêtises de leur âge, mais également avec le manque de travail et de ressources suivies. Pas de quoi crier misère, juste faire attention aux dépenses, au montant de l’argent de poche des enfants, au menu du dîner, … à toutes ces petites choses du quotidien qui font qu’on ne se sent pas au large et qu’on sent la différence de classe avec ces nouveaux voisins qui viennent d’emménager. Tout ça n’est pas aidé par un caractère entier qui n’hésite pas à la colère pour se faire respecter, parfois utilement et parfois sans plus d’effet.

Tommi, lui, navigue entre plusieurs mondes. Celui de l’école où il n’a pas vraiment de copain, si ce n’est ce nouveau, Claudio, arrivé en cours d’année, qui, bien que du même âge que les autres élèves de la classe, mesure une bonne tête de plus, et qui reste muet depuis que son père est mort sous ses yeux. Il tente bien de se faire une petite copine, mais si maladroitement qu’il est vite remis à sa place et bat en retraite piteusement. Le monde du sport où il brille en natation, poussé par son père, mais sans passion et avec le désir avoué de troquer la piscine par le terrain de football. Le monde de l’immeuble où il fait la connaissance des voisins riches et de leur fils au point de se voir offrir un séjour aux sports d’hiver. Le monde du toit, son petit coin à lui où il peut se retirer et faire les bêtises qu’il veut au bord du précipice, où il tente bien d’inviter le fils du voisin mais sans réussir à le faire entrer dans un plaisir égal au sien. Enfin le monde du foyer où il subit les niches de sa sœur et la tutelle paternelle.

Viola, de son côté, ne fait que quelques apparitions. Bien sûr, elle vit sous le même toit et affronte de la même façon que son frère les tentatives éducatives de Renato. Elle prend bien le parti de sa mère lors de son retour au bercail, mais sans insister, comme en passant. Sa plus forte présence semble être dans le titillement quasi permanent dont elle gratifie son frère, jusqu’à en obtenir l’insulte suprême « Sale pute » qui déclenche les foudres paternelles.

Stefania, quant à elle, est une espèce de comète qui traverse l’histoire sans vraiment s’y arrêter, d’abord absente, puis présente, puis à nouveau absente, sans autre explication qu’une nymphomanie compulsive, irrépressible, et pour tout dire pathologique, malgré toutes ses promesses de vie familiale et rangée.

C’est que le personnage central est en fait allégorique, constitué du duo père - fils, comme exemplaire de la masculinité à travers le temps, celui de l’enfance et celui de l’âge adulte, aux prises avec le mystère féminin du duo mère - fille quel que soit l’âge auquel on l’observe. Les mêmes passions, les mêmes incompréhensions, se dressent devant Renato comme devant Tommi. « Sale pute ! », mais sans pouvoir s’empêcher de tout en accepter sous la sidération de l’affrontement inégal. Comment espérer d’ailleurs une quelconque égalité devant un adversaire aussi étranger, comme venu d’une autre planète où les codes et les références sont aussi opaques. Pourquoi elles viennent ? Pourquoi elles partent ? Pourquoi maintenant ? Elles, magnanimes, peuvent bien faire l’aumône d’une explication, tout au plus un petit mot griffonné, mais les comprend-on davantage pour autant ?

Et au pied du mur de cette incompréhension, l’homme a-t-il d’autres choix que de tenter de le gravir tout en sachant qu’il n’en achèvera jamais l’ascension ? Bien sûr, il peut tenter bien des manœuvres, se réfugier dans une solidarité vaine de mâles hébétés, user de sa force physique ou abuser de la puissance de son cri, feindre l’indifférence, jouer de l’autorité abusive sur plus faible que lui, sortir du jeu et se réfugier sur le toit du monde à regarder les fourmis en bas se débattre sans fin, voire les taquiner en leur lançant des pièces à l’abri des regards, ou renoncer au jeu comme on pose les armes en pleine bataille, comme Tommi s’arrête à quelques mètres de la ligne d’arrivée et regarde passer ses poursuivants, comme Claudio cesse de parler pour se protéger du réel trop douloureux auquel les mots le rattachent encore … ce n’est pas l’imagination qui lui manque pour multiplier les stratégies.

Mais si tout cela avait la moindre chance de le sauver, ça se saurait sans doute depuis longtemps. Au contraire, tout cela ne fait que le retourner finalement vers le pied de son mur qu’il faut bien s’habituer à gravir sans espoir, et tel Sisyphe sur sa montagne, trouver son bonheur dans le simple fait de pousser son caillou. D’autres auraient dit de porter sa croix. D’un simple mot gribouillé sur un carton sale, revoilà l’étrangère qui le ramène de l’approche du sommet inviolé à la base de la colline.

Mais après tout, tout cela a-t-il une réelle importance ? Tonton Sisyphe nous a sûrement montré la route. L’important est bien dans la quête de la liberté plus que dans la liberté elle-même. Et si Renato accepte finalement le changement d’orientation de Tommi de la natation au football, c’est en négociant le poste que l’enfant pourra tenir sur le terrain. Et Tommi de répondre : « Anche libero va bene », « Alors libéro, ça va », et on entend aussi « Si c’est pour être libre, alors d’accord ». Message de l’adulte à l’enfant, de l’homme à l’homme, de l’homme à lui-même.

Tout cela est bel et bon, et mériterait probablement sa place dans un traité de psychologie appliquée. Mais le choix du réalisateur est allé dans une autre direction : le projet de faire de cette réflexion un film de cinéma. La question est alors de savoir si l’écran est le support adéquat à une étude de cas sur ce sujet. Certes, les exemples abondent d’explorations d’une aventure intérieure, d’un débat psychologique, de la perception différente de la réalité suivant que l’on est homme ou femme et des tensions dans la rencontre entre les sexes. Les amours de Nono et Nana ont donné au cinéma matière à labourer ce terrain dans tous les sens et à toutes les profondeurs. Fallait-il un film de plus sur ce sujet, quelle qu’en soit la qualité ?

Et de qualités, le film n’en manque pas. La réflexion est suffisamment codée pour s’appuyer sur une histoire grossièrement crédible. Elle est servie par un panel d’acteurs visant objectivement davantage humblement à porter l’histoire qu’à se mettre en valeur. A cet égard, le jeune Alessandro Morace tire remarquablement son épingle du jeu, tout dans une sobriété que l’on n’attend généralement pas des tendances ordinairement cabotines des enfants-acteurs. Marta Nobili, elle, n’échappe pas à ce travers malgré toute sa bonne volonté. Barbora Bobulova montre quant a elle que ce travers n’est pas le propre des enfants, tandis que Kim Rossi Stuart n’y succombe qu’épisodiquement. Encore qu’il puisse peut-être y avoir quelque chose de culturel dans cette situation, quelque chose en rapport avec le caractère démonstratif du comportement latin. (Là je sens qu’il n’y a pas que chez les corses que je suis en train de me faire des copains …) Là, ça ne se discute pas. On accroche ou pas, tout simplement. On reste néanmoins très loin des extrémités historiques du cinéma italien des années 70, et « Libero » fait sans conteste honneur sur ce plan au renouveau du genre en Italie.

Côté technique, Kim Rossi Stuart ne se laisse pas complètement emporter par l’enjeu ou par le plaisir de tourner son premier film. Pour un coup d’essai, la chose est assez réussie. Bien sûr, il abuse bien peut-être de quelques amusements de mise en scène. Que ce soit des ambiances d’intérieur à la pénombre étudiée. Que ce soit des plongées vertigineuses d’un regard à pic du bord d’un toit. Que ce soit de la surcharge symbolique de Tommi sautillant en déséquilibre de muret en muret au bord du précipice. Que ce soit du basculement de caméra sous l’eau / hors de l’eau figurant le regard du nageur de crawl. On y sent sans doute l’application, la recherche d’originalité, le désir de bien faire. Mais ces tentations ne sont finalement que relativement brèves et après tout probablement plus faciles à accepter que l’aurait été un laisser aller négligent.

Au bout du compte, si le film ramène à la libération de l’homme de sa dépendance viscérale au lien irraisonné mais raisonnable - au sens propre : accessible à la raison et au raisonnement, donc à la pensée - qui le retient dans le sillage de la féminité, s’il signe la libération d’un acteur de sa position d’interprète pour lui ouvrir une tribune à la réflexion, s’il participe à la libération d’un cinéma de son glorieux mais poussiéreux passé pour le projeter dans une modernité apaisée, et malgré ses imperfections d’une jeunesse tâtonnante mais fougueuse, il mérite sans doute un peu plus qu’un simple succès d’estime dans le cercle fermé des amateurs de cinéma d’auteur.
Lire la suite...

Le dahlia noir (The black dahlia)

La Fleur du Mal

Deauville l’attendait, De Palma l’a fait ! Cela promettait d’être un des points d’orgue du Festival 2006 du Film Américain. L’équipe s’était même déplacée honorablement : James Ellroy, l’auteur du livre dont le film est l’adaptation, Brian de Palma, le réalisateur, et les acteurs principaux Josh Harnett , Aaron Eckhart, Scarlett Johansson. Pas mal, non ? Et même si je ne suis pas d’ordinaire avide de ce genre de proximité, il faut tout de même admettre une petite émotion à se retrouver assis à quelques mètres d’une telle troupe. Quand mon neveu sera en âge de se rendre compte, je pourrai lui dire « J’y étais ». Il me répondra « Non ?! J’te crois pas, Tonton. » Et je rajouterai, l’air modeste « Eh ben si, t’as vu ça mon gars ? » … Chouette, non ? … On a chacun nos petites faiblesses … Parce que pour ce qui est du film, on pourra l'apprécier sans pour autant se noyer dans un torrent de dithyrambe.

L’histoire est un peu complexe, pour rester dans le commentaire sobre. Dans le Los Angeles de l’immédiat après-2ème guerre mondiale, deux policiers, Bucky Bleichert (Josh Harnett) et Lee Blanchard (Aaron Eckhart), sont chargés de l’enquête sur le meurtre d’une jeune femme, Betty Ann Short (Mia Kirshner), découverte affreusement mutilée. Leur enquête, les conduisant dans le sillage de la famille Sprague dont la fille Madeleine (Hilary Swank) est d’une ressemblance troublante avec la femme assassinée, s’enfonce dans un tel côtoiement de l’horreur qu’elle en devient une véritable obsession, en particulier pour Lee Blanchard dont le comportement s’en ressent, retentissant jusque dans ses relations avec sa compagne, Kay Lake (Scarlett Johansson). A mesure que les pièces du puzzle se mettent en place, les relations troubles entre la famille Sprague et Betty Ann Short se démasquent, de plus en plus complexes, prenant une coloration nouvelle avec la découverte de chaque nouvel indice.

Que dire de plus sur cette histoire dont James Ellroy, grand gaillard sexagénaire souriant et ne ratant pas une occasion de plaisanter, dit lui-même qu’elle part d’un fait divers réel, et qu’elle fait écho au meurtre de sa propre mère ? Peut-être que le temps de maturation avant sa rédaction est sans doute significative de l’importance manifestement non purement littéraire mais essentiellement personnelle qu’elle a pour son auteur. Il y a là-dedans autre chose qu’une simple enquête policière. Il y a quelque chose de la mise à plat d’un drame personnel et de la tentative de cicatrisation. Mais là où d’autres se seraient appesantis sur d’interminables dissertations psychologisantes, Ellroy et De palma en restent à l’intrigue policière, n’effleurant que par moments, et uniquement lorsque cela est indispensable à la compréhension des évènements, les ressorts mentaux des protagonistes. Pas de charabia, pas de digression, pas d’envolée métaphysique, juste des faits, juste un crime à élucider. Au milieu des passions, des tourments, certes, mais dans une réalité bien concrète. Et c’est peut-être cela qui, malgré la complexité de l’histoire, permet de retenir l’attention du spectateur.

C’est peut-être là aussi qu’il faut voir la différence surprenante avec les films antérieurs de Brian De Palma, habituellement peu avare en symbolique et en codages divers (voir pour les plus courageux mes avis sur Mission to Mars, Rising Cain (L’Esprit de Caïn), et Dressed to Kill (Pulsions)). Même si on peut imaginer que traiter à la fois le fil d’une histoire aussi riche en rebondissements - et réputée inadaptable à l’écran jusqu’à présent - et les ressorts psychologiques sous-jacents, aurait constitué un défi majeur, on peut probablement faire confiance à Monsieur Brian pour avoir été à la hauteur de la tâche. Mais justement, c’est probablement dans le raccordement au quotidien, dans l’ancrage permanent dans l’immédiateté factuelle, que réside l’essentiel du drame. L’observation « de l’intérieur » des esprits torturés n’auraient sans doute en rien renforcé la tension dramatique. Bien au contraire, c’est par leurs manifestations extérieures, par leurs actions, que leur douleur et leur complexité se découvrent le plus progressivement et se comprennent le plus graduellement. Nul besoin de verser dans le film d’horreur qui aurait si aisément pu être conçu, semble dire le réalisateur qui attend quasiment jusqu’à la dernière image, dans une ambiance enfin apaisée, pour nous laisser entr’apercevoir ce qu’aurait pu être son film s’il avait choisi un autre cap.

Au service de ce cap, la maîtrise technique de la mise en scène saute au regard, donnant à l’ensemble une impression continue de film des années 50. Un genre de LA Confidential qui ne faiblirait à aucun moment. Au point que malgré une image sans faute évidente, le souvenir en fin de projection reste celui d’une ambiance sépia, de quelque chose de vaguement nostalgique, de légèrement suranné. Presque seule ombre à un tableau trop parfait, les images du film à l’intérieur du film, de ce passage où l’enquête passe par le visionnage d’un film tourné avec Betty Ann Short comme actrice, ne parvient pas à recréer complètement et de façon aussi crédible le jeu des acteurs de l’époque. Mais peut-être est-il trop difficile pour un réalisateur unique d’entrer simultanément avec la même intensité dans la mise en scène de deux films différents. Rêvons un peu : si la mode n’était pas depuis longtemps passée d’associer plusieurs metteurs en scène pour différentes parties d’un même film, imaginons ce que cela aurait pu apporter de renouer sur ce point avec cette tradition (même si on sait que cette « tradition » reposait à l’époque glorieuse des studios plus sur des choix économiques que sur des options créatrices).

La seconde ombre au tableau tient en fait justement à ce qui en fait sa réussite. Si la complexité de l’intrigue permet de dérouler la complexité des esprits, elle se traduit assez rapidement pas une sensation d’égarement dans le dédale des rebondissements. Mieux vaut alors avoir anticipé la séance par un bon café serré si on tient à maintenir l’attention soutenue indispensable. Faute de cette précaution, prévoir une séance de rattrapage ne sera pas forcément un luxe inutile.
Lire la suite...

Michael Clayton

La Firme

Les choses ont bien changé depuis que le charme de George Clooney opérait dans « Urgences ». Maintenant, même s’il est toujours pris dans les mêmes méandres de sa vie personnelle en plus de ses problèmes au boulot, son personnage a perdu en humour ce qu’il a gagné en sérieux. On s’attend bien encore à voir pétiller un regard en coin, mais c’est ici peine perdue. C’est une histoire sérieuse pour grandes personnes. Les midinettes devront se faire une raison, même si elles ne semblent pas encore au courant s’il faut en juger sur l’émotion qui s’est emparée du petit périmètre deauvillais où le film est présenté en marge du 33ème festival du film américain.

De fait, le film de Tony Gilroy a décidé d’aborder les choses sous un angle sociétal quasi politique. En France, on aurait vu Costa Gavras aux mannettes. Aux Etats-Unis, on aurait bien vu Sidney Pollack. Et là, bien vu, Pollack est justement producteur de l’opus, tout en assurant un des rôles principaux de l’histoire. Il paraît d’ailleurs que Gilroy a eu bien du mal à conserver la direction des opérations. De là à penser que le rôle confié à Pollack permettait de le garder sous surveillance pour ne pas se faire souffler le coup. A moins, plus sobrement, que la présence du maître ne renforce simplement la caution morale et politique du sujet.

Pour l’histoire, les choses sont à la fois simples et compliquées. Simples sur la trame, et compliquées sur le détail.

La trame s’attaque à l’histoire d’un avocat, Michael Clayton, employé un peu particulier d’un de ces cabinets fleuves dont les Américains ont le secret, dont le rôle est de faire le ménage dans les affaires un peu compliquées sans apparaître au premier plan. En l’occurrence, il est appelé à la rescousse lorsque Arthur Edens (Tom Wilkinson), l’associé en charge d’une affaire au long cours opposant une multinationale agrochimique à une class action de victimes d’une intoxication qu’ils reprochent à la firme d’avoir voulu étouffer, lorsque l’associé, donc, ulcéré par les conséquences dramatiques du comportement de la firme qu’il est censé défendre, pète un câble en pleine confrontation et se range du côté des victimes. Au début, personne ne sait plus bien sur quel pied danser. Les victimes se méfient de ce zozo qui semble pris de folie et se met à s’excuser auprès d’eux. Le cabinet d’avocats, mené par Marty Bach (Sidney Pollack), qui voit filer une recette astronomique mais veut initialement parier sur un coup de folie. La firme cliente, sous la férule du chef de son service juridique, Karen Crowder (Tilda Swinton), qui étudie en catastrophe les options qui restent ouvertes pour parer au désastre. Finalement, tout le monde se décide pour une mise à l’écart du trouble fête, d’abord en tentant de l’isoler, puis par des voies d’autant plus radicales que les options se resserrent. D’abord du côté du manche, Clayton en vient à refuser le camp du plus fort et reprend le combat de son ami.

Sur le détail, je dois avouer avoir un peu perdu le fil des évènements tant la forme choisie a quelque chose de déstabilisant pour mes neurones défaillants.

Il semble en effet passé de mode de vouloir simplement raconter une histoire de manière compréhensible. L’heure est à la manipulation du temps, avec des allers-retours dont la valeur esthétique m’échappe un peu mais qui doivent bien servir à quelque chose. Il n’est plus non plus recommandé de décrire les actes de chacun. Il est devenu impératif de placer le ou les héros dans leur contexte socio-familialo-émotionnel, avec famille recomposée à tiroirs, enfant en garde alternée plus ou moins bien vécue, fratrie à problèmes, au mieux énoliques si ce n’est opioïdes ou viraux, dettes plus ou moins sévères et ornière financière insondable. On ne voit pas très bien en quoi tout cela aide à mieux comprendre le sujet du film, mais bon, c’est là, et c’est posé comme un paquet-cadeau pour donner une touche d’humanité à un personnage qu’on aurait peut-être eu tendance à voir comme un justicier masqué d’un autre âge.

Il ne semble plus de mode non plus d’expliquer simplement des situations simples. Il faut que l’excitation que les personnages rencontrent se traduise dans la vitesse de leurs propos. Je ne sais pas si quelqu’un s’est amusé à mesurer l’évolution avec le temps du débit verbal dans les films américains. En tout cas, de nos jours, plus les situations sont compliquées, plus la parole accélère, au point pour les dialogues de devenir des monologues croisés. Quelque chose du genre « Tu veux me parler, Paul ? OK, tu as dix mots » ; « Mais chef, c’est important ce que j’ai à vous dire … » ; « T’en es à 12, t’as dépassé ton quota, et de toute façon j’ai un rendez-vous urgent. Maggie, on y va. Prenez votre carnet, je vous dicte la suite dans l’ascenseur. Vous avez annulé mon rendez-vous chez le coiffeur ? Dites à John que c’est des roses pour ma femme. A 17h15». Enfin, quelque chose du genre, quoi. A se demander quand ces types trouvent un moment pour réfléchir à ce qu’ils disent ou surtout à ce qu’ils ont envie de dire. On partait de l’idée pas débile de mettre un peu de vécu dans des personnages autrefois trop lisses. On en est arrivé à des ludions virevoltants de jeux vidéo encore moins crédibles. Ca valait le coup, non ? Le plus étonnant, c’est d’ailleurs que le trouble naît moins de la succession d’évènements finalement pas si rapide que ça que de la façon de les relater.

Faut-il réellement ajouter un mot quant à la réalisation elle-même ? Ou a-t-on déjà compris que c’est bien plus le parti pris narratif qui est en jeu que la maîtrise de sa mise en œuvre ? Pas grand-chose en effet à redire sur ce dernier plan dès lors que l’on a accepté le projet. Tout est affaire de technique, d’artisanat efficace, maîtrisé, certes, mais comme à blanc.

Une fois dit tout cela, que reste-t-il à se mettre sous la dent ? Quelques numéros d’acteurs sympathiques bien que parfois un peu monocolores à l’image de Clooney qui fait très bien le sérieux préoccupé et qui s’y tient. Une série d’évènements intercurrents dont on ne sait finalement plus trop s’ils ont une utilité ou non, à l’image de ce leitmotiv d’histoire de donjons et dragons du fils de Clayton, dont on pressent le code symbolique à plein nez sans parvenir à le décrypter, et sans s’en porter plus mal par ailleurs. Une histoire pleine de la bonne conscience de la dénonciation des profits faramineux de multinationales mettant en danger l’environnement et la santé humaine. Après tout, ne faisons pas la fine bouche, il est sans doute utile que le débat soit porté ainsi sur la place publique étatsunienne et mondiale même si c’est sous une forme aussi élémentaire.
(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)
Lire la suite...

A crime

La douche du lévrier

Ca ressemblait à un film normal. Enfin presque. Un bon polar, par un français parti faire ses classes aux states, avec une french girl au générique pour le cocorico et qu’on se sente un peu comme à la maison. Pourquoi pas … Manuel Pradal et Emmanuelle Béart, après tout, c’est pas du menu fretin. Ca valait le coup de jeter un coup d’œil. Et puis voilà, gare quand même à l’atterrissage. Mais dans ce Festival du Film Américain de Deauville 2006 placé sous le signe du cinéma indépendant, et même si le film n’était pas présenté en compétition et qu’il était projeté avant même le premier concurrent réel, un peu de recul aurait peut-être dû faire anticiper quelque chose de ce genre.

En plein New York, Vincent (Norman Reedus), après le meurtre de sa femme dont il n’a comme seul indice que le fait que le coupable conduisait un taxi légèrement embouti et portait une grosse bague, tente de refaire sa vie avec Alice (Emmanuelle Beart), mais leur relation est parasitée par la persistance du souvenir du drame. Pour décoincer la situation, Alice décide de faire croire à Vincent qu’il a retrouvé le coupable en la personne de Roger (Harvey Keitel), un taximan pris au hasard, et qu’il peut se venger enfin. Malheureusement, la vengeance se goupille mal, le bouc émissaire s’en sort, et revient demander à Alice compensation de son arnaque.

On ne peut pas dire que l’idée n’était pas originale. Une arnaque pour la bonne cause. Un arnaqué compréhensif, même s’il ne se laisse quand même pas trop marcher sur les arpions. Une toile de fond sur New York et sa sueur crasseuse. Tout ça pouvait donner quelque chose d’honnête et de distrayant - en admettant, mais c’est le postulat du genre, qu’un crime puisse être distrayant - . En plus, une allégorie pour faire joli, à base de boomerang, sport favori de Roger, comme pour signifier le retour du sort, la sanction du destin, le retour sur dividende comme on dirait à Wall Street, ou que « bien mal acquis ne profite jamais » comme on dirait chez nous, ... Dire que la métaphore est complexe serait largement au dessus de la réalité : après le jet du boomerang, Roger bouscule Alice pour lui éviter de prendre le retour de l’instrument dans le museau. Autant dire qu’il reprend les choses en main pour théoriquement tirer Alice d’affaire. Autant dire aussi que les choses ne vont pas bien tourner pour cette pauvre Alice au pays des merveilles étasuniennes. Mais bon, même si l’allégorie est basique, elle a le mérite d’exister et de viser au planant à l’image du vol de l’objet.

Là où les choses se gâtent, c’est assez rapidement sur le traitement de l’histoire. Harvey Keitel se tire à peu près du défi lancé, en chauffeur de taxi au grand cœur, aux idées larges, mais à la ténacité bien chevillée. Les autres ont tous l’air de sortir du divan de leur psy, encore ensommeillés par la séance sédative, et d’avoir encore pas mal de boulot à faire pour terminer leur thérapie. A se demander s’ils n’auraient pas dû opter pour le forfait « double-séance, la seconde à moitié prix ». Vincent est remarquablement torturé. Alice suit indéniablement le même chemin, et Emmanuelle Béart a un art consommé pour faire dans le « je souffre en silence » en produisant un silence tellement assourdissant qu’il en devient irréel. C’est sûrement sympa quand on cherche de la doc sur les états d’âme. Par contre, c’est un peu léger si on cherche un polar des familles.

L’image se complait dans le sinistre et le grisâtre, sans doute évocateur à la fois de l’ambiance citadine new-yorkaise et de la torture mentale des protagonistes. De fait, pas besoin d’attendre très longtemps avant de sombrer dans une humeur aussi glauque que celle que partagent la plupart des personnages. Les seuls moments un peu moins déprimants se situent au bord de la plage où se tiennent des courses de lévriers plus ou moins bâtards. Mais que nul ne se réjouisse trop vite, l’ambiance est aussitôt aussi plombée que le ciel qui finit par s’ouvrir en un véritable déluge. De là à penser qu’il s’agit de signifier une sorte de douche purificatrice lavant les survivants de l’affaire de l’ignominie de leurs pêchers, il y a beaucoup moins qu’un pas et sûrement aucune hésitation à le franchir. Une image et une lumière sales pour une sale histoire jusqu’à la douche salvatrice … quelle affaire !

Que dire de la mise en scène dans ce contexte mêlant ennui devant l’intérêt du film, tristesse puisqu’il est difficile de ne pas se mettre au diapason de l’humeur ambiante, abattement en réalisant à quel point même la plastique d’Emmanuelle Béart ne parvient pas à éclairer la noirceur du propos, … Peut-être que finalement, si l’objectif était de faire partager ce type de sentiments au spectateur, on peut la regarder comme une remarquable réussite.

Faute d’en avoir même remarqué la présence, ce n’est que lors de la conférence de presse, le lendemain de la projection, que j’ai appris que la musique était signée d’Ennio Moricone. A la question d’un journaliste s’étonnant qu’une telle signature n’ait pas incité le réalisateur à l’exploiter davantage, Emmanuel Pradal, cinglant, répondit en substance qu’une bonne musique de film doit avant tout soutenir l’image et l’histoire indépendamment de sa quantité. A bonne entendeur, salut. Et merci Ennio.

Pour être tout à fait honnête, la fin de la projection s’est poursuivie par quelques applaudissements. Question d’ambiance et de politesse en présence de la belle Emmanuelle et de Manuel Pradal ? Ou question d’inaptitude congénitale du rédacteur de ces lignes à se complaire dans l’observation morose des misères de la vie psychique tourmenté de ses contemporains ? Allez savoir …
Lire la suite...

Mon meilleur ennemi

La dé-monstration impossible

Les éditions Wild Side Video sortent en DVD « Mon meilleur ennemi », documentaire de Kevin McDonald retraçant la vie de Klaus Barbie jusqu’à son procès pour crime contre l’humanité, tenu à Lyon en 1987. Le film lui-même est complété d’un document spécifique sur le procès, avec interviews d’historiens et de quelques participants au procès. Des bonus sous forme de panneaux synthétiques reprennent quelques faits ou dates remarquables pour le sujet dans l’histoire de la seconde guerre mondiale et dans l’histoire des procès contre certains de ceux qui s’y sont sombrement distingués (on peut juste ici regretter l’erreur sur le DVD qui fait terminer la liste des informations sur le cas de Maurice Papon par un panneau concernant en réalité René Bousquet).

Sous la caméra du réalisateur du « Dernier roi d’Ecosse », la vie de Barbie se déroule, se structure, depuis sa jeunesse allemande, son entrée en action dans le moule de l’idéologie puis du régime nazis, son action durant la guerre, puis son parcours chaotique de l’après-guerre. Qui, en dehors de quelques spécialistes, avait conscience de son recrutement, comme de celui de nombre d’anciens nazis, par le contre-espionnage américain rapidement et durablement engagé dans l’opposition au communisme soviétique puis dans la guerre froide ? Qui avait conscience des protections, des arrangements, des conspirations souterraines de cette période ? On se doutait bien que l’histoire ne s’écrivait pas avec l’eau de rose et les bons sentiments affichés, mais la puissance du cynisme, de l’utilisation de tous moyens justifiés par leur fin, d’adages tels que « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », de la recherche des meilleurs spécialistes pour un objectif donné quel que soit leur pedigree, ne laisse d’étourdir les naïves âmes bien pensantes.

Après cette seconde carrière, Klaus Barbie est néanmoins contraint à un exil prudent en Amérique Latine où, après une période d’abstinence discrète, il se retrouve à nouveau impliqué dans diverses entreprises tant anticommunistes, en particulier avec sa participation à la mort de Che Guevara, que néonazies, avec son rôle central dans un putsch en Bolivie dont un objectif était d’instaurer un 4ème Reich dans les Andes.

Finalement lâché sans protection, exposé par la publicité faite autour de lui par Serge et Beate Klarsfeld, Barbie est dans un dernier acte livré à la France pour le procès historique de 1987 où il sera défendu par l’avocat Jacques Verges.

Que dire de ces 37 jours d’audiences ? Peut-être en relever l’ambiguïté devant des objectifs multiples et variables. Pour les uns lieu d’écriture de l’histoire, pour les autres tribune de la mémoire, pour d’autres encore recherche d’une trace d’humanité, d’une émotion, d’un impossible pardon, ou au contraire d’un point focal à la colère, la peine, la douleur, la vengeance. Pour l’accusé, réfutation de la légitimité du procès, sans explication, quasiment sans implication dans des débats soit auxquels il n’assiste pas, soit dans une position de victime d’un enlèvement d’état qui interdit alors de le juger. Pour son avocat lieu d’une défense en rupture disqualifiant un jugement par un pays coupable à ses yeux dans ses colonies des mêmes crimes reprochés à l’accusé durant la guerre. Le regard des historiens et des commentateurs étrangers est à cet égard éclairant, sidéré qu’il est par la méthode des débats s’appuyant sur le témoignage des victimes, par nature fragile à 40 ans de distance des faits, contrairement aux procédures anglo-saxonnes et mises en œuvre lors des procès de Nuremberg s’appuyant essentiellement sur des preuves tangibles abondamment discutées.

Mais pouvait-il en être autrement dès lors qu’on avait de fait voulu concentrer dans cet événement unique tous les aspects d’une réalité et de vécus multiples ? L’histoire, le pardon, la rédemption, l’humanité, le crime, l’abject, l’obéissance, la liberté, la conscience, la monstruosité, sont des sujets sans doute trop vastes pour être enfermés dans le cas d’un seul homme, si emblématique soit-il.

Et c’est pourtant chargé de toutes ces questions qu’on se laisse surprendre par la fin du film, encore sous le vertige du gouffre des interrogations non résolues. De l’espace immesurable entre ce que l’on comprend des faits et ce que l’on ne saisit toujours pas de ce qui a conduit un homme à ce niveau d’étrangeté. Car ce qu’il y a de plus troublant dans l’abîme de l’horreur, ce n’est pas tant cette nausée qui détruit tout sous le vent de la souffrance qu’il a englouti, ce qui serait déjà à peine supportable, mais c’est surtout l’incompréhension, et le sentiment que cette incompréhension ne protège toujours pas d’un retour de la barbarie, que si le germe de cette folie a pu prendre racine et fructifier chez cet homme-là, rien n’empêcherait encore qu’il se redéveloppe, et peut-être même en nous sans qu’on le sente venir. On attendait cela, on l’espérait, on l’implorait, et on reste sur sa faim, suspendu dans le vide d’une chute dont on ne voit toujours pas la fin.


S’il y a une réponse, elle n’est pas dans ce film. Mais peut-être n’y en a-t-il pas, peut-être que notre condition est justement d’accepter qu’il y a en ce monde, en nous, quelque chose qui nous dépasse peut-être parce qu’elle est trop intrinsèquement liée à notre nature même, dont on parvient parfois à chasser les effets les plus violents lorsqu’ils prennent une importance démesurée mais sans jamais avoir la possibilité de l’éradiquer. Si c’est finalement cela la leçon jamais close de cette histoire, alors elle est bien là, tracée en creux, dans ce film.

De cette entreprise de mise en lumière de la monstruosité, projet de montrer le monstre comme celui qu’on montre pour en démonter les rouages, pour le dé-monstrer, de cette tentative de « démonstration » au sens littéral, on sort épuisé devant ce qui pourrait apparaître comme un échec, une impossibilité de la démonstration, mais qui est aussi bien et au contraire notre devoir d’acceptation de sa permanence et de l’impériosité de notre vigilance.
Lire la suite...

Le fils du désert (Three godfathers)

Carrément mieux que l’autre

Ce n’est pas tous les jours qu’on découvre un petit trésor oublié. Surtout dans un genre aussi trivialisé que le western dans lequel on s’attend à ce que les gentils soient gentils et que les méchants soient méchants. Pardi, c’est simple : les ricains ont inventé le Mac Do, un sandwich prémaché qui tient au ventre comme une plume sur la tête d’un indien, vite fait – vite vendu – vite avalé, et ils ont le western, qui tient dans la tête autant de place qu’un Mac Do en tient dans l’estomac, vite fait – vite vu – vite oublié … Taratata !! Il existe bien sûr toute une collection de soupes westerniennes à la guimauve matinées de forts relents de navet, mais il y a aussi un certain nombre de perles d’une nacre profonde. Et quand c’est au fin fond d’une malle oubliée qu’on découvre un petit collier de ces perles que grand-mère avait remisées au grenier des antiquités, la découverte prend un parfum sépia qui fleure bon l’encaustique et le sachet de lavande d’autrefois. Comme un Raphaël retrouvé sous les coups de pinceau d’un aïeul peintre du dimanche dont la présence d’une toile d’occasion avait chatouillé l’envie d’en barbouiller la surface quitte à en recouvrir et plonger dans l’oubli le délicat croquis d’un vague italien hérité par hasard.

« Le fils du désert » (Three godfathers), celui de 1936, de Richard Boleslawski, est un OVNI de ce genre. On le prend au premier abord pour le film du même nom que John Ford commit en 1948, celui avec John Wayne. On attend un peu et puis on se dit « Tiens, je pensais que c’était en couleur », mais bon, après tout, peut-être que la mémoire est trompeuse. On attend encore un peu, histoire de voir le Duke et sa démarche inimitable, mais non, on a beau patienter, rien ne vient et de Duke point. Vient alors une vague sensation de révolte : « M’enfin, c’est quoi c’t’arnaque ?! Je r’connais quand même bien l’histoire ! ». Et puis tout doucement s’allume la petite bougie de la compréhension qui éclot dans l’arrière-cours d’un neurone endormi : « Ben ça doit être un remake alors ». Mais c’est bizarre, l’image a l’air plus vieille que dans le souvenir … Et puis la petite bougie prend de la vigueur et commence à réveiller quelques neurones supplémentaires qui s’ébrouent lourdement en émergeant d’un long sommeil ankylosé. « Bon sang, mais c’est bien sûr ! C’est tout le contraire. C’est John Ford qui a fait le remake. Ca, c’est celui qui a été remakisé … ». Bingo ! (En fait, même le film de 1936 est aussi un remake de versions antérieures.) Mais le temps que l’illumination arrive, on s’est pris au jeu, on a mis le doigt dans l’engrenage fatidique qui a fait entrer dans le film, et … et ben c’est pas si mal après tout. C’est même carrément mieux que l’autre pour tout dire !

L’histoire est comme un conte de Noël qui se déroulerait à l’ouest des Pecos. Trois bandits braquent la banque de New Jerusalem dans la période de Noël et tentent d’échapper à leurs poursuivants en s’enfonçant avec leur butin dans le désert aride qui s’étend dès les portes de la ville. James 'Doc' Underwood (Lewis Stone) fait figure d’intellectuel dans la bande. Outre sa part du butin, sa sacoche est lourde des livres qu’il transporte dans sa fuite : une pièce de Shakespeare, des poésies de Milton, …, qu’il relit à la faible lueur du feu de camp à l’heure où ses compagnons s’endorment le soir venu. Sam 'Gus' Barton (Walter Brennan) est un homme simple et bon que le sort n’a pas épargné. Il compense son analphabétisme par un bon sens à toute épreuve. Si Doc a l’intelligence de l’esprit, lui a l’intelligence du cœur. Enfin, Robert 'Bob' Sangster (Chester Morris) est le jeunot de la bande. Pragmatique, il ne s’embarrasse pas d’états d’âme. Pas méchant au fond, et d’une honnêteté à sa mesure pour autant qu’il n’ait rien à y perdre. En chemin, ils découvrent près d’un point d’eau un chariot immobilisé sous le soleil torride et dans lequel une femme seule est en train d’accoucher. Ils aident la pauvre femme qui meurt en couches et se retrouvent avec la charge du nouveau-né sur les épaules. Ils découvrent alors que le point d’eau qui devait leur permettre de se ravitailler et de continuer leur traversée du désert est empoisonné et que leurs réserves sont désormais comptées, leur interdisant de poursuivre leur route, surtout avec une quatrième bouche à abreuver. Décision est prise de rebrousser chemin vers New Jerusalem, mais les positions se tendent : Doc tient à ramener l’enfant quoi qu’il en coûte ; Bob, conscient que cela signifierait l’épuisement prématuré des réserves d’eau, refuse que sa part soit partagée avec le bébé ; Gus cherche la conciliation tout en se rapprochant de Doc.

La marche du retour est épuisante. Doc tombe le premier et Gus prend avec abnégation le relais de la charge de l’enfant. Lorsque Gus tombe à son tour, Bob doit finalement décider sans recours possible : finir seul le trajet, ce que le reste d’eau lui permettrait de faire, ou emmener le bébé et probablement succomber à son tour. Mais l’attitude de ses compagnons l’a finalement ébranlé dans ses certitudes, et malgré une hésitation initiale, il se résout à espérer que la chance viendra à bout de cette épreuve et décide à contre cœur de reprendre la mission dont Doc puis Gus s’étaient investis. A quelques kilomètres du but, un dernier choix lui est encore imposé sous la forme d’une source empoisonnée à laquelle il peut reprendre des forces en sachant périr sous l’effet du poison après l’heure de marche nécessaire à rejoindre la ville avec l’enfant, mais où il peut aussi abandonner sa charge sans s’y abreuver et tenter une dernière marche en solitaire. C’est titubant dans l’agonie du poison qu’il entre finalement en ville et la traverse sous un soleil toujours brûlant jusqu’à l’église où la population est rassemblée pour l’office, et où il s’effondre et meurt à l’instant où il remet l’enfant sain et sauf entre les mains d’une paroissienne.

Incrédible équipage que ce trio de bandits humanistes. Impossibles braqueurs que ce Doc, féru de Milton et de Shakespeare, ou que ce Gus, grand-père bonhomme et pétri de douce abnégation. Improbable naissance sous les auspices de renégats renonçant, telle une offrande ultime, à leur butin et à leur vie à mesure de leur marche vers le salut d’un faible nouveau-né. Certes. Et alors ? Incrédible équipage que ces trois Rois Mages sillonnant le désert de Galilée à la suite d’une improbable étoile ? Fuite puis retour pénitent mais plein d’espoir de puis vers une Jerusalem, fut-elle nouvelle à défaut d’être céleste ? Impossible rachat de ces voleurs expirant sur la même colline que celui qui avait vu se pencher sur son berceau ces rois porteurs de myrrhe, d’ambre et d’encens ? L’allégorie de la fable permet toutes les licences. Noël se veut message d’espoir, d’espoir en l’homme, en le rachat des fautes, en la rémission des erreurs, en la force de l’humanité face aux penchants égoïstes. « Le Fils de désert » se coule dans ce moule et reprend le message. Gus, le cœur simple, est ce bienheureux à qui le royaume des cieux appartient. Sa prière dans le soleil rasant face à la platitude du désert est étonnante de ressemblance avec l’Angélus de Millet.

Mais le lyrisme du propos dans un quasi huis clos à trois personnages ne fait pas oublier le spectateur à qui est proposé un divertissement en forme de conte. Hollywood n’est pas Copenhague et « Le Fils du désert » n’est pas « Ordet », comme Boleslawski n’est pas Dreyer. Les rares moments d’emphase ne sont là que comme par inadvertance, comme de lentes séquelles d’un jeu théâtral de cinéma muet. Walter Brennan et Lewis Stone sont d’une sobriété et d’un naturel rafraîchissants dans lesquels le spectateur ordinaire est bien plus tenté de se projeter que d’y rechercher une chambre d’écho de ses émotions secrètes. La sortie du muet sur les terres d’outre-atlantique était ainsi en train de gagner une modernité simple de pionniers, certes bercés de spiritualité, mais empreints d’un pragmatisme du quotidien.

Pour les revêches à l’imagerie du far west, c’est peut-être en revoyant ce genre de cinéma qu’ils pourront se réconcilier avec la forme du western. Pour les adeptes du genre, c’est un western atypique méritant plus qu’un détour par les origines.
Lire la suite...

23 septembre 2008

Le temps du Ghetto

La barbarie telle qu’en nous-mêmes

En plein débat sur la transmission de la mémoire de la Shoah, les Editions Montparnasse sortent en DVD « Le temps du Ghetto », documentaire de 1961 de Frédéric Rossif. Hasard de la programmation, à l’évidence, mais pas hasard du temps : les divers débats et polémiques sur le devoir de mémoire, la transmission de l’histoire, voire la concurrence des mémoires ne datent pas d’aujourd’hui.

Le film relate la création, la vie, puis la destruction du Ghetto de Varsovie dans la Pologne occupée sous le joug nazi durant la seconde guerre mondiale. Il commence avec l’invasion de la Pologne par l’Allemagne et la mise en place quasi immédiate des premières mesures de ségrégation des juifs polonais. Outre les images d’archives, quelques uns des rares survivants du ghetto, ces 500 sur 600 000 personnes, témoignent dans la simplicité de leur parole, sans aucune autre intervention, de ce que fut la vie et la mort dans ce lieu clos de la misère d’un monde en décomposition.

Que dire sur cette page d’une histoire qui s’enfonce dans l’horreur à mesure que les jours et les semaines s’écoulent, se suivent comme une sorte de spirale où chaque instant est l’occasion d’ajouter une nouvelle abjection à une liste qui ne cesse de s’allonger ? On y voit comment l’homme réduit au statut d’animal nuisible dans le regard de son bourreau s’habitue petit à petit à une survie de plus en plus précaire, au côtoiement de la mort comme d’une compagnie familière avec laquelle il faut bien composer, à laquelle il faut progressivement offrir de plus en plus de concessions pour sauvegarder le peu d’humanité qui peut l’être encore, de plus en plus réduit. On y voit l’administration initiale du ghetto par ses habitants selon les règles imposées par l’occupant allemand, son pouvoir se racornissant à mesure que son domaine se limite de plus en plus au simple ramassage des cadavres. On y voit la police juive instituée en relais avec la loi des bourreaux, méprisée de part et d’autre. On y voit à l’inverse l’aveuglement des bourreaux dans leur capacité à séparer leurs gestes, leur regard sur l’autre, de ce qu’ils considèrent encore de leur propre humanité manifestement restée intacte à leurs yeux.

Et on y voit la révolte, lorsque la fin inévitable se projette en avant comme une dernière évidence, en forme de sursaut convulsif d’une vie qui s’éteint mais qui refuse de le faire sans témoigner une dernière fois que malgré tout elle a un prix incompressible. Un prix qui imposera plusieurs semaines de combats à une armée organisée contre un simple troupeau de rats. Un prix qui durera encore après la fin des combats dans le dos des vainqueurs comme une vague appréhension du tireur embusqué au fond de ses gravats, de « ceux des ruines ».

En 1961, cinq ans après le « Nuit et brouillard » d’Alain Resnais, 24 ans avant le « Shoah » de Claude Lanzmann, et 28 ans avant son propre « De Nuremberg à Nuremberg », Frédéric Rossif s’attache à montrer un épisode unique, sans larme, sans grandiloquence. Juste montrer l’horreur dans sa sobriété, sans interprétation, sans analyse, froide, presque banale. Juste montrer pour raconter sans détour, pour poser les faits.

En 1961, on est à 21 ans de la création du ghetto, et à à peine 18 ans de son soulèvement et de son écrasement. A 16 ans de la découverte par les peuples de la réalité des faits. On est dans le souvenir encore en train de se construire. Imaginer l’esprit de l’époque, c’est se retourner sur 16 ans en arrière depuis maintenant. C’était si loin, 1992 ? Qui peut déjà appeler cela du passé ? C’était à peine hier. Ainsi Rossif se retournait à peine pour regarder cet « à peine hier » et en soulever les voiles. Non seulement les voiles de la mémoire, mais aussi ceux d’une compréhension des évènements, des tensions, des passions, des mécanismes impossibles de la pensée humaines qui avaient pu être mis en jeu dans ce déchaînement de folie. D’une compréhension que justement, ce n’était pas de folie qu’il s’agissait, mais de dérives extrêmes d’une effrayante banalité. De compréhension que la barbarie est au cœur de la civilisation comme la folie est tapie au fond de la plus saine raison, ne demandant qu’à bondir du sous-bois qui l’abrite.

C’est de tout cela qu’il est question. Non pas de l’hommage à la souffrance endurée, du respect dû aux victimes. Non, les victimes d’hier seront ou ne seront pas les victimes de demain. Peu importe. Mais de la barbarie en nous, hommes sains et civilisés si prompts à honnir les bourreaux sans réaliser avec quelle facilité nous pouvons, dès demain, entrer nous-mêmes précisément dans l’armée des bourreaux. C’est bien de cela qu’il s’agit, profondément. Pas de se repaître aujourd’hui de je ne sais quelle mémoire, avec ou sans devoir. Pas de son application au martyre de tel ou tel. Non. Il s’agit de nous-mêmes. Pas en tant que victimes potentielles, mais bien en tant que potentiel tyrans.
Lire la suite...

La vengeance aux deux visages (One-eyed jacks)

L’autre côté du miroir

Dans notre match dominical, Madame avait tiré les blancs, donc le droit de jouer la première et de choisir le film du début de soirée. Je dois avouer que le coup n’était pas mal joué : un Sean Penn sur un condamné à mort qui se livre à une bonne sœur. Mais j’avais un atout ! Ce que Madame n’avait pas vu, c’est que j’avais fait une sieste dans l’après-midi. Et surprise, j’ai tenu jusqu’au bout sans m’endormir (en fait si, un peu par moments, mais ma technique est au point et c’est à peine si ça se remarque ; en tout cas elle n’y a vu que du feu). Résultat, c’était à mon tour de jouer. Et là, pas d’état d’âme à avoir. Pas de quartier. Si t’as pas un retour de service gagnant, t’es sûr de te faire avoir à la relance. Alors, il faut mettre le paquet, à l’instinct, sans réfléchir. Le choix a été immédiat. Western ! Le premier sur la pile de DVD : « La vengeance aux deux visages ». Et là, en prenant la boite, juste après qu’il soit trop tard pour revenir en arrière, un immense doute : mon Dieu, y’a Marlon Brando ! Je me suis tiré une balle dans le pied tout seul. Et du premier coup encore … Mais après tout, maintenant que c’est fait, il faut assumer mine de rien. Ne rien montrer, surtout ne pas trahir le doute face à l’adversaire. Un sourire, on s’installe, et banco ! Advienne que pourra …

Ca commence par une attaque de banque de Sonora. Le chef de la bande, Johnny Rio (Marlon Brando) est assis sur le comptoir pendant qu’un complice (Doc / Hank Worden, le pasteur de l’Alamo de John Wayne ; c’est à peine si on le reconnaît tant son rôle est court et quasiment muet, mais ça me fait tellement plaisir de citer le nom d’un de ces spécialistes des rôles de 23ème plan sans lesquels le western serait resté un genre stérile. Dans la même veine, on aura aussi plus loin les apparitions de Rodolfo Acosta en capitaine de la police mexicaine, ou de William Forrest au guichet d’une autre banque. Sans compter l’apparition de Timothy Carey en odieux macho fêtard - encore qu’avec Timothy Carey, on soit plus dans le lourd - ) se fait remettre la caisse. Rio surveille les clientes parquées sur le côté (les clients mâles sont couchés face au sol) pendant le braquage, un œil amusé par une d’entre elles qui tente de dissimuler une bague. Avant de sortir finalement, après que les complices (et on voit apparaître son second, Dad Longworth / Karl Malden) aient chargé les sacoches pleines du butin sur les montures garées devant la banque, dans une lenteur charmeuse et le sourire enjôleur, il prend le temps de récupérer la bague subtilisée en concluant d’un hochement du canon de son revolver qu’on a davantage l’habitude de voir effectué par le doigt d’une mère attendrie tançant son galopin de rejeton.

Puis les trois forbans montent sur leurs chevaux et se dirigent vers la sortie de la ville, cependant que les clients sortent de la banque et ameutent les passants puis la police montée. Les gredins atteignent la ville voisine pendant que la poursuite s’organise et ont le temps de s’y séparer : Doc et Dad vont faire un tour dans une maison close où Dad entreprend un tête-à-tête à l’étage tandis que Doc fait la fête avec les filles restantes dans la salle principale du rez-de-chaussée ; Rio va jouer le joli cœur auprès d’une jolie bourgeoise à mantille en lui servant un discours visiblement bien rôdé de ténébreux au cœur tendre offrant en gage de sa passion la bague que sa mère lui aurait léguée sur son lit de mort (eh oui, la bague de la cliente a vite trouvé un nouvel emploi). La police arrive sur ces entre faits et investit la maison close, laissant Doc sur le carreau tandis que Longworth parvient à s’enfuir et à foncer alerter Rio près de conclure. La bague est récupérée en une seconde au doigt de la belle et les deux compères s’enfuient au triple galop, la milice sur les talons.

La poursuite les mène aux portes du désert au sommet d’une colline où le cheval de Rio est abattu. Profitant de leur position en surplomb, les deux fuyards font une pose de réflexion et décident de se séparer : Rio restera pour soutenir le siège et Longworth ira à la ferme voisine récupérer des montures fraîches. Le choix des rôles se fait au tirage au sort, truqué cependant par Rio qui se sacrifie volontairement pour la position la plus ingrate. L’amitié des deux complices n’est donc pas à sens unique, Longworth n’ayant pas hésité à réduire ses chances d’échapper à la milice en allant prévenir Rio chez sa dulcinée, et Rio prenant la place la plus périlleuse sur la colline.

Arrivé à la ferme, Longworth obtient dans un premier temps les deux chevaux convoités, puis se ravise et détale vers la liberté en gardant le butin pour lui seul. Pendant ce temps, la Garde finit par se saisir de Rio à l’occasion d’un vent de sable aveuglant et se lance à la poursuite du fuyard. Arrivés à la ferme, ils constatent avec Rio la désertion de son ami, et cessent la poursuite en se contentant de leur seul prisonnier trahi.

Cinq ans plus tard, Rio parvient à s’évader en compagnie de Chico (Larry Duran), son compagnon de chaînes, de la prison de Sonora qui l’a retenu depuis sa capture. Un seul objectif le tient : retrouver la trace de Longworth et lui faire subir sa vengeance. Rio et Chico écument alors les endroits où Longworth pourrait être connu et finissent par tomber sur Bob Amory (Ben Johnson) et Harvey Johnson (Sam Gilman), une paire de gredins qui, impressionnés par la réputation de Rio, accepte de les mettre sur la voie en échange de leur participation au braquage de la banque de Monterey, la ville dont le traître est justement devenu sheriff.

Le centre de l’histoire est ainsi atteint, avec le déroulement des retrouvailles, la mise en place de la vengeance de Rio, l’organisation de la défense de Longworth. Là se situent les deux seuls vrais rôles féminins du film : Maria (Katy Jurado, « la » femme mexicaine du cinéma américain des années 50), la femme de Longworth, et Louisa (Pina Pellicer et sa magnifique voix grave et chaude dans un corps si frêle et si fluet) sa belle-fille.

C’est à ce moment là que Madame finit par s’extraire de son fauteuil et se diriger vers la chambre à coucher. J’avais gagné la manche de ce dimanche soir. Encore qu’on avait frôlé la catastrophe, parce que pour un western, on était un peu loin des cavalcades habituelles et des caractères tranchés. Diable, cet animal de Brando m’avait fichu la trouille. C’est que non seulement il nous la jouait ténébreux et « j’en pense pas moins » comme il sait (ou plutôt savait) tant le faire, mais en plus, après la défection de Stanley Kubrick qui avait entamé le travail, il s’était mis lui-même à la réalisation pour la première et seule fois de sa carrière.

Et de fait, outre l’histoire qui n’est pas des plus mauvaises, on a droit à une étude de caractères à laquelle le western de genre ne nous avait pas habitués. La plupart des personnages principaux sont à facettes multiples. Nul n’est bon ou mauvais. Chacun porte une part d’ombre et une part de lumière. Et les caractères sont rendus presque davantage par les expressions, les silences, que par les discours et les actes. Les bagarres sont quasiment stylisées, chorégraphiées, voire même au-delà du crédible. Rio s’emporte contre Amory, et c’est un gladiateur qui se dresse de sa chaise et renverse la table de poker, qui recule à pas lents en envoyant promener d’une ruade la chaise renversée qui gène son déplacement, qui se retourne comme dans un pas de danse dans la continuité du mouvement pour enfin sortir de la pièce. Rio corrige un ivrogne rudoyant une prostituée, et c’est à peine si l’on croit que les coups sont effectivement portés tant ils suintent l’amplitude théâtrale jusqu’au décoiffé excessif. Les paysages sont majestueux dans leur nudité, fait d’abord de désert de sable desséché balayé par un vent aveuglant, puis de plage de sable plantée ça et là de pins et bordée d’une houle furieuse. Une plage quasi méditerranéenne qu’on s’attendrait à voir se peupler de jeunes hellènes en toge et sandales. Mais autant le désert de sable est un paysage récurent du western, autant le bord de mer est une exception, et le passage de l’un à l’autre entre le début et la fin du film souligne la transmutation du film de genre en tragédie grecque. De même, la traversée initiale du désert minéral fait-elle entrer les protagonistes dans l’univers tragique en les isolant du monde commun, comme la traversée inverse d’un sable alors devenu fertile les fait ressortir du drame et rejoindre la vie ordinaire où la rédemption referme l’écrin de silice qui les avait enfermés. Ils étaient passés de l’autre côté du miroir, avant de le retraverser au retour. Miroir qui justement est construit de métal plaqué sur du verre, silice fondue, comme la violence des armes de fer est ici bornée par le sable, silice soumise au feu de la tragédie.

Mais quelle est la nature de ce drame ? Un jeune homme (que Longworth appelle « Kid » tout au long du film, référence évidente à Billy The Kid, mais également à un statut d’enfant, ou mieux à une position de fils) se révolte contre la faute commise par un père (le prénom de Longworth est ici « Dad »). Le nom du jeune homme est Rio, en référence à la tempétuosité et à la fertilité de la rivière, porteuse de vie et d’espoir, alors que celui de son adversaire est Longworth (littéralement « utilité de la durée »). La force et l’espoir de la jeunesse contre la faute de l’âge qui transige, qui négocie, qui échoue. La vengeance passe ainsi par la réfutation de l’autorité de mâle de l’adversaire sur les femmes de sa maison. La mère, Maria (et le prénom marial n’est pas ici un hasard), est intouchable par principe. Mais la jeune vierge de la maison du père (du beau-père en fait, ce qui permet une distance préservant les apparences de la parabole) est par contre accessible. Et c’est à travers elle que viendra le châtiment, puis le pardon, la rédemption, et finalement la vie. Le rapt des vierges aurait été encore plus clair si Louisa s’était appelée Sabine, mais a-t-on réellement besoin qu’on nous offre toutes les clés ? L’allégorie du conflit d’Œdipe et de son roi de père est déjà suffisamment transparente pour donner à penser.

Quand le mot fin apparut sur l’écran (en fait le mot « The End » ; ce n’était quand même pas parce que Madame était partie se coucher depuis un bon moment que j’étais allé jusqu’à revenir à la VF), je me disais que j’avais peut-être gagné la partie un peu injustement. Et puis surtout que finalement, je ne l’avais pas tellement gagnée : je m’étais tapé plus de deux heures de tragédie grecque théâtrale en diable, codée de bout en bout, en VO de surcroît, et qu’en plus j’avais aimé ça ! Madame ne le savait pas, mais en fait elle avait encore gagné cette manche. Mais je veux bien manger une pleine assiette de légumes au wok si un jour je le lui dis. Ah les femmes !...
(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)
Lire la suite...

Waitress

Jenna, ses copines, ses hommes, ses tartes

Après un petit tour d’horizon des avant-premières présentées en marge de la compétition du Festival de Deauville 2007, il est peut-être temps d’en venir au vif du sujet, à la compétition elle-même. Pour les gourmands de comédies, il faut avouer que les sélectionneurs avaient eu pitié de leurs pauvres mirettes et qu’ils les avaient copieusement servis. Témoin, un petit film rafraîchissant et sautillant à souhaits, « Waitress », d’une certaine Adrienne Shelly.

Le film nous raconte l’histoire de Jenna (Keri Russell), serveuse en uniforme dans un de ces restaurants de tartes dont seuls les USA ont le secret. Elle y exerce ses talents, qui vont de la conception de tartes et tourtes au service en salle, en compagnie de deux collègues-copines-confidentes, Dawn (Adrienne Shelly) et Becky (Cheryl Hines), sous la gestion de Cal (Lew Temple), un bourru qui ne s’intéresse qu’à la bonne marche du resto qu’il a en gérance. Parmi les clients habituels, on retrouve très régulièrement Old Joe (Andy Griffith), le vieux ronchon propriétaire des lieux et de toute une série de commerces du coin. Jenna est marriée à Earl (Jeremy Sisto), tyran domestique maladivement jaloux dont la seule philosophie est que le bonheur d’une épouse tient tout entier dans le fait de s’occuper de son mari.

Feignant la soumission en attendant son heure, Jenna économise en secret pour pouvoir payer son inscription au prochain concours national de la meilleure tarte afin d’en retirer de quoi financer son départ du foyer et un nouveau départ dans la vie. Bien que limitant adroitement les contacts charnels avec Earl, Jenna ne peut cependant éviter la survenue d’une grossesse qui va venir déranger tout cet ordonnancement. Croyant s’adresser à la gynécologue qui l’a vue naître, elle tombe sur le Dr Pomatter (Nathan Fillion) son jeune remplaçant dont elle ne tarde pas à s’éprendre. Le fil de l’histoire se déroule alors d’étape en étape : la réticence à l’annonce de la grossesse à Earl, l’annonce à Earl et ses réactions égocentrées, la naissance et l’éviction d’Earl. Le tout dans une ambiance de copines à la recherche de leurs places respectives par rapport au genre masculin, de connivence bourrue avec ce bon papy d’Old Joe, de bluette médicale à la petite semaine, …

Ce n’est pas d’hier que les rapports entre les hommes et les femmes ont inspiré le cinéma. Ici, on nous livre une panoplie bien riche de ce qu’on peut trouver dans le genre. La soumission de cette pauvre bergère mal mariée qui modèle ses réponses aux attente de son mari pour avoir la paix n’en est que la première expression. Le coup de foudre et la chair libératrice fait partie du lot. On a également droit, dans le désordre, à Cendrillon qui rêve du grand amour, à l’attachement quasi filial à un papy d’adoption bougon et au grand cœur, au discours féministe contredit dans la foulée d’une bouffée d’hormone et de solitude. Les sentiments se bousculent, pris aux divers pièges tendus dans la tension entre le désir et la raison, les espoirs et le quotidien, la séduction et la maternité, la soumission et la révolte, … A peu près tout ce qu’on peut imaginer des déclinaisons entre masculin et féminin. Heureusement qu’Adrienne Shelly a eu la bonne idée de faire accompagner sa Jenna de ses deux copines permettant de démultiplier les situations et remplir les trous du tableau des différentes nuances de la relation.

On aurait pu croire qu’avec un tel projet, on allait avoir à faire face à un galimatias théorisant. Eh bien pas tant que ça, en fait. Les réactions restent bornées par les convenances et à la surface du drame. Tout reste dans un sourire bon enfant, compréhensif, presque amical, baigné d’un optimisme tenace en toute circonstance. Et c’est peut-être de cette impression de fouillis que naît justement l’impression de sérénité. Où a-t-on vu, dans la vie réelle, qu’un problème emplissait à lui seul l’ensemble d’un quotidien ? Bien sûr, il serait plus commode de traiter un sujet à la fois, l’amour, ou la passion, ou la rupture, ou la maternité, ou la soumission, ou la lassitude, ou … ou n’importe quoi. Un problème à la fois et on en fait un film dense, profond, étudié, réfléchi. Mais point de réel là-dedans. Non, le réel, c’est que même si on s’est fait plaqué, la boulangère du coin a un chignon à se tordre de rire, même si a un rencart à 21h, la Namibie se prend 87 points dans la vue. Quel rapport ? Aucun justement. La vie, c’est ce mélange de tout et de rien, de choses qui n’ont rien à voir entre elles et qui justement s’emboîtent dans un immense puzzle pour faire une vie au bout du compte. Un vaste fouillis au milieu duquel on est bien obligé de naviguer à l’estime. Comme on est bien obligé de trouver une voie dans les relations entre hommes et femmes au milieu des innombrables possibilités de parcours.

Alors, dans ce vaste bazar, pourquoi s’affoler, pourquoi ne pas garder un sourire, confiant ou non ? C’est ce que fait Adrienne Shelly. C’est ce que fait Jenna dans son tutu jaune canari de serveuse de comédie. C’est ce qu’elle fait en improvisant jour après jour les tartes les plus improbables, les plus acrobatiques, qui deviennent comme des évocations de ces polaroïds, de ces instantanés du quotidien, qui en portent les noms les plus simples et les plus imagés. Des arrêts sur image, des arrêts sur tarte.

Evidemment, tout cela ne tient que parce que le choix d’Adrienne Shelly s’est porté sur une réalisation simple, sans grande fioriture, proche de ce qu’on peut admettre être un quotidien pas trop éloigné du crédible. Pas de burlesquerie, pas d’effets spéciaux plongeants, pas de rire pour le rire. Juste du simple, même si le simple peut aussi s’emparer de clichés aux couleurs de Mr Freeze à l’image de ces impossibles uniformes de serveuse dignes de Tex Avery, même si les caractères masculins, de Cal à Earl, de Joe au Dr Pomatter, sont tout d’une pièce. Mais ça ne fait rien, puisque ce ne sont pas eux le sujet. Eux, ce sont les récifs sur cette mer inconnue de l’âme masculine que toutes ces dames doivent traverser. Seules ces dames ont une importance et méritent un traitement plus nuancé.

Et au bout du compte, on ressort de là comme on sort de son bain, avec l’impression de s’être détendu dans une rêverie sans conséquence mais l’esprit à la fois nettoyé, rafraîchi, et repu, prêt pour de nouvelles aventures.
Lire la suite...

Serpico

Intermède

Un petit intermède dans les avant-premières et la compétition deauvillaise pour se replonger dans un aspect de la rétrospective Sidney Lumet qui y était présentée. D’autant que « Serpico », un film de 1973, passait ces jours-ci sur le satellite. Alors, c’était l’occasion de faire d’une pierre deux coups. Et comme on a déjà parlé ici de « 12 hommes en colère », de « Find me guilty », et de « 7h58 ce samedi-là », on dira que ça fait comme une petite série, ma petite rétrospective à moi, quoi. C’est pas beau, ça ? Et réservé à l’usage privé et très exclusif des abonnés de la Sylvain Etiret Company. Inutile de remercier, c’est normal. Si, si, …

Le film s’ouvre sur le visage de l’Inspecteur Serpico en sang suite à une plaie par balle à la pommette et qu’une voiture de police amène en trombe à l’hôpital où il est pris en charge et mis sous protection. Quelques visiteurs, dont ses parents et quelques policiers, sont autorisés à son chevet. Commence alors un long flash back remontant au début de la carrière du blessé.

On apprend ainsi que Frank « Paco » Serpico (Al Pacino), intégrant la police de New-York dès sa sortie de l’Académie, a commencé sa carrière en uniforme, avant de s’y sentir à l’étroit. Rapidement, il a du mal à concilier sa conception intègre du métier et les pratiques douteuses de nombre de ses collègues. Allant de commissariat en commissariat, il ne se sent à son aise qu’en solo et en civil, dans une tenue négligée lui conférant un statut d’original mais qui lui permet de se fondre dans le paysage. Confronté au règne du pot-de-vin, voire du racket, au sein même de la police, il refuse d’y prendre part en en restant d’abord à l’écart, puis en tentant, avec l’aide de Bob Blair (Tony Roberts), d’en informer les instances de la police, jusqu’au Prefet et au Maire, mais sans réponse de leur part..Il s’attire ainsi de solides inimitiés, se transformant en animosité de plus en plus ouverte lorsqu’il parvient à faire ouvrir une enquête interne des services. Néanmoins, l’enquête traîne en longueur et Serpico se résout enfin à porter l’affaire dans la presse. Dans cette ambiance délétère, sa vie privée est largement chahutée, avec la démission successive de deux compagnes épuisées, Leslie Lane (Cornelia Sharpe) puis Laurie (Barbara Eda-Young). Sa carrière est également chaotique, au gré des mutations dans des services de plus en plus durs, jusqu’à ce qu’il se trouve pris sous le feu d’un malfrat sans que ses collègues interviennent.

Le film, sorti en 1973, retrace des faits réels, l’histoire du vrai Frank Serpico se déroulant de 1959 à 1971. Tourné ainsi moins de 2 ans après la conclusion de l’histoire - autant dire à chaud -, il fait partie de ces réalisations, dont les étatsuniens sont friands, qui dramatisent quasiment dans la foulée les évènements marquants de la société. Après avoir fait ses classes en travaillant pour la télévision, Sidney Lumet s’est de son côté fait une spécialité du traitement des affres de la société étasunienne. Cette histoire de la corruption généralisée à l’intérieur de l’appareil policier d’un état dont le cheval de bataille est la vérité, l’honnêteté, la confiance, ne pouvait que faire vibrer chez lui une corde particulièrement sensible.

Que dire sur un monument comme « Serpico » qui n’ait pas déjà été dit ? Je ne sais pas. Et après tout tant pis si tout a déjà été dit. Qui se plaindra qu’on y insiste à nouveau ? La difficulté, évidemment, tient dans le fait que se mêlent intimement les enjeux de société et les aspects cinématographiques, le fait que la question soulevée par l’aventure du vrai Serpico est à la fois exemplaire de la déconfiture d’un système et des possibilités de corrections qu’il porte en lui-même, et le fait que le film est loin d’être un simple reportage mais possède des vertus de réalisation proprement dite. Et de ce seul point de vue, le voyage vaut le détour.

Je ne sais pas où on en était, à l’époque, de la mode du tournage caméra à l’épaule, mais on en a là un exemple frappant. Même si on a depuis été abreuvé de ce genre de sport, pour en arriver à des caricatures comme dans la fresque de Jason Bourne et de sa peau aux couleurs de mémoire, de mort, ou de vengeance. Ceci dit, si on n’aime pas le genre, autant prendre tout de suite une aspirine …

Pour le reste, on n’en était pas encore arrivé à l’ère du flash back perpétuel avec allers et retours saccadés entre le présent, le passé, parfois le futur. Il y a encore ici un souci de la narration linéaire qui permet de suivre un tantinet l’action. Et pourtant, on reste scotché devant l’écran de bout en bout. Comment a-t-on pu l’abandonner au profit de l’espèce de la lessiveuse temporelle qui vous ballade et vous noie comme dans « 7h58 ce samedi-là » ? Si vous tombez sur Lumet un de ces jours, posez lui la question de ma part ; moi je n’ai toujours pas compris. C’est tellement plus satisfaisant, en tant que spectateur, de se sentir embarqué dans une histoire qui vous emmène d’un point à un autre plutôt que de se sentir ballotter sans trop comprendre ce qui se passe. Mais la logique du réalisateur n’est peut-être pas celle du spectateur. En tout cas, Lumet n’était, en 1973, pas tombé dans cette marmite là et le résultat est bluffant. Tout au plus a-t-on une introduction suivie du flash back que sera le reste du film. Introduction qui sera reprise presque à l’identique, et avec le même Al Pacino, dans « L’impasse » (« Carlito’s way ») de Brian de Palma en 1993, sur le thème très analogue de l’homme seul face à tout un système dont il tente de se séparer. Est-ce réellement par hasard ou n’est-ce pas plutôt le tribut de de Palma à son aîné ?

Evidemment, il y a bien déjà un petit côté course de fond, avec des sauts dans le temps, marqués par les changements de coiffure, de vêtements, et si on n’y faisait pas attention, par les changements de la taille du chien de Serpico, adopté jeune chiot peu après le début du film, et qui grandit au fil du temps. Il faut dire que ce chien, un genre de berger landais à poil long, est un véritable baromètre de l’avancée du temps et de l’humeur du personnage central. Non seulement sa taille, mais aussi celle de sa tignace qui croît parallèlement à celle de Serpico et de son festival de galurins. Mais aussi cet aspect d’ours mal léché, hirsute et négligé, les poils lui barrant le regard comme Serpico se cognant comme un aveugle aux murs de la corruption généralisée. Mais aussi cet aspect de boulle de poils d’animal en peluche comme l’est ce Serpico avec son cœur de collégien, bardé d’idéaux au risque de ne pas voir s’éloigner ces deux femmes qui le quittent à force de trop l’aimer. Et tous ces repères, ultime prévenance pour le spectateur, font comme une bouée de sauvetage pour celui qui se sentirait un peu perdu dans le temps haché du film, même s’il reste linéaire.

Dire que le film repose sur les épaules d’un Al Pacino omniprésent est d’une banalité frappée d’évidence. Et pourtant, comment ne pas le signaler ? Ils ne sont pas si nombreux, les comédiens qui auraient pu porter le film de cette façon. Ceux qui auraient été capables de faire même oublier le vrai Serpico pour incarner et identifier à ce point le mythe du justicier rédempteur. De fait, près de 35 ans après les faits, qui se souvient du vrai, et qui a oublié l’image ? Quand Olivier Marchal explique que c’était la photo d’Al Pacino qui trônait derrière son bureau à ses débuts dans la police, qui s’étonne qu’il n’y ait pas accroché celle du vrai policier ?

Car c’est bien de justice, de rédemption, d’idéal, qu’il est question. Mais pas sous la forme d’un compte de fée édulcoré. Plutôt sous la forme d’un de ces héros modernes qui ne montent aux branches de l’arbre de la morale qu’en se couvrant d’écorchures, qu’en en glissant sans cesse tant ils ont trempé les mains dans le cambouis et l’huile de vidange issue du carter fissuré d’une société tourmentée. Une société où le bien et le mal se mélangent à ce point qu’il faut en sentir les coups pour enfin accepter de ne plus en tolérer les vicissitudes. Serpico est cet homme couturé et couvert de boue, humain dans sa révolte timide avant de tourner à l’obsession, dont l’éclat est essentiellement intérieur.

Et c’est de la rencontre improbable d’une histoire, d’un réalisateur, et d’un acteur, à un moment donné, que prend source le caractère si particulier du film.

Malgré tout, revoir « Serpico » aujourd’hui, c’est aussi se replonger dans une époque fortement datée. Il y a quelque chose de désuet dans la forme, dans l’image, dans les décors, dans les costumes, jusque dans la tendance manichéenne du combat du policier. Les doutes sont bien sûr là, la tentation de « vivre et laisser mourir » aussi, mais l’idéal libertaire des années 70 imprègne chaque image, chaque seconde du film. Les nostalgiques diront qu’on retrouve l’âge d’or d’avant la décadence libérale et égocentrée actuelle. Les autres qu’on a décidément bien avancé aujourd’hui par rapport au mythe d’une justice immanente, qu’on a bien mûri par rapport au rêve post-soixante-huitard d’un être humain potentiellement honnête et juste.

Quoi qu’il en soit, « Serpico » marque pour le moins une époque, pour le plus une conscience.
Lire la suite...

Pulsions (Dressed to kill)

Hurricane sur le Caine

Une soirée Brian de Palma, ça ne se refuse pas. – Brian d’où ? Tu nous as déjà bassiné avec Brice de Nice, c’est pas pour nous balader aux Baléares maintenant ! – Mais non, De Palma, c’est son nom, ça n’a rien à voir. Enfin, vous allez voir … - Bon OK, raconte toujours, mais pas d’embrouille, hein !

En enfilade, trois films inégaux, mais quand même : Dressed to Kill (Pulsions, pour les molièrophones) (1980), Rising Cain (L’Esprit de Caïn, pour les anglophobes) (1992), et Mission to Mars (la VF a un titre en anglois !) (2000). Excusez du peu ! Enfin, je remets ça dans l’ordre chronologique, mais la soirée, c’était plutôt dans le désordre. D’abord Dressed to Kill.

Pour l’histoire, c’est finalement assez simple. Une femme (Angie Dickinson / Kate Miller) va voir son psy (Michael Caine / Doctor Robert Elliott) et en sortant va au musée où elle « perd » un gant. En sortant, elle est attirée dans un taxi par un inconnu qui lui montre son gant perdu par la portière. Elle monte à l’arrière avec l’inconnu qui lui fait sans un mot une fête charnelle torride sur la banquette pendant que le chauffeur les conduit au domicile de l’inconnu où elle se réveille quelques heures plus tard le corps manifestement rassasié. Elle se rhabille en silence, et réalise que sa culotte manque à l’appel, la faute à un oubli négligent à l’arrière du taxi. Attendrie par cette inattention qui en dit long sur la passion du moment, elle rédige un mot pour l’homme encore endormi le remerciant de ces heures passées. Chemin faisant elle découvre dans un tiroir un courrier l’informant qu’il est atteint d’une maladie vénérienne. Le charme tombe d’un coup. Elle remet ses bijoux précipitamment puis se hâte vers l’ascenceur dans lequel elle prend conscience qu’elle a oublié sa bague chez l’inconnu. Demi-tour pour un retour de récupération, mais lorsque la porte de la cabine s’ouvre à l’étage, une inconnue en imper et lunettes noires brandit un rasoir et la taillade sauvagement pendant que l’ascenceur reprend sa descente. La cabine est arrêtée en route par l’appel d’un couple dont l’homme détale à la vue du carnage alors que la femme (Nancy Allen / Liz Blake) ramasse le rasoir tombé au sol et entr’aperçoit l’inconnue avant que la porte ne se referme.

La suite est construite comme une enquête psychologico-policière. La femme avertit la police. Au commissariat, outre qu’elle se fait malmener par l’inspecteur chargé de l’enquête (Dennis Franz / Détective Marino), elle se lie avec le fils (Keith Gordon / Peter Miller) de la victime qui entreprend sa propre enquête pour retrouver le meurtrier de sa mère. Ensemble, ils vont finir par démasquer l’assassin tout en démontant les ressorts de sa personnalité et de ses mobiles. Il est alors question de fantasmes, de passages à l’acte, de dédoublement de personnalité et d’une vaste panoplie de ce que la psychiatrie peut offrir d’exotisme échevelé (« Dis, Tonton Sylvain, c’est quoi un exotisme échevelé ? » « Ben, comment dire ? C’est un peu comme une histoire qui te ferait dresser les cheveux sur la tête avant de te faire t’arracher ces mêmes cheveux pour y comprendre quelque chose »).

Aller plus loin dans la description de l’intrigue et du film relèverait non seulement d’un impardonnable blasphème, mais aussi et surtout de la gageure pure et simple tant chaque scène, chaque plan, sont bourrés jusqu’à la nausée de recoins, de codes et de références. Les scènes de douche d’introduction et de sortie du film font référence à la même scène dans le Psychose d’Hitchcock, idole du réalisateur, sans compter l’agression dans la cabine d’ascenceur qui en est une version sèche et délocalisée. Le tableau à peine entrevu devant lequel Kate patiente durant sa visite au musée préfigure, sans qu’on y prête attention à la première lecture, la suite de l’histoire. Le personnage de l’assassin apparaît à l’arrière-plan dans une scène de foule dans une des premières scènes du film, longtemps avant qu’il entre réellement en scène, ce qui n’est repérable que lorsqu’on voit le film pour la enième fois. La découverte de la maladie vénérienne du dragueur silencieux se fait à la lecture d’un papier dont la lecture par le spectateur qui ferait une image arrêtée apprend moults détails éclairant l’histoire mais dont nul ne fait mention tout au long du film. L’incohérence calculée d’un chauffeur de taxi qui promet à Liz de la rappeler lorsqu’elle quitte son véhicule en hâte alors qu’elle n’a justement à aucun moment confié son numéro de téléphone est glissé dans le feu d’une action qui la fait à peine remarquer ... Et on pourrait multiplier les exemples à l’infini. Il n’est que de suivre la richesse des échanges à propos de ce film sur Imdb.com pour réaliser à quel point chaque image est pleine d’interprétation, de souvenir, d’interrogation, de mystère.

Et tout cela sans parler du sujet lui-même de l’intrigue : le phénomène de double personnalité, préoccupation évidente du réalisateur qui se penchera à nouveau sur la question douze ans plus tard avec L’esprit de Caïn, et objet de tant de fictions états-uniennes. Que cette pathologie soit une réalité ou non importe d’ailleurs assez peu au réalisateur comme à ses collègues qui ont traité le même thème. Qu’elle ne soit diagnostiquée quasiment qu’en Amérique du nord ne semble poser question à aucun d’entre eux. Qu’elle trahisse davantage les recoins de la pensée états-unienne que des perversions pathologiques de l’âme humaine ne paraît pas susciter le moindre intérêt. Le sujet n’est pas questionnable sous un regard américain : il est, et ce sont ses mécanismes qui donnent lieu à réflexion. Ce n’est probablement que sous un regard européen que la question du sujet peut être abordée, ce qui en fait ne fait qu’ajouter une dimension supplémentaire au film même si cette dimension avait certainement échappé à son auteur.

A côté de ça, le jeu des acteurs est sans surprise. Michael Caine, en psy tourmenté pris dans un ouragan venu du tréfonds de l’âme humaine, reste dans une sobriété toute britannique. Angie Dickinson, outre qu’elle est par elle-même un écho de l’inspiration hitchcockienne de Brian de Palma, a une allure à tomber. Et sa vision sous la douche, même si les fantasmes de nombre d’adolescents se sont laissés bernés par l’invention du Body Double, demeure un moment de grâce difficile à décrire. Le reste du casting laisse le souvenir d’un instantané d’époque, tant au niveau du jeu que des costumes qu’aucune autre époque que la fin des années 70 n’a su vraiment produire. On aime ou on n’aime pas, c’est selon, mais pas de doute, on reconnaît. Que dire de plus ? Peut-être rien de plus après tout.

Et dire que la soirée ne fait que commencer ! Il reste deux films à voir. Et si chacun doit nous plonger dans les mêmes abîmes, on va pouvoir prendre en toute sécurité une série d’actions chez le fabriquant d’Efferalgan Vitamine C même malgré son déremboursement par la Sécu.
Lire la suite...

Les dix derniers jours d’Hitler (Hitler: The last ten days )

La spirale de la contagion

Un week-end de désoeuvrement, une nuit d’insomnie, une heure à tuer, un instant d’égarement, … Allez savoir ce qui vous pousse à rester collé devant cette satanée lucarne, zappette en main à surfer sur les différentes chaînes du satellite ? Allez savoir ce qui vous pousse à appuyer juste au bon moment sur les boutons qui font jaillir tel ou tel canal sur l’écran. Pourquoi ce jour-là, pourquoi cette chaîne là ? Et qu’est-ce qui a bien pu pousser le programmateur de la chaîne à diffuser ce film là en particulier ? Et comment il le savait, d’abord, ce fameux programmateur, que ce truc là existait ? Il a tiré ça au hasard dans une collection extensive de tous les invendus oubliés de la pellicule ? Il avait gardé ça dans un coin reculé de sa mémoire d’enfance ? Il avait passé une thèse sur les « méconnus » du cinéma ? Il avait acheté aux puces un vieux stock de péloche et remplissait le programme de ce qu’il avait sous la main ? Peut-être.

Mais comme dans les histoires de pirates ou de chasse au trésor, tout commence peut-être aussi par un insigne hasard : au beau milieu d’une botte de foin tout juste bon à garnir la paillasse d’un triste grabat, surgit un bref et timide éclat. Regardez-y de plus près. Et si, perdu dans toute cette paille, c’était un collier de saphirs qui remontait à la surface ? Pourquoi pas, après tout ? En tout cas, il suffit de bien peu, juste d’un titre, d’une vague image de générique, du nom d’Alec Guiness qui traverse l’écran, et on se dit subitement qu’on n’est pas devant n’importe quoi. Qu’on n’est finalement peut-être pas là par hasard, que le Dieu des ondes a peut-être bien un dessein qui nous dépasse, que sans doute peu de gens sont devant leur écran à ce moment précis à regarder cette chaîne perdue au milieu de tant d’autres, et qu’on était peut-être faits pour se rencontrer, Alec et moi, sur les marches de ce film qui commence. « Hitler : the last ten days », en 1973, d’un certain Ennio de Concini. Ca vous dit quelque chose à vous ? A moi pas grand-chose en vérité. Plus tard on découvrira que c’est le même qui a commis l’oscarisé « Mariage à l’Italienne », mais sur le coup, il faut avouer un blanc total de la mémoire.

Et pourtant, comment oublier une chose pareille ? L’histoire des dix derniers jours d’Hitler, reclus au fond de son bunker en plein Berlin, avec sa dernière cour, réalisant progressivement que la guerre est en train de lui échapper, tentant ses derniers ordres, ses derniers contre-ordres, ses dernières colères, ses dernières diatribes. L’histoire n’est pas vraiment une forme romancée de ce qui a bien pu se passer dans ce huis clôt, mais est le fruit, complété de recherches précises, des souvenirs de Gerhardt Boldt, le Capitaine Hoffman (Simon Ward) du film, un capitaine présent sur les lieux et qui en est sorti la veille de la fin. Car il n’y a aucun suspens. On sait naturellement ce qui va advenir, que Hitler et Eva Braun vont se marier in extremis avant de se suicider devant la certitude de la déroute. Non, tout est dans le comment : comment en arrive-t-on à cet épilogue et comment cela est-il raconté ?

Et c’est bien là que se situe tout l’intérêt du phénomène. Bien sûr, il y a la performance d’Alec Guiness déguisé en Adolph Hitler à si méprendre presque. Les autres personnages, à côté, font sans doute un peu pâles figures, mais le contraste n’en met que plus en valeur le personnage principal. Peut-être Eva Braun (Doris Kunstmann) est-elle à sortir du lot, en écervelée éperdue d’admiration jusqu’à la dernière minute pour celui qui se définit lui-même comme un génie incompris - ce qui n’a dans son esprit rien de plus normal puisque les génies sont l’exception, donc non compréhensibles par quiconque à l’exception d’eux-mêmes -. Keitel (Gabriele Ferzetti), Goebbels (John Bennett), Weidling (Michael Goodliffe), Jodl (Philip Stone), Bormann (Mark Kingston), Keitek (David de Keyser) … le dernier carré des proches est là, parfois en famille, au milieu de toutes les petites mains de la domesticité et des troupes de garde. C’est que le bunker aux murs de béton gris, brut, gris, épais, est à la fois quartier général et résidence richement meublée. Le huis clôt est quasi constant si ce n’est quelques tentatives de sorties qui s’achèvent au seuil des lourdes portes métalliques gardées par des cerbères implacables. Si ce n’est aussi quelques rares images des conséquences de décisions abruptes comme celle de noyer les tunnels du métro pour ralentir la progression des troupes russes, et ce malgré qu’ils aient été reconvertis en hôpitaux de fortune.

Les images en couleur de tout ce qui se passe à l’intérieur du bunker contrastent sans qu’on y prenne garde à la première lecture avec le noir et blanc de ces rares scènes d’extérieur, parfois d’images d’archives. L’ambiance est lourde, pesante, plombée par l’attente de la minute qui suit dont seul le chef suprême possède la clef. On finit par ne plus attendre la seconde qui suit pour ce qu’elle a à donner de nouvelle, bonne ou mauvaise, de l’évolution des combats, mais pour ce qu’elle réserve de réaction du chef. Les mauvaises nouvelles sont annoncées à reculons, parfois remise à l’anonymat d’un bout de papier sur un plateau.. Chacun se plie aux manies les plus infimes, comme de sortir fumer presque en cachette devant la réprobation du tabac par Hitler, jusqu’à la mort du chef, dont la survenue est l’occasion de ressortir les paquets cachés et d’une fumerie générale.

Dans une ambiance de fin du monde, les apparences se sauvegardent : un chien à aller promener, un gâteau à partager, un anniversaire à fêter, des cadeaux à distribuer. Même si les cadeaux sont en fait de pilules de cyanure. Ce qui n’empêche pas une touchante attention : comme il n’y en a pas pour tout le monde, les enfants sont prioritaires, après Hitler et Eva Braun bien sûr.

On n’en finirait pas de dresser la liste de tous ces petits ou grands détails de la vie quotidienne comme de l’Histoire train de se construire, à moins qu’elle ne soit en train de se clore. On y voit la confrontation de l’humain avec la folie, les adaptations de l’humain à la folie, de la lâcheté à l’admiration, de la peur à l’envolée lyrique, de l’aveuglement à la prise de conscience.

De là peut-être la sensation de malaise. Non seulement celui d’assister à la spirale du fou, celui du tourbillon de la raison dans le sillage de la folie, celui de l’écho de notre propre humanité dont on mesure la fragilité au contact de la potentielle contagion de cette folie. Non seulement du confort de notre fauteuil, bien à l’abri de la chaleur douillette de notre salon préservé qui accueille la projection du film. Mais surtout celui de connaître la fin de l’histoire, de s’en sentir le spectateur, l’observateur froid d’une planète étrangère, et de brutalement réaliser comment sur cette marge étroite entre l’horreur et la normalité peut à chaque instant se promener une foule de gens, comment il serait même étonnant que personne ne s’y trouve encore aujourd’hui, comment aucune barrière ne peut nous garantir et nous protéger de nous-même.
Lire la suite...

Incurables (Incuráveis)

Fusion dans l’instant

Un petit tour au Festival du Film Brésilien, à Paris, en Mai 2008. Une programmation pour les rebelles ou les laissés pour compte des festivités cannoises, le festival débutant une semaine avant celui de Cannes et se terminant en même temps que lui. Pas moyen de suivre les deux, donc, sauf la première semaine. Alors, puisqu’on est à Paris et que le temps s’y prête, pourquoi pas se faire une toile tropicale, pour se changer les idées ? Le film de ce soir n’a pas un titre délirant de ludisme, mais allez savoir, un titre c’est souvent trompeur. « Incuraveis » (Incurables, en bon français), de 2005 et d’un certain Gustavo Acioli, plus connu jusque là pour ses courts-métrages. Le sujet est l’adaptation d’une pièce de Marcelo Pedreiras. De l’aveu même du réalisateur, devant la difficulté de l’adaptation, il s’agit même d’une sorte de puzzle imbriquant des tronçons de dialogues de deux pièces différentes de Pedreira. Le casting ne donne pas dans la démesure, avec trois acteurs en tout. Deux qui occupent l’écran la plupart du temps, Fernando Eiras et Dira Paes, et un qui ne fait que le traverser, un vieil homme à l’identité introuvable.

L’histoire n’a rien de très original : un homme dépressif et une prostituée au grand cœur passent ensemble une nuit, racontée dans le huis clos de la chambre à coucher, au cours de laquelle chacun fait un pas vers l’autre, et dont chacun sort changé.

Entrons un peu plus dans le détail. Un homme seul (Fernando Eiras), dans un bar, se fait aborder par une prostituée (Dira Paes). Il lui demande son prix et augmente le tarif pour qu’elle accepte de consacrer la nuit à simplement l’écouter. Ils montent dans sa chambre à elle. Elle, ne croyant qu’à moitié dans le projet de discussion nocturne se prépare comme pour son ouvrage ordinaire, fait quelques ablutions et s’apprête pour son office. Lui, restant sur son idée, commence à expliquer son état d’esprit et son humeur au suicide, preuve à l’appui par un pistolet qu’il sort de la poche de son costume. Manifestement rodée à ce genre de surprise, elle ne se laisse pas impressionner et poursuit son numéro de charme. A force d’obstination, elle parvient à engager un dialogue par lequel chacun commence à se raconter tandis que le contact physique s’établit et se renforce au cours de la nuit. Les corps à corps de plus en plus directs sont entrecoupés de moments de discussion parfois légère et parfois tendue. Il y est notamment question d’un voisin de la femme, un vieux photographe spécialiste du polaroïd qu’elle a parfois accepté comme client. Le vieillard sera d’ailleurs le seul personnage secondaire de l’histoire quand l’homme le croisera sur le palier ou lorsqu’il en recevra quelques polaroïds. La nuit s’achève et chacun reprend sa route, laissant l’homme déstabilisé entre son ancien désir de suicide et son sentiment nouveau pour cette femme de rencontre. Peu après, l’homme est à nouveau attablé au bar, abattu par l’ivresse, quand survient la femme qui renoue le lien en parodiant leur première rencontre.

Alors, c’est plus parlant avec les détails ? Quelles que soient les qualités et les défauts du film, il faut dire que pour qui ne s’intéresse pas vraiment aux méandres de la psychologie, l’histoire peut paraître aride. On peut bien sûr se divertir quelques instants du physique de la dame qui se dévoile volontiers et n’hésite pas sur les postures suggestives. Tout ça n’a rien de désagréable, certes, pour qui est sensible à cet aspect des choses, mais fait un peu court pour maintenir l’attention jusqu’au bout de la projection. D’autant que l’image et la lumière sont à ce point travaillées, tout dans le jaune et la pénombre, que l’essentiel reste dans un semi non-vu à l’esthétique réussie mais au torride plus suggéré qu’ouvertement montré. Non, dans cette débauche de jeux de chair et de paroles, c’est ce qui se passe sous le cuir chevelu des protagonistes qui fait sujet pour qui s’y intéresse.

Et de ce point de vue, le « voyage sous un crâne » s’amuse à trainailler en chemin, à s’attarder dans diverses directions, sur des autoroutes comme sur des chemins de traverse. Le dialogue entre le parcours de la chair et celui de la parole, l’intrication de leurs arguments, les nœuds et leurs dénouements parfois doux et sereins et parfois agités et sauvages, sont comme les briques de l’édifice. La dispute entre Eros et Thanatos, la tension entre pulsion de vie et pulsion de mort, la lutte entre désespoir et envie (qu’un psychanalyste amateur écrirait volontiers ici en-vie), font le mortier qui permet aux briques de se solidariser dans l’érection de la battisse de cette histoire. La perception du temps, linéaire conduisant vers la mort pour l’un, circulaire et sans cesse renaissant pour l’autre, le souci de demain contre le plaisir et l’insouciance du présent, renforcent le dit mortier en un ciment qui fait tenir ensemble toute cette maçonnerie. Et au travers du film, le difficile trajet de chacun des personnages vers l’autre, venant de points de départ aussi opposés pour s’accepter mutuellement progressivement, par bribes au début, puis par pans entiers, jusqu’à se confondre en point de rencontre où la détresse de l’un se noie dans la vitalité de l’autre qui prend lui-même conscience de leur commune fragilité, se regarde alors comme la force qui mêle tous les ingrédients et permet à l’édifice de se monter à partir de matériaux épars.

Nombre de passages, de gestes, de situations, de discours, sont ainsi proprement codés et symboliques, marqués par un léger sur-jeu à la théâtralité transparente. Les ablutions de la dame qui se vide la vessie avant de se remplir de la rencontre de l’homme ; le passage sous la pluie de l’homme se penchant par la fenêtre comme on prend une douche effaçant toute pollution d’un passé dès lors révolu ; la présence du polaroïd comme signature de l’importance de l’instant sans souci d’un quelconque avenir ; la découverte au réveil par l’homme nu de l’installation de son costume à côté de lui, chemise fermée dans la veste étalée comme la coque vide du passé ; le jeux des corps, d’abord habillés comme en représentation de costume et de robe du soir, se dévêtissant progressivement puis se superposant une fois atteinte la nudité essentielle, avant de se revêtir de nouveaux oripeaux indistincts, comme forme extérieure de l’indistinction ultime ; le dialogue répété à plusieurs endroits du film en inversant les discours des personnages, comme entremêlement et fusion des personnages en un intermédiaire unique , … Le réalisateur a beau prétendre que son propos n’était pas de construire un message réfléchi mais d’élaborer un langage purement cinématographique, on perçoit bien tout ce que l’ensemble de la construction constitue de références à un mouvement psychologique ciselé dans les moindres détails, analysé de bout en bout.

Et c’est en cela, et en cela seulement, dans l’impossibilité des êtres à effacer par eux-mêmes les tourments de leur âme, par la seule option qu’ils ont de pouvoir guérir par la fusion et la renaissance en un être nouveau, différent, donc tout autre, que le titre du film prend sens : incurables. Car il n’est effectivement pas question de guérison. Tout juste de dépassement, de mort à son passé, et de renaissance à un présent inattendu et presque indifférent à son futur. Transformation et non guérison. Incurables, donc.
Lire la suite...

Flic et rebelle (Renegades)

Le navet est-il bien un tubercule ?

Las des chefs-d’œuvre ? Amateur de complément légumineux pour agrémenter les denses repas cinématographiques ? Ne cherchez plus, nous inaugurons un chapitre « Navets ». En cette saison estivale riche en fruits jaunes ou rouges, une racine fibreuse peut venir à point divertir la digestion et alléger le travail gastrique, voire écrémer la lourde pitance par laquelle les neurones doivent leur survie mais risquent également la surchauffe.

Pour ce faire, point n’est d’ailleurs besoin de mobiliser des trésors d’énergie exploratoire. L’étalage du fruitier est suffisamment riche, même pour un chaland exigeant. Fermez les yeux, faîtes trois tours sur vous-même, tendez le bras, et saisissez le premier tubercule venu qui vous tombe sous la main, il vous comblera d’un bonheur réparatoire. En l’occurrence, la manœuvre me conduisit sans coup férir sur les touches Ciné-Cinéma de ma zappette satellitaire, au hasard d’un moment creux, sur le générique d’un bijou du genre : Flic et Rebelle. Evidemment, ne voulant pas d’histoire avec Madame qui traînait dans le coin, je laissait la fonction VO : apprécier un navet imposait calme et détente qu’une discussion sans fin eut perturbé à n’en point douter.

L’œuvre est le fait de Jack Sholder et date de 1989. Une livraison de jeunesse d’un illustre inconnu qu’une rapide recherche montre plus versé depuis dans la réalisation pour la télévision que pour le grand écran.

L’histoire s’attaque à une intrigue policière dans laquelle Buster McHenry (Kiefer Sutherland), un flic, fils de flic de son état, et devant assumer le poids de la condamnation de son défunt père pour corruption dans laquelle il avait porté le chapeau seul sans dénoncer ses complices restés en activité dans le service dans lequel opère désormais Buster, navigue en sous-marin auprès d’une bande de malfrats sur laquelle il enquête. Or les malfrats en question se lancent dans un casse dont ils modifient au dernier moment le déroulement, laissant Buster sans le soutien qu’il avait prévu pour les faire arrêter, et complètent le mauvais coup par le vol improvisé d’une lance sacrée qu’une famille d’indiens était venue présenter lors d’une exposition à proximité des lieux du délit. Chemin faisant, un des indiens est abattu, et son frère Hank Storm (Lou Diamond Phillips), soutenu à distance par le père de famille, Red Crow (Floyd 'Red Crow' Westerman), se lance à la poursuite des coupables. Hank se saisit rapidement de Buster, blessé, le pensant complice, et le remet d’aplomb avec l’aide de son père détenteur des secrets de la médecine indienne dans le but de le conduire au reste du gang. C’est ainsi dans cette association que les deux acolytes partent en chasse de Marino (Robert Knepper), l’odieux chef de bande.

La suite ne serait pas raisonnable à raconter tant le suspense ne supporterait pas la moindre défloraison au spectateur qui serait malgré tout tenté de suivre mon exemple et de se plonger dans l’aventure.

Tout au plus peut-on souligner la prestation de Kiefer Sutherland, que les inconditionnels ont l’occasion d’apprécier dans 24 heures Chrono, dans un rôle de flic infiltré et bagarreur qui l’avait manifestement préparé au rôle vedette de la sus-nommée série. Pas de surprise de ce côté : les fans seront comblés, les détracteurs de même. A quelques kilos près, le même personnage, les mêmes aventures, les mêmes combats, le même jeu … tout pareil, en somme.

Lou Diamond Phillips, en indien taciturne et habile en techniques de combat diverses, détenteur de quelques secrets que seuls les êtres proches de la nature connaissent, comme l’apprivoisement minute d’un molosse en colère, complète le duo sans défaillance. Bien dans le ton du document, participant sans conviction exagérée mais sans dilettantisme non plus.

Robert Knepper devait faire une odieux Marino. Il fait un odieux Marino. Contrat rempli. Pas de quoi se relever la nuit, mais ça, ce n’était pas dans le contrat.

Quant à la réalisation, que dire … ? On en reste muet … Rien à dire, vraiment. Pas « rien à redire », non, simplement « rien à dire », au sens propre. D’ailleurs, en dire plus pourrait conduire à être désobligeant et ce ne serait pas rendre grâce à la vertu essentielle de ce travail qui remplit très honnêtement son rôle attendu de tubercule fibreux menant le spectateur sans faux pas vers un oubli reposant.

Au fait, question de botanique pour les férus de la chose : le navet est-il bien un tubercule ? Au moins qu’on apprenne quelque chose, aujourd’hui …
Lire la suite...

22 septembre 2008

Les frères Grimm (The brothers Grimm)

Excès de grimage

Pour une fois, il y avait le choix : Wallace et Gromit, Les Noces Funèbres, Quatre Frères et un Enterrement … Et puis me voilà nez à nez avec l’affiche des Frères Grimm. « Ca, c’est pour toi », qu’elle me dit ma petite voix qui vient du dedans. « Tu crois ? » que je lui réponds. « Ben tiens ! Qu’est-ce que tu veux de plus ? Si t’attends le prochain épisode de Star Wars, t’en as pour un moment ! Alors en attendant, c’est peut-être ce qui s’en rapproche le plus. » qu’elle rajoute. « Ah bon, ben comme tu veux alors. Je te fais confiance. In God we trust, qu’ils disent là-bas. » « T’es gentil, mais si tu commences à me prendre pour Dieu, on n’est pas sorti d’affaire … » Et nous voilà partis pour une nouvelle aventure.

Dans l’Allemagne du début du siècle (le 18ème, faut-il le préciser ?), deux frères, Wilhelm (Matt Damon) et Jacob Grimm (Heath Ledger), gagnent leur vie en inventant des histoires à dormir debout qu’ils racontent dans les tavernes pour se faire payer leurs bières et leur pitance. Ils commencent à se tailler une certaine réputation, jusque dans l’état-major des troupes napoléoniennes d’occupation. Mais le général local, l’odieux Delatombe (Jonathan Pryce), éminence-grisé par Cavaldi (Peter Stormare), un italien retors, a un peu tendance à prendre au pied de la lettre les vantardises des deux frangins. Face à des phénomènes troublant l’ordre qu’il est chargé de maintenir dans un petit village isolé et boueux, il décide d’exploiter les capacités dont se vantent les deux compères en les expédiant manu militari et chaperonnés par le sombre italien pour rétablir le situation. Là, sous un ciel sinistre, en bordure d’une noire et profonde forêt, survit un piètre village apeuré devant la multiplication des disparitions d’enfants. D’un abord méfiant, les villageois finissent par croire en les capacités des deux frères à faire cesser le sort maléfique. Seul dans le bourg à néanmoins accepter de les guider et de leur prêter main forte, un coureur des bois s’avère vite être en fait une coureuse des bois, Angelika (Lena Headey), dont la petite sœur fait partie des enfants disparus. Et voilà l’équipe s’enfonçant dans la forêt enchantée, se retrouvant à affronter mille pièges et mille sortilèges. Au passage, on reconnaît des fragments de nombre de contes de notre enfance qui forment comme un jeu de piste tout au long de la quête des voyageurs. Jusqu’à une sorcière matinée de Reine au Miroir et de Belle au bois dormant (Monica Bellucci).

De l’esprit complexe et décalé de Terry Gilliam, un illustre ancien de Monty Python, il fallait bien s’attendre à une fresque particulière de cette aventure mêlant les auteurs historiques de tous ces contes à leur production fantasmagorique. La tendance au burlesque et au chargé n’a pas quitté le réalisateur depuis le Flying Circus et Brazil. Curieux mélange d’ailleurs que l’association de cet esprit étonnant, dont l’aspect « cheap » des productions des Monty Python s’accordait avec l’esprit des films, et de la note manifestement « Europe de l’Est » des « Frères Grimm », visible au premier coup d’œil et confirmée par l’origine américano-tchèque de la production et de l’équipe du film, tant au niveau technique qu’à celui de nombre des rôles secondaires. Je suis peut-être un peu trop accro au cinéma américain, mais y’a pas à dire, dès qu’on voit apparaître la moindre once d’Europe de l’est, ça saute aux yeux comme un pétard mouillé : il y a un je-ne-sais-quoi d’immédiatement reconnaissable, dans le genre réaliste qui fait faux. Pour les malheureux qui s’étaient laissés piéger par « Vercingétorix », pas besoin d’en dire plus. On aime ou pas, mais c’est comme ça. Et en plus, l’impression est contagieuse, au point que pendant toute la projection, et malgré une vague impression de déjà vu, j’ai bien cru que Jacob Grimm était incarné par un acteur du cru, jusqu’au générique qui m’a enfin appris qu’il s’agissait d’un acteur australien. Le problème est que lorsqu’on n’accroche pas, le côté magique de l’histoire s’enfuit à tire d’ailes et qu’on a bien du mal à décoller de son siège et de l’observation distante de l’écran plutôt que de celle de l’exercice qui y est projeté.

Matt Damon fait ce qu’il peut dans ce tableau, mais, quels que soient ses mérites, le côté poupon de son visage n’aide pas à rendre plus crédible le résultat. Peter Stormare et Jonathan Pryce se coulent tellement dans le burlesque imposé que cela en renforce le contraste avec l’ascétisme du tchéquisme ambiant. Monica Bellucci, autre hameçon du casting, laissera sur leur faim les adeptes de sa plastique renommée tant sa prestation est brève et parasitée de grimages et d’effets numériques la rendant le plus souvent méconnaissable. Pour finir de passer pour un bourru impénitent, je dois avouer une certaine indifférence à l’esthétique de la dame. Heureusement qu’il y a Lena Headey pour sauver cet aspect des choses. Evidemment, ce n’est pas le sujet du film, mais au moins une respiration de ce côté permet de tenir jusqu’à la fin de la projection.

Que dire de plus ? Peut-être que peu de temps après, et dans un genre proche, Nanny MacPhee m’a happé sur le même trottoir et que le décollage s’est enfin produit. Comme quoi, je ne suis pas toujours aussi bougon …
Lire la suite...

L'homme de la Tour Eiffel (The man on the Eiffel Tower)

Duel au sommet

J’aurais bien continué sur le terrain de l’avant-première et du « je l’ai vu avant vous », mais allez savoir pourquoi, je n’ai pas une invitation à tous les coups. La vie est mal faite, hein ?! Et puis il faut bien avouer qu’une petite pause de salle obscure permet de remplacer par une excursion vers la petite lucarne, et de se replonger dans une pile de vieilleries qu’on a mis de côté depuis longtemps pour les jours de jeûne. Alors justement, puisqu’on en cause, un été à Paris, dans une post-canicule qui transforme le mois d’Août en un avant-goût de Novembre, pas grand-chose sur grand écran, et un mange-disques en état de marche … l’occasion rêvée, non ?

- Alors, allons-y Pépère. Y’a quoi dans ta musette ?

- Ben mes loupiots, vous allez m’en dire des nouvelles. Un bon vieux Maigret des familles. Et pas n’importe lequel : le premier adapté pour Hollywood. Il y en avait eu quelques uns en France avant ça, et même d’autres bouquins de Simenon portés à l’écran outre-Atlantique. Mais de Maigret, point, nib, nada ! C’est-y pas une trouvaille, ça ? Ca vous la coupe, hein ?!

- Pour sûr, Papy, ça nous la coupe grave …

- Pas d’insolence, morveux ! Si c’est pour vous foutre de ma bobine, je vous laisse regarder vos niaiseries numériques. Tant pis pour vous !

- Meuh nan, Papy, on rigole … Alors, c’est quoi cette antiquité ?

- « La guerre des nerfs », que c’est, le bouquin en VO. Les étatsuniens, ils en ont fait « l’Homme de la Tour Eiffel ». Pourquoi pas, après tout. D’autant que, et ils l’ont même noté au générique, Paname est quasiment un des personnages du film. Et ça fait quelque chose de revoir le Paris de l’époque, en 1950. Ils ont pas pu s’empêcher d’y mettre un peu leur sauce, mais quand même, ça fait queq’chose. Les taxis standardisés comme qui dirait les Yellow Cabs de New York, à mon idée, c’est du flan pour que les ricains ne perdent pas le fil trop vite. J’ai même l’impression qu’ils ont fait un micmac entre le Flore et les Deux Magots. Pas certain, mais bon, c’est un peu du détail. Pour le reste, c’est comme si qu’on y était, …

- OK, on a pigé que ça t’a remis tes vingt ans. C’est quand même pas tout … ?

- Bien sûr que non, sales gosses. T’as déjà rêvé de Charles Laugthon en Maigret ? Et ben t’y es ! Et Burgess Meredith à la fois à l’image et derrière la caméra ? Et ben banco ! Encore que là, c’était moins une. Le film avait commencé avec Inving Allen aux manettes. Ce n’est qu’après quelques jours que Laughton a fait la star et a imposé un changement de réalisateur. On a mis Meredith aux commandes, secondé par Charles Laughton qui a réalisé les scènes où Meredith était à l’écran. Marrant, non ? Tout ça avec un procédé de couleur de l’époque, l’Anscocolor, qui devait concurrencer le Technicolor. Je crois que ça a bien tenu avec d’autres films, mais pour celui-ci, les outrages du temps s’en sont payé une tranche. Sauf si tu fais une thèse sur l’histoire de la couleur dans le cinéma, il vaut quasiment mieux le voir en noir et blanc pour éviter l’ulcère. Enfin … si t’as déjà un ulcère, ça peut peut-être se jouer …

- Ben dis donc, ça a l’air top, ton machin !

- Un peu, mon neveu ! … Enfin, juste un peu, quoi, pour le document. Et pour l’histoire. Parce que pour le reste, c’est vrai qu’y aurait à redire.

- Eh là Pépère ! Un coup de blues dans les voiles ? T’as encore oublié tes gouttes, c’est pas bien …

- Quand vous aurez fini de faire les imbéciles … Evidemment, l’histoire, c’est du Simenon. C’est pas Agatha Christie qui se fiche un peu de ce qui se passe dans la caboche des gens. Tout ce qui l’intéresse, elle, c’est comment on découvre le coupable, la recherche des preuves, comment on débrouille les sacs de nœuds … Simenon, lui, il va y regarder d’un peu plus près entre les neurones. Pas trop loin quand même, c’est pas « Le Silence des Agneaux » ou vos autres torrents d’hémoglobine de maintenant. Mais ça doit être une des premières fois à l’écran qu’on parle de psychose dépressive. Un début, quoi.

- Si tu nous disais un peu de quoi ça cause quand même, ce serait peut-être plus simple, non ?

- Peut-être, oui. Au comptoir du Café des Deux Magots, Bill Kirby (Robert Hutton) rejoint sa femme, Helen (Patricia Roc), et une amie, Edna (Jean Wallace). On apprend vite que Bill vit aux crochets de sa tante qui ne se décide pas à mourir et à céder son héritage. Puis la conversation glisse rapidement sur le fait qu’Edna s’impatiente de ce que Bill parle enfin à sa femme. Sitôt dit, sitôt fait : Bill et Edna annonce leur liaison à Helen qui se retire froidement en disant que si elle accepte le divorce, ce n’est pas sans réclamer sa part de l’héritage. Un inconnu, entendant la conversation, se met en devoir de trucider la tante. Il embauche un petit rémouleur, Joseph Heurtin (Burgess Meredith), que sa bergère tarabuste pour son manque de rentrées financières, pour cambrioler la résidence de la vieille dame et lui fait porter le chapeau de l’assassinat. Et naturellement, à qui c’est qu’on confie l’enquête : au Commissaire Maigret (Charles Laugthon), évidemment. A partir de là, c’est un jeu du chat et de la souris dans tout Paris entre Maigret et le suspect numéro 1, un ancien étudiant en médecine retors d’origine tchèque, Johann Radek (Franchot Tone), qui manipule tout le monde, même cerné de près par le bon Maigret tout en pipe et chapeau.

- Ben ça a l’air pas mal, comme ça. C’est quoi qui te chiffonne au juste, Papy. C’a a l’air tout comme t’aimes, du quasi noir et blanc, une vraie histoire, du suspense, des acteurs américains de l’âge d’or du cinoche. Vu l’époque, ça ne doit pas non plus être saturé d’effets spéciaux.

- Ah ça non. J’imagine ce que vos zigotos de maintenant auraient fait avec un scénario pareil. Et la scène finale sur la Tour Eiffel … sans numérique et sans effet de caméra … ça, ça a de la gueule ! Pas d’explosion, pas de scène torride. Une ou deux poursuites en voiture, et encore à 20 à l’heure. Et malgré tout un suspense que se tient …

- Ben alors, …

- Ben alors des petits riens, mais qui font au bout du compte un drôle d’arrière-goût de « C‘est pas ça ». Laughton a beau se donner du mal, on a du mal à le voir en Maigret. Il joue bien de la pipe, mais au point de se retrouver parfois noyé dans un épais nuage de fumée. Il a bien toujours l’inspecteur Janvier collé à ses basques mais plus comme un brave teckel que comme un collaborateur. A côté de ça, il sait être roublard, cynique, voire emporté, tout en restant crédible. Meredith est dans le sobre, mais juste un peu trop sobre. On a droit à des gros plans sur lunettes en cul de bouteille qui auraient plu à Bunuel, mais était-ce bien à sa place dans le contexte ? Franchot Tone la joue dandy slave jusque dans une démarche à la limite de la caricature, jusque dans une prise de cigarette sur-sophistiquée, et sans compter qu’il est largement hors d’âge pour un type dont l’unique raison sociale est d’avoir abandonné ses études de médecine deux ans auparavant. A côté, le regard pervers, le sourire carnassier, la mèche folle, … pas mal. Changement de ton avec Wilfrid Hyde-White qui fait un Professeur Grollet, ancien chef de service de l’étudiant Radek, plus vrai que nature. Comment ce type fait-il pour avoir une telle douceur de ton, de regard, de parole, une telle élégance ? Ca, c’est un mystère que j’aimerais bien comprendre un jour.

- Et la mise en scène, c’est comment, alors ?

- Qu’est-ce que tu veux dire d’une mise en scène à trois têtes ? Et ben ça donne une alternance bizarre d’atmosphères hétéroclites. Curieusement, les parties attribuables à Charles Laughton ont une vague parenté surréaliste qu’on s’attend peu à voir sortir des pattes de ce type. Des images au contraste quasi bunuelien (je l’ai pas déjà dit, ça ?), des jeux de lumière inspirés, des silences impossibles … C’est peut-être ça, la vraie surprise du film. Les parties réalisées par Allen sont indétectables à un non initié, et sont probablement peu nombreuses. Les parties dues à Meredith sont plus classiques, peut-être manquant d’inspiration mais sans surprise.

- Mouais … Et c’est ça qui te rend bougon ? Et ben Papy, y’a vraiment pas de quoi. Regarde comme t’étais content tout à l’heure de nous parler de ta trouvaille. Et regarde comme tu ronchonnes maintenant sur des bricoles. Tu vas pas me dire que tu vas bouder ton plaisir, quand même ! Ta première impression, c’était quoi ? Ca t’a plu ? Alors OK, ça t’a plu, et le reste on s’en fout …

- … T’es un drôle de loustic, toi, tu sais ?! Allez, dégage maintenant, et laisse-moi regarder Shirley Temple. J’ai aussi trouvé ça dans mes archives, mais c’est pas de ton âge. Oust !!!
Lire la suite...

Soudain, l’été dernier (Suddenly, last summer )

Des escarres de l’âme

Il y a des jours comme ça où on se demande ce qui peut bien nous pousser à agir. On est devant une porte, on hésite, on réfléchit. On se dit que de l’autre côté, il y a ce sale type de Marcel avec qui on s’est déjà engueulé hier, comme avant-hier, et comme tous les jours avant depuis aussi longtemps qu’on se souvienne. On se doute bien qu’il n’y a pas de raison que ça ne recommence. On se dit que ce serait tellement bien de pouvoir échapper un jour à la dispute rituelle avec ce crétin. Ce serait pourtant simple, il suffirait de ne pas la pousser, cette fichue porte. On est là, immobile, songeur, preque sur le point d’entamer un demi-tour. Et soudain, dans un mouvement tellement lent qu’il semble être tourné au ralenti, on voit sa main, sa propre main, qui s’élève, qui prend la direction de la poignée de la porte. Non, pas ça, pas encore ! Et bien si, encore : la main se pose doucement sur la poignée, et calmement, presque narquoise, appuie sur la clanche et la fait pivoter avant de laisser s’ouvrir le battant et de dévoiler la silhouette de Marcel et la scène de la prochaine engueulade. Et quand, plus tard, le calme revient enfin, on se demande encore ce qui nous a poussé à ce geste insensé.

Le théâtre de Tennessee Williams, ou du moins ce que le cinéma en a donné à voir, est précisément de ce genre d’aventure. On prend le DVD, on regarde la pochette, on s’enfonce mentalement dans la reproduction de l’affiche, on se liquéfie devant une distribution qui fait office de carte routière du pays du cinéma, mais on sait d’avance que le trajet ne sera pas de tout repos. On respire, un peu haletant, hésitant devant le lecteur de disques. On reste là, obnubilé, comme suspendu entre le titre du film qui vous trotte dans la tête et le passage à l’acte. On sait par avance, et avant même de l’avoir vu, que pas grand-chose ne ressemblera jamais au film gravé dans ce bout de plastique qu’on tient entre ses doigts. On sait aussi les affres de la condition humaine qui y sont interrogés, même si l’on ignore encore lesquels. On sait tout cela, et c’est bien pour cela qu’on hésite encore. Pourtant, dans un mouvement tellement lent qu’il semble être tourné au ralenti, on voit sa main, sa propre main, qui s’élève, qui prend la direction de la télécommande. Non, pas ça, pas encore ! Et bien si, encore : la main se pose doucement sur l’instrument, et calmement, presque narquoise, appuie sur les touches et fait s’ouvrir le film.

« Soudain, l’été dernier » s’affiche alors à l’écran. Le Dr Cukrowicz (Montgomery Clift) est en train de pratiquer une intervention chirurgicale délicate, une lobotomie, qu’il expérimente dans la salle opératoire vétuste de l’hôpital public où il travaille, sous l’œil de quelques étudiants et du directeur de l’établissement. Le directeur, le Dr Hockstader (Albert Dekker), ne tarde pas à se faire prendre à partie par Cukrowicz à l’issue de l’intervention à propos des conditions d’exercice qu’il propose. Il se défend en soulignant son manque de financement et en suggérant au jeune chirurgien de rencontrer Violet Venable (Katharine Hepburn), une riche mécène qui se propose de soutenir financièrement l’hôpital tant elle est intéressée par les travaux de Cukrowicz. Lors de leur rencontre, ce dernier comprend rapidement que l’offre de subvention est reliée à son acceptation de pratiquer l’intervention sur Catherine Holly (Elizabeth Taylor), la nièce de Mrs Venable, qui est enfermée dans une institution privée depuis le décès traumatisant de son cousin Sebastian, le fils de Violet qui vouait un véritable culte à son poète de fils, lors d’un voyage qu’ils avaient entrepris ensemble en Europe. Sans réellement donner son accord, le médecin accepte de rencontrer la jeune femme puis de la prendre en observation dans son service avant toute décision.

Cukrowicz réalise progressivement que le trouble de Catherine repose sur l’horreur des conditions du décès de Sebastian et ne relève pas de la lobotomie, tandis que l’exigence de Violet Venable repose sur le déni du récit de ces conditions que proclame Catherine. Les relations complexes à l’intérieur de la famille, auxquelles participent la mère de Catherine, Grace (Mercedes McCambridge), et son frère Georges (Gary Raymond), viennent ajouter à la confusion, sans compter les pressions exercées par le Dr Hockstader, pressé de voir Cukrowicz accéder à la demande de Mrs Venable afin d’en recevoir la donation promise.

Sur ce fond d’enquête médicale, l’histoire se développe en de multiples plans. Les clés sont innombrables dans un récit à entrées multiples et strates infinies. La moindre scène est surchargée de symboles, d’allusions, d’allégories. Le moindre détail est signifiant à l’un ou l’autre, voire à l’un et l’autre, niveau. Au point qu’il est difficile de savoir par où commencer tant les clés sont nombreuses et forment un volumineux trousseau.

Peut-être est-il alors utile de démarrer par quelques anecdotes, juste pour resituer l’ambiance et le contexte du film.

L’histoire racontée se déroule en 1937. C’est justement l’année durant laquelle Rose, la sœur de Tennesee Williams, qui vivait en hôpital psychiatrique depuis sa jeunesse, dut subir, après l’échec des différentes thérapeutiques chimiques ou électriques connues à cette époque pour la schizophrénie grave dont elle souffrait, une lobotomie qui la laissa diminuée jusqu’à sa mort. Tennessee Williams, qui avait un lien très fort avec sa sœur, en conçut une rancune tenace contre ses parents, qui avaient autorisé l’intervention. Ayant entamé une psychanalyse dans le milieu des années 50, il aurait été incité à rédiger « Suddenly, last summer » par son analyste afin de l’aider à clarifier certains points de sa thérapie.

Le film reprend la pièce de Tennessee Williams en la modifiant notablement, de façon à en atténuer, voire à en masquer, les références les plus directes à l’homosexualité dont l’exposition à l’écran se heurtait à l’opposition des ligues de vertu et au code de bonne conduite que s’étaient fixé les Studios.

Montgomery Clift, encore sous le choc d’un grave accident de voiture dont il ne surmontait péniblement les séquelles qu’avec l’aide d’alcool et d’antalgiques morphiniques au prix de troubles de mémoire importants, avait été imposé sur le tournage par une Elizabeth Taylor elle-même à peine sortie de la mort brutale de son mari en 1958. Mankiewicz était exaspéré par Clift et n’en faisait pas mystère, au point d’avoir plusieurs fois menacé de se retirer du film. L’ambiance était à ce point délétère sur le tournage que Katherine Hepburn aurait fini par cracher au visage du réalisateur et du producteur.

Dans ce contexte, comment le film aurait-il pu ne pas se transformer en un vaste chaudron freudien où pouvaient mijoter à l’envi tous les tourments de l’âme de l’auteur, relevés par un lourd assaisonnement psychanalytique et symbolique ?

Il y est d’abord question d’une relation fusionnelle entre une mère et son fils, encore qu’on ne sache pas bien si la fusion n’est pas à sens unique dans l’esprit de Violet, le comportement terminal de Sebastian semblant indiquer une tentative de sortie de la fusion. Une mère toute puissante, admirative non pas de la réalité de son fils, mais bien plus de l’image idéalisée qu’elle s’ent fait, en poète maudit, non reconnu de son vivant, plongé dans l’écriture éternelle du même poème d’été, année après année. Mère dévoreuse sans vouloir se l’avouer comme elle nourrit, mais par procuration à Miss Foxhill, la zélée gouvernante, la plante carnivore sous cloche dans le jardin tropical de leur maison depuis la mort de son fils, jardin-jungle dont le sauvage désordre donne à imaginer le comparable désordre de l’esprit troublé de Sebastian. Le jardin est d’ailleurs peuplé de recoins et de détails plus ou moins allégoriques, depuis la plante carnivore alimentée à grands frais de mouches commandées par la poste, jusqu’à la statue décharnée d’un ange de la mort, jusqu’aux panonceaux indiquant le nom de chaque plante et qui ont progressivement disparu depuis la mort de Sebastian, jusqu’à l’antre perdue dans un sous-bois de ce fils parfait dont l’ameublement signe un tout autre goût que celui désordonné affiché par le jardin.

Dans ce bric-à-brac symbolique, l’homosexualité de Sebastian n’a même plus besoin d’être réellement dite. Elle est tellement suggérée dans le maniérisme de tout ce qui le touchait, et surtout dans cette omniprésence maternelle, qu’elle est à la fois immédiatement reconnaissable par les codes qu’elle utilise et significative du travail sur lui-même de Tennessee Williams à la recherche d’une explication à ses propres penchants. Réalité psychologique ou pur reflet de l’interprétation admise à l’époque d’une préférence sexuelle particulière, l’homosexualité de Sebastian semble être ici clairement et douloureusement vue comme le fruit d’un conditionnement né d’une pathologie de la relation mère-fils. La référence au drame fusionnel d’Œdipe est transparente dès le simple prénom de Mrs Venable, Violet, traduction littérale de la racine grecque de Jocaste, mère et épouse d’Œdipe.

De même que le trouble jeté dans la « normalité » entraîne comme dans un tourbillon interminable tout ce qu’il peut y avoir de sacré dans la notion de famille, littéralement dans la famille « Holly ». Pas de mystère si la mère de cette branche, toute pure qu’elle se proclame par son simple prénom de « Grace », est la première à abandonner la partie face à cette insoutenable adversité, à se replier sur une cécité lui permettant de survivre. Catherine n’a pas cette chance, qui s’effondre sous de poids de la révélation, tombant de Charybde en Sylla de sa mère Grace à l’infirmière qui lui est affectée lorsque sa pensée vacille, Sœur Felicity. Pessimisme fondamental, désespoir ultime, ni la grâce ni la félicité ne lui permettent de rompre la spirale de la folie. Imposture et défaillance de la religion même qui laisse périr le fils, comme Saint Sébastien transpercé des flèches du désespoir, sans que ni Grâce ni Félicité ne soient du moindre secours.

Si la psychanalyse ne permet que d’expliquer les choses sans y apporter de solution, que ce soit par défaillance constitutionnelle ou par une prévarication dont Hockstader est le pitoyable symbole, miné qu’il est par l’appât du gain, si la religion n’est d’aucun secours, le salut peut néanmoins venir d’ailleurs, de Cukrowicz dont l’auteur nous traduit le nom comme signifiant « sucre ». Il est tentant d’y lire la puissance salvatrice de la douceur, de cette dernière qualité humaine quand la raison et la foi ont tour à tour rendu les armes. Ce serait sans compter sur les vertus cicatrisante du sucre, de ce sucre bien matériel dont l’application sur une plaie reste un efficace traitement des plaies chroniques, des escarres qui attaquent le corps aussi sûrement que les tourments attaquent et détruisent l’âme. Le Dr Cukrowicz n’est pas seulement cet étrange médecin qui sait abandonner le scalpel radical et brutal pour revenir à l’humanité de la médecine, il est aussi ce « Dr Sucre », comme le raille Mrs Venable, celui qui a le pouvoir de cicatriser les pires plaies de l’âme. Mais il est aussi, par la blancheur du produit dont il tire son nom, cette armure de pureté qui conjure le mal et en protège les faibles et les innocents. Il est cette blouse opératoire immaculée qui travaille contre le mal organique. Il est ce pont avec un Sebastian déjà perdu mais jusqu’à l’instant de sa mort toujours vêtu de blanc. Sebastian / Cukrowicz, chevaliers blancs contre le noir de la mort, le noir de cette immonde statue dans le jardin des Venable, le noir de la mort qui rode sous la forme d’un noir nuage de mouettes rapaces et meurtrières et vient dévorer le flanc des innocents bébés-tortues à l’heure de leur éclosion. Sebastian la victime, Cukrowicz le sauveur.

Il est ainsi question d’homosexualité, de religion, de salut, presque de rédemption. Il est ensuite question de nos capacités à affronter l’impensable. De l’aptitude humaine à faire face à l’adversité et à la folie, parfois de face, parfois de dos, à l’image de Catherine s’engageant sur le pont qui traverse chacune des deux salles en forme de fosse faisant office de salles communes pour les pensionnaires de l’hôpital psychiatrique, celle des hommes et celle des femmes. Dans les deux cas, quelle que soit la manière de s’y engager, de face ou à reculons, Catherine manque de peu d’y chuter, comme happée par le vide de ces esprits perdus qui peuplent la fosse. Pour au bout du compte en être sauvée par l’intervention d’un infirmier blond et tout de blanc vêtu qui la ceinture à bras le corps. L’impensable, l’innommable, l’horreur, autant de formes du vide contre lequel aucune barrière ne peut se lever sinon la folie, à moins qu’une aide extérieure ne vienne rendre le combat équitable. Alors la raison qu’on croyait engloutie commence à reprendre vie. Et c’est là que se tient l’espoir, dans cette aptitude, depuis le fond du drame, à reprendre pied et à faire la route dans l’autre sens, vers la lumière et le salut.

Et lorsque survient le dénouement, patiemment construit dans cette lutte sauvage entre le bien et le mal, l’espoir et le désespoir, la raison et la folie, la vie et la mort, le blanc et le noir, le mystère cesse d’être tu, le non-dit, l’indicible prend corps dans la voix, dans un long monologue hypnotique de Catherine. Jusqu’à une explosion cathartique d’une horreur sans nom, d’un cannibalisme primitif à la fois sauvage, mais tout autant initiatique et rédempteur. Le symbolisme qui tout au long du film en avait imprégné chaque minute, se déverse alors à pleins bouillons dans une densité hallucinante. Chaque image ou presque pourrait faire l’objet d’une analyse détaillée. Chaque geste, chaque mot, chaque position ou chaque mouvement de caméra est chargé de sens. Même ce qu’on ne voit pas à l’écran, qui n’est que suggéré, est encore gorgé de signifiant jusqu’à la nausée. La catharsis finale, chère à la psychanalyse et point d’orgue attendu d’un film qui s’y prépare depuis ses premières images, est à ce prix de l’explosion du sens. La caméra qui avait jusque là choisi un parti pris de film noir se transforme soudain en un périscope mental sondant les recoins les plus reculés de souvenirs les plus flous. Les gestes sont emphatiques, inspirés, théâtraux. Il y a dans ces images quelque chose des films de Cocteau, entre le rêve et la réalité. Un testament d’Orphée transposée d’un univers de poésie à un monde de psychologie profonde quasi spéléologique.

Quand le film prend fin, comme on restait hésitant devant la télécommande ou la jaquette du DVD avant le démarrage, on reste là, silencieux et épuisé, devant l’écran noir du téléviseur tournant enfin à vide. Je ne sais pas si c’est la marque des grands films. Si ça ne l’est pas, ça y ressemble quand même fichtrement !
Lire la suite...

Spiderman 3

Dernière cartouche

J’étais déjà de mauvais poil, encore que plein d’espoir, en me présentant à l’entrée du cinoche. Pas à cause de ce pauvre Superman. Non. Parce qu’au sortir de « Pur Week-End », il ne me restait plus qu’une seule chance de me vider la tête et de la remplacer par un plein bol de dépaysement aventureux avant de replonger dans la dure réalité électorale de ce dimanche de second tour présidentiel. Une seule idée : finir avant la nuit avec suffisamment de rêves dans la tête pour tenir la durée. Pas gagné d’avance, mais c’était ma dernière cartouche.
Les choses semblaient de prime abord plutôt bien tourner : installé parmi les premiers dans la salle, j’étais aux premières loges pour assister au déboulement de la horde de gamins de tous âges en quête de la place de leurs rêves. « Par là. Non, par là. Vite, j’te dis. T’occupe, passe par-dessus le fauteuil. J’en vois une. Non, plus près. T’es chiant, c’est bien, ici. Merde, elle est prise. » … Une espèce de vague agitée venant du fond de la salle et recouvrant progressivement les gradins. Heureusement, je regardais tout ça, peinard, bien callé dans mon fauteuil. Marrant, si ce n’est le chahut de cris et de papiers de pop corn. Jusqu’à une mère de famille retardataire trouvant place juste à côté de moi, son gigotant mouflet sur les genoux faute de meilleure solution. La vraie vie, quoi, mais vue comme du dehors du bocal. Un peu comme de regarder un reportage sur une sauvage peuplade exotique sur l’écran de Planète. L’aventure, bien à l’abri.

Dans ce capharnaüm, les pubs étaient passées sans même que personne ne s’en rende vraiment compte. Les bandes annonces avaient été squeezées, sans doute pour éviter l’émeute. La lumière commençait à faiblir, puis plus rapidement jusqu’à l’extinction des feux. Et l’obscur objet du désir de toute cette foule pouvait commencer.

Après un générique autour de la révision des épisodes précédents, les éléments de l’histoire se mettent en place. Spiderman/Peter Parker (Tobey Maguire) mène une bagarre dantesque et aérienne contre New Goblin/Harry Osborn (James Franco), dont Spiderman a défait le père -Goblin (Willem Dafoe) - lors des épisodes précédents. New Goblin prend un coup sur la tête et se réveille à l’hôpital en ne se souvenant que de l’amitié entre Harry et Peter, sans mémoire ni de leurs doubles ni de leur combat. De son côté, Mary Jane Watson (Kirsten Dunst), dont le cœur a longtemps balancé entre Harry et Peter avant de se décider pour le second, est déstabilisée par le mauvais accueil de la critique à sa prestation dans la comédie musicale où elle tente de débuter sa carrière. Au point d’en être illico débarquée et de devoir retourner à son job antérieur de serveuse-chanteuse, il est vrai dans un bar un peu plus sophistiqué qu’autrefois.

Il faut dire que Peter n’est pas d’une grande aide tant, s’il est à l’aise dans les cascades aériennes masquées, il est balourd dans le soutien psychologique. C’est d’ailleurs alors qu’elle essaie de se faire réconforter en lui confiant sa détresse que Peter abrège la conversation en entendant, sur son scanner branché en continu sur la fréquence de la police, la survenue d’un accident qui mérite son intervention. Prestement sur les lieux, Spiderman y sauve Gwen (Bryce Dallas Howard), la fille du Capitaine Stacy (James Cromwell), le chef de la police, sous l’objectif d’Eddie Brock (Topher Grace), photographe de presse free lance et accessoirement petit ami de Gwen.

Une première conséquence de l’affaire est d’abord que Brock va tenter de vendre ses photos au journal dirigé par J. Jonah Jameson (J. K. Simmons) qui s’est fait une spécialité de dénigrer Spiderman, se faisant bouler in extremis par l’arrivée de Peter, dans le « civil » photographe attitré de Spiderman. Jameson met néanmoins les deux photographes en compétition en leur commandant