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24 octobre 2008

Vers sa destinée (Young Mr Lincoln)

Peut-être jusqu’au sommet de cette colline …

La même année où David O. Selznick produisait le « Gone with the wind » (Autant en emporte le vent) de Victor Fleming dans un déluge de couleurs et de grand spectacle, Darryl F. Zanuck se lançait dans le « Young Mr Lincoln » (Vers sa destinée) de John Ford dans une sobriété de noir et blanc quasi monacale. 1939. Cette année-là, John Ford réalisait également « Stagecoach » (La Chevauchée fantastique). En quelques années, sortant à peine du muet, découvrant sa place dans le monde, questionnant son passé, son présent, et pensant déjà son avenir, en pleine tourmente des troubles agitant la planète entière, le cinéma américain aura mis sur le devant de la scène une spectaculaire cohorte d’individualités et traité une diversité de thèmes insensée. A-t-on encore idée du saut parcouru après l’avènement de parlant, seulement 12 ans auparavant ? A titre de comparaison, 1994 n’est pas si loin d’aujourd’hui, mais même dans notre époque de révolution permanente, peut-on imaginer une telle différence entre le cinéma de 1994 et celui d’aujourd’hui ? Comment une telle concentration a pu survenir justement à cette époque est un autre débat. Mais que John Ford soit une des figures de cette improbable cavalcade est un fait incontournable.

Affiche France (de.cinemotions.com)


Presque perdues au milieu de cette cataracte de monuments, de cette tornade de questionnement, d’appropriation et de mise en forme des mythes fondateurs de l’âme américaine, de fabrication d’une imagerie et d’un imaginaire renouvelés, de tentatives et d’invention de diverses formes d’écriture, qui pour longtemps allaient devenir par la force des évènements un patrimoine partagé largement au-delà des frontières états-uniennes, se nichent une multitude de productions oubliées, qu’on est surpris, en les visionnant aujourd’hui, de se dire qu’elles ont quelque chose de connu, quelque chose de fondamental qui fonde l’essentiel de notre mémoire. Quelque chose comme “How green was my valley”, “Gentleman’s agreement”, “Pygmalion”, “3 Godfathers”, … Et « Youg Mr Lincoln » est une de ces surprises de la mémoire.

Affiche USA (de.cinemotions.com)
John Ford nous présente ici une étape de la vie d’Abraham Lincoln, futur président des Etats-Unis. Une étape de sa jeunesse, entre son éveil à une conscience collective et une de ses premières implications dans l’action publique. Que le récit soit plus une évocation, largement romancée, voire concentrant dans cette période décisive des évènements qui lui sont en réalité ultérieurs, ne fait que confirmer l’objectif du réalisateur de mettre en scène le mythe étatsunien plus que son histoire réelle, de participer à la constitution ou au renforcement d’une conscience nationale plus qu’à entreprendre une leçon historique. Il est de ces images qui fondent l’identité dont seule la valeur symbolique importe. Qui se soucie des détails historiques du bris d’un vase à Soissons ? Pourtant, qui ne connaît l’acte d’Hugues Capet comme un geste fondateur de la réalité de la France ? Peu importe que le procès mené par Lincoln dans le film se déroule en réalité non en 1837 mais en 1857, si peu avant son élection à la présidence en 1860. Les valeurs portées par cet épisode sont éternelles dans l’imaginaire national, et cela suffit à en justifier la présence dans notre film.

Le film s’ouvre sur le discours électoral d’un politicien haranguant quelques badauds sur les marches d’une épicerie de campagne à New Salem, Illinois, tenue par un tout jeune Lincoln (Henry Fonda) de 23 ans. En fin de discours, l’homme donne la parole au timide Lincoln dont le ton tranche d’emblée : pas de grande phrase, pas de promesse grandiloquente, juste un homme simple, dans ses paroles, sa tenue, son attitude, qui propose sa bonne volonté sans prétention au vote de ses concitoyens. Acceptant parfois le troc pour faciliter l’accès des colons désargentés à son magasin, Lincoln reçoit un jour en paiement un exemplaire du deuxième tome des Commentaires sur les lois d’Angleterre de William Blackstone. De ce jour, et encouragé par son amie Ann Rutledge (Pauline Moore), il l’étudie jusqu’à la trame et en fait le départ d’un apprentissage autodidacte du droit dont il fera son métier en s’installant comme avocat quelques années plus tard à Springfield, Illinois. C’est dans cette ville que, lors de la fête du 4 Juillet qui donne lieu à de multiples parades et festivités, la famille Clay venue pour l’occasion se fait harceler par l’adjoint du sheriff, Scrub White (Fred Kohler Jr), sous l’œil goguenard de son acolyte, J. Palmer Cass (Ward Bond). Malheureusement, la journée se termine mal, avec une bagarre entre White et les deux fils Clay , Matt et Adam, et avec la mort du policier. Cass, témoin de la scène comme la mère, Abigail Clay (Alice Brady), permet l’arrestation des deux jeunes. Aucun des deux frères ne voulant dénoncer l’autre et leur mère refusant d’accuser l’un de ses fils, Matt (Richard Cromwell) et Adam (Eddie Quillan) sont conjointement accusés du meurtre. Après être héroïquement intervenu face à la foule déchaînée et avoir ainsi évité le lynchage, Lincoln se porte volontaire pour assurer la défense des accusés face au tribunal. La plus grande partie du film décrit le déroulement du procès, avec son lot de rebondissements, de stratégie, de joutes oratoires entre Lincoln et le procureur, John Felder (Donald Meek). En particulier s’y tient l’épisode fameux de la présentation à la cours d’un banal almanach permettant de mettre à mal un témoignage défavorable. C’est également l’occasion de présenter plusieurs des personnages qui côtoieront la vie réelle d’Abraham Lincoln, Mary Todd (Marjorie Weaver), sa future épouse, Stephen A. Douglas (Milburn Stone), un de ses futurs opposants politiques, Ninian Edwards (Charles Tannen), beau-frère de Lincoln, ou encore John T. Stuart (Edwin Maxwell), associé de Lincoln à Springfield.

Dépassant les approximations historiques, dont la plus évidente est le déplacement dans le temps du procès de William Duff Armstrong (ici celui des frères Clay) de 1857 à 1837, le film ne se veut manifestement pas une biographie d’Abraham Lincoln. C’est bien plus une évocation de son image laissée dans la conscience nationale américaine. Il n’est pas plus question d’une étude politique des thèses défendues par Lincoln. Davantage d’une présentation des racines et des principes qui l’ont vu atteindre à son statut mythico-historique. Nulle part il n’est question de son action durant la Guerre de Sécession, ni de son intervention concernant l’abolition de l’esclavage. C’est son origine humble, son caractère autodidacte, sa simplicité, sa proximité avec les petites gens, son amour du droit et de la justice, ses talents d’orateur, sa perspicacité, son ancrage dans un pays physique fait de prairies et de rivières, mais aussi son dévouement à une inspiration et à un projet dépassant le commun des mortels, qui sont mis en avant et soulignés. Et cet effet est rendu par tous les moyens disponibles : par l’effet de contraste qu’offre une gaucherie certaine dans les tentatives d’imitation des gestes de la bonne société, par une maladresse en situation de parole publique lorsqu’elle n’est pas motivée par l’urgence, par le vêtement qui, lorsqu’il cherche la distinction, verse dans la caricature du chapeau haut de forme, par le regard qui se perd dans l’infini d’un projet immense même en présence des avances d’une séduisante jeune fille.

L’habileté rhétorique face à la foule hostile est un grand classique du charisme de l’homme publique. Ainsi la scène du discours renversant la colère de la populace n’est pas sans évoquer ce que sera celui du Marc Antoine incarné par Marlon Brando dans le Jules César de Mankiewicz en 1953. De même, la rigueur du raisonnement face à l’hostilité ambiante inaugure la multitude de films que le cinéma américain consacrera à des procès filmés, du « Sergent noir » ou du « Cas Paradine » à « Des hommes d’honneur », de « Ouragan sur le Caine » ou de « 12 hommes en colère » à « Philadelphia » ou jusqu’à « Find me guilty ». Dans tous les cas, il s’agit d’une démarche comparable : s’appuyant sur une conviction et une volonté tenace, même un homme seul peut parvenir retourner la situation la plus désespérée ; et lorsque cette conviction confinant à la certitude le fait œuvrer dans le sens du bien,
il est à même à faire triompher la vérité et la justice.

Peut-être la scène la plus emblématique, celle qui est peut-être la plus symboliquement chargée de ce que la mythologie nationale doit retenir du grand homme, est-elle la scène de clôture du film. Lincoln, après avoir dit adieu à la famille Clay, se retrouve seul sur une route de campagne avec son fidèle compagnon, Efe Turner, qui lui demande, alors qu’une pluie fine commence à tomber : « On ne va pas rentrer, Abe ? ». Le regard déjà perdu dans le lointain, Lincoln commence à s’engager d’un pas calme mais ferme sur la route que vient d’emprunter le chariot des Clay, et répond, comme déjà ailleurs : « Non, je crois que je vais avancer un peu … peut-être jusqu’au sommet de cette colline ». Cette certitude confiante dans l’avenir, dans sa capacité à changer l’avenir, non le sien mais celui des gens simples et honnêtes qu’il s’est donné comme mission de défendre, sur un chemin que la pluie vient rincer de toutes les scories de la petitesse et d’un passé d’injustice, dans l’ascension d’une colline que John Ford filme comme il filmerait l’ascension par Jésus de son Golgotha, cette rectitude de l’homme tranquille face aux éléments rehaussée par le chapeau haut de forme malgré une posture légèrement voûtée qui en souligne l’humanité, après un combat qui a fait triompher le bien mais surtout la vérité, pilier du vivre ensemble étatsunien, c’est cette icône que l’ensemble du film s’est évertué à lentement construire.

Car c’est bien de cela qu’il semble être question. D’un homme parmi les hommes que sa conviction porte à un statut quasi divin. Homme parmi les hommes, rusé, roublard, éventuellement bagarreur. Sans cesse en contrepied, il traite la plupart de ses entretiens importants dans une position à la fois horizontale, mais également brisée : sa lecture de son livre initiatique de Blackstone se fait allongé dans l’herbe et les jambes dressées en appui sur le tronc d’un arbre ; ses premiers clients d’avocats, il les écoute quasiment avachi dans son fauteuil de bureau ; c’est dans la même position qu’il écoute les témoignages lors du procès ; au juge qui vient s’entretenir avec lui à son office à la veille de la clôture du procès, il offre un accueil les pieds appuyés au rebord de la fenêtre. Mais c’est aussi un homme qui se dresse lorsque le souffle de son projet se met à souffler : droit face à la foule en colère ; droit dans la contre-attaque face au faux-témoin ; droit dans son ascension de la colline finale. Homme parmi les hommes, mais à la manière du prêcheur de Galilée, à la manière d’un dieu fait homme pour s’y mêler et les reconnaître à son image.

Lincoln, dans l’iconographie de John Ford, n’est ainsi pas seulement une image mythico-historique, c’est aussi un figure mystique, à l’image de la faible distance séparant le mystique du patriotique dans l’imaginaire étatsunien. Et le fondu-enchainé final du Lincoln de chair et de sang à sa statue trônant dans le monument de Washington, DC, qui lui est consacré renforce encore le propos : un Lincoln de pierre en Majesté, imposant par sa taille comme par son attitude de calme résolu, siégeant face à la nation, à l’humanité, à l’éternité, comme Dieu siègerait au jour du Jugement Dernier, comme Zeus se tiendrait sur son trône au faîte de l’Olympe.

Qu’on soit sensible ou pas à ce genre de discours, il faut bien avouer que le cinéma de John Ford nous entraîne là dans un projet bien éloigné de ce que sera un cinéma d’aventure ou un cinéma des états d’âme. L’aventure intérieure n’a que peu de place dans ce propos qui ne s’appuie sur des individus que pour exalter la construction d’une vision du monde, une conception des valeurs d’une nation.
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Vedettes du pavé (Sidewalks of London – Saint Martin’s Lane)

Vieilleries et curiosités

Au magasin des vieilleries et des curiosités, allez savoir ce qui vous pousse à choisir un film plutôt qu’un autre. Vous êtes là, à vous dire qu’à force d’avaler des histoires plus ou moins navrantes et des effets spéciaux au kilomètre, vous voudriez bien savoir ce qu’il y a dans le fait de projeter une image sur un écran qui capte autant votre attention. Et que ce ne serait pas du luxe de remonter aux sources de l’affaire plutôt que de continuer à gober stérilement le défilement des images. Alors, banco ! Retroussons nos manches, munissons-nous d’un bon plumeau, et hardi petit ! Y’a quoi sous cette pile ? Tiens, un Buster Keaton. Mouais, j’ai quand même pas trop envie aujourd’hui. Va savoir pourquoi … c’est comme ça. Et là, c’est quoi, ça ? « Vedettes du pavé » ? « Saint Martin’s Lane » pour la VO. Tiens, une curiosité, ça s’appelle aussi « Sidewalks of London ». Pourquoi pas. Et ça date de quand, cette antiquité ? 1938, eh ben c’est pas tout neuf, en effet. Par un certain Tim Whelan. Tu m’en diras tant ! Par contre, y’a du beau monde, dis donc : Charles Laughton, Vivien Leign, Rex Harrison … mazette ! Finalement, ça n’a pas l’air d’être le plus mauvais choix. Adjugé !

Affiche Italie (ebay.es)

L’histoire se passe à Londres, où des artistes de rue tentent de survivre en se produisant devant les terrasses des cafés et les files d’attente aux guichets des spectacles couverts. L’ambiance est bon enfant, chacun prenant son tour devant les attroupements, avec juste quelques accrocs de chapardage épisodique, mêlant artistes patentés et mendigots. Charles Staggers (Charles Laughton) est spécialisé dans la déclamation de poèmes. Libby (Vivien Leigh), danseuse sans affectation, est plus orientée vers des expédients cleptomanes dont elle profite dans une riche demeure inoccupée. Surprenant son manège, Charles la force à restituer un étui à cigarettes qu’elle avait subtilisé au client d’une gargote de rue, Harley Prentiss (Rex Harrison), compositeur de son état. Cette rencontre noue une relation amicale et platonique entre Charles et Libby qui, à la rue après la découverte de son squat, vient emménager sous son toit. De taquinerie en dispute, les deux en arrivent à l’idée d’un numéro commun auquel ils convient deux compagnons de galère.

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La première présentation est un succès, devant Prentiss présent dans la file d’attente. Mais Libby réalise aussitôt le peu d’avenir de ce genre de prestation, et quitte le groupe pour voler de ses propres ailes sous la férule de Prentiss. Effondré par ce lâchage doublé des moqueries de Libby lorsqu’il lui déclare sa flamme, Charles quitte lui-même le spectacle et s’enfonce dans l’alcool et la clochardisation à mesure que Libby grimpe les marches du succès.


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Jusqu’au jour où le hasard les met à nouveau en présence, elle la Belle, lui le Clochard, pour aboutir à un large pardon qui permettra à Charles de reprendre sa place et ses déclamations sur les trottoirs de Londres.

Rien de vraiment grandiose dans cette histoire à l’eau de rose peuplée de sourires et de bons sentiments, mais juste une fraîcheur, un souffle gentiment désaltérant. Le plus étonnant est peut-être de voir Charles Laughton s’investir ainsi pour un petit film juste au sortir de sa prestation dans le très culte « Les Révoltés du Bounty » aux côtés de Clark Gable, et juste avant de s’engager dans « L’Auberge de la Jamaïque ». Vivien Leigh, quant à elle, entrera l’année suivante dans la légende avec le rôle de Scarlett dans « Autant en emporte le Vent ».

Au plan technique, le film date de 1938, et autant dire tout de suite que ça se voit. La lumière a quelque chose d’un autre âge, comme une approximation datant d’une époque de tâtonnement. Si les rares scènes de jour sont quasi systématiquement surexposées, les scènes de nuit font roder un gris lugubre s’il était voulu. La qualité de l’image semble avoir notablement souffert des outrages du temps. Il est difficile de savoir comment les choses se présentaient lors des projections de l’époque et si le piqué actuel tient à la prise de vue ou à la dégradation du support. En tout cas, on est bien plus proche de l’image et du son désastreux de « L’Auberge de la Jamaïque » que de ceux d’ « Autant en emporte le Vent ».

Le jeu des uns et des autres est très hétérogène comme on pouvait s’y attendre. Vivien Leigh est dans l’exagération qui la caractérise (m’expliquera-t-on un jour ce qu’on peut bien lui trouver ?). Rex Harrison est un dandy très british au regard enamouré si propre aux jeunes premiers de l’époque. Charles Laughton vole à des kilomètres au dessus du lot, même s’il n’a pas encore cette rondeur qui ne s’acquière qu’avec l’âge et qu’il étalera du « Procès Paradine » d’Alfred Hitchcock à « Panique à la Maison Blanche » d’Otto Preminger.

Et malgré tout, il reste au fond des yeux à l’issue de la projection comme un air de contentement, une lueur du plaisir qui ne s’en laisse pas compter par les imperfections techniques, une satisfaction d’avoir regardé défiler tout ce que la bonne volonté peut apporter aux raconteurs d’histoire, même les plus maladroits. Car de quoi s’agit-il ? De la confrontation entre l’ambition et le plaisir de vivre, entre les rêves de gloire et les rêves d’artistes. Pas d’une confrontation agressive, emportée, juste la juxtaposition de deux visions du monde : vivre pour faire ou faire pour vivre. Pas de hargne ou de colère là-dedans, tant les deux sont généralement mêlés, intriqués. Juste une séparation artificielle pour en montrer les limites respectives et les dilemmes de leurs enjeux. En d’autres temps, on aurait vu l’opposition entre un désir de « travailler plus pour gagner plus », et un objectif de « travailler plus pour apporter plus ». Bien sûr, comment apporter plus si c’est sans gagner par son labeur les conditions de sa dignité et de son confort ? Mais comment aussi apporter quoi que ce soit si le seul objectif est d’amasser aveuglément ? Séparation arbitraire tant l’ensemble est indissociable et solidaire. Et que cela soit dit le sourire au bord des lèvres, à près de 70 ans de distance, n’en est que plus touchant.

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Le secret des poignards volants (Shi mian mai fu)

Vole, pigeon, vole !

Est-on certain de repérer tous les codes quand le message vient d’aussi loin ? Est-ce que le jeu des couleurs en extrême orient fait appel au même référentiel que celui qui a cours sous nos latitudes ? Est-ce que le rythme des saisons met en jeu les mêmes émotions et les mêmes pré requis que ceux qui peuplent nos mémoires ? Allez savoir ! Le fait est que le résultat produit un drôle d’écho et ce n’est déjà pas si mal. Peut-être pas celui que le réalisateur avait prévu, mais après tout tant pis. Ou peut-être qu’il l’avait prévu quand même : la Chine a une certaine histoire de contact avec l’occident, ne serait-ce que par Honk Kong et Macao interposés. Dire que le contact fonctionne dans les deux sens et que le détail de la sensibilité chinoise nous est comme un livre ouvert serait par contre bien exagéré. Et finalement, que Zhang Yimou s’y retrouve, c’est peut-être bien possible. Que ses compatriotes soient dans le même cas est sûrement plus improbable. Mais au fond, est-ce que ça a une importance ? On est là, on regarde, on vibre ou pas, et c’est déjà ça. On se lasse, alors tant pis, et on passe à autre chose ; on reste collé au fauteuil et le pari est gagné, orient extrême ou pas.
Affiche France (cinemovies.fr)
L’histoire est en elle-même relativement classique, se déroulant dans la Chine du XIXième siècle. Pour atteindre le Clan des Poignards Volants, rebelle à son autorité, un potentat local qu détient prisonnière une jeune femme aveugle, Mei (Zhang Ziyi), membre du clan, fait organiser son évasion sous surveillance. Jin (Takeshi Kaneshiro), un de ses capitaines prendra le rôle du complice qui escortera la jeune femme durant son voyage de retour et la défendra contre les fausses attaques des troupes lancées à leur poursuite sous la direction d’un second complice, Leo (Andy Lau) , capitaine des gardes. Durant le voyage, les embûches sont nombreuses, avec les interventions parasites de troupes annexes qui ne sont pas dans la combine et qu’il faudra défaire. C’est également l’occasion pour les deux fuyards de développer un sentiment mutuel qu’ils tentent alternativement de maîtriser. Arrivant sur les terres du clan, une succession de révélations rend la situation de plus en plus complexe pour les deux jeunes gens, pris dans un tourbillon tragique entre leurs fidélités à leurs clans respectifs et le chamboulement de leurs émotions.

Affiche USA (cinemovies.fr)


Sous nos cieux, le film serait classé dans le genre cape et épée, mêlé d’un zeste de fantastique, comme c’est souvent le cas dans ce type de production orientale. La taille du zeste variant naturellement d’une production à l’autre. Ici, le zeste se limite quasiment aux séquences de combats dont la réalité est plus proche d’une chorégraphie bondissante et aérienne quasi mystique que d’un réalisme sourcilleux. On est loin des westerns ou des aventures de la Tulipe Noire. On est en revanche bien plus en écho à une sorte de Matrix médiéval. Les gestes sont lents, posés, réfléchis, comme issus d’une longue et profonde méditation, jusqu’à ce que le passage à l’action les libères soudainement, comme livrés à eux-mêmes et fruits d’un entraînement qu’on devine minutieux et acharné, où le geste n’est plus que le flot non retenable déclenché par la décision d’agir. Comme la libération des eaux à la rupture d’un barrage, rien ne pouvant plus l’interrompre jusqu’à leur tarissement. Et pourtant, magie de l’orient millénaire et cérébral, alors que l’on croyait le flot justement immaîtrisable, l’action s’arrête subitement, se fige, comme dans une respiration, avant de reprendre en une explosion de combat chorégraphié. Mélange de puissance invincible, d’autant plus évocatrice qu’elle est toute en fluidité au lieu de la force brute du rustre, et de capacité contenir et canaliser ce qui semblait sans limite. La caméra n’est alors là que pour souligner le virevoltant mouvement, ou pour contourner, comme circonscrire, la scène figée où chacun reprend son souffle et ses repères.


Affiche USA (monkeypeaches.com)

Dans ce ballet, le temps n’a plus cours, en tout cas plus de la même façon que dans notre monde de glaise et de sang. Il accélère, ralentit, se déplace, s’immobilise, déferle. Les combats peuvent durer une fraction de seconde ou s’étaler sur plusieurs saisons, cela n’a que peu d’importance. Les blessures s’ouvrent s’oublient, se referment, sans qu’une basse raison matérielle ait besoin d’y être convoquée. Les épées volent, les flèches décollent, les lances se plantent, les poignards virevoltent, à un rythme qui doit plus à la métaphysique qu’à la rationalité, mais nul ne l’attendait. On aurait naïvement pu croire ce tourbillonnement réservé à quelque tradition nippone du manga, mais il n’en est rien. Même sur l’autre rive de la Mer de Chine voltigent des héros épiques et chevaleresques. On aurait naïvement pu croire les péripéties matriciennes copiées de quelque jeu vidéo issu des cauchemars d’un graphiste de l’Empire du Soleil Levant. Il n’en est rien, l’Empire du Milieu contre-attaque, ou plutôt sort de sa torpeur. D’autres l’avaient déjà annoncé : Quand la Chine s’éveillera … On voit le résultat.

Affiche Chine (monkeypeaches.com)


Et lorsque ces aventures sont capturées par une pellicule maîtrisant couleur et lumière avec talent, le résultat est presque sans surprise. Encore une fois, il est probable que notre œil de sauvage occidental ne saisit de cette palette de couleurs que l’aspect immédiatement esthétique, là où le regard asiatique saisit tout une gamme de symboles mystérieux. Mais il faut bien un début à toute chose.

Reste à remplir de nos propres contenus cet édifice symbolique livré clés en main mais aussi vierge que la plus magnifique coquille vide. Marcel Mauss nous avait préparé à côtoyer le « mana » polynésien, cette enveloppe symbolique pure, disponible à chacun pour y inclure les significations qui lui importent. On est devant cette cinématographie comme devant ce mystère polynésien, à la fois fasciné et relégué en marge d’un monde qu’on sait être là sans le connaître vraiment, aux risques de n’accéder définitivement qu’à sa forme ou de n’y projeter que nos propres références sans finalement rien y apprendre sur nous-même ou sur le monde.
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Dunkerque (Dunkirk)

Une place à part

Les films de guerre, surtout dans les années 50, étaient rarement autre chose que l’occasion d’un éloge du courage des vainqueurs face à la force brutale ou retorse de l’ennemi. Ca pouvait aussi occasionnellement être un simple terrain de galéjade, une toile de fond de comédie. Rarement autre chose. En voyant au programme du satellite un film inconnu de 1958 rangé dans la catégorie « Film de Guerre », je ne me suis donc pas le moins du monde méfié, en me préparant à un spectacle classique, pénard dans mon sofa, bien à l’abri derrière la ligne Maginot des habitudes. Et badaboum. Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi cet ovni ? … Mais n’allons pas trop vite. D’abord un petit mot de l’histoire.

Affiche (posters.motechnet.com)

Au début de la seconde guerre mondiale, l’Angleterre vient d’entrer en scène et d’expédier un corps expéditionnaire pour aider les français à contenir l’offensive allemande à travers la Belgique et le nord de la France. Malheureusement, la poussée allemande est plus puissante que prévue, et les troupes britanniques se retrouvent encerclées dans une poche de résistance autour de Dunkerque, dos à la mer. Juste avant que la nasse ne se referme, un petit groupe de soldats qui tient le front se retrouve pris derrière les lignes allemandes. Coupés de leur unité, ils errent dans la campagne en tentant de la rejoindre. Rapidement, leur officier tombe lors d’une escarmouche et c’est le caporal Bins (John Mills) qui se voit contraint de ramener ses hommes. Avec quelques difficultés, ils rejoignent Dunkerque et comprennent alors la situation.

Affiche USA (rarefilmposters.com)

Parallèlement, en Angleterre, le désastre de l’armée prise au piège dans la ville assiégée mobilise l’attention. Une opération de sauvetage pour récupérer les troupes par la mer est organisée, mais tourne vite à la déroute sous le feu des avions allemands qui coulent plusieurs navires de la Navy à l’approche de la ville. Les quelques journalistes présents, en particulier un anglais, Charles Foreman (Bernard Lee), et un français, Jouvet (Michael Shillo), sont atterrés par la catastrophe). Une vaste campagne de réquisition de tout ce qui peut flotter, civil et militaire, est alors lancée pour porter secours aux soldats, à base de petits bateaux, moins accessibles aux bombes ennemies. Certains propriétaires de bateaux de plaisance se portent volontaires pour conduire leurs embarcations eux-mêmes plutôt que de les confier à l’armée, peu habituée à manoeuvrer ce genre de véhicules. Foreman, justement un des propriétaires d’embarcation, prend la tête de cet engagement comme supplétif. Un de ses voisins, John Holden (Richard Attenborough), lui-même propriétaire du Héron et sous la pression d’une épouse, Grace (Patricia Plunkett), paniquée et se refusant à imaginer son mari sous les drapeaux, renâcle davantage à la réquisition de son bateau. Il obtempère néanmoins et, une fois éloigné de Grace, finit par se joindre aux volontaire à la manœuvre de l’hétéroclite flottille.

Foreman et Holden, arrivant sur les lieux, sont bloqués quelques heures sur la plage de Dunkerque par une avarie de moteur et y partagent le sort des soldats, sous le feu ennemi. Ils observent les longues files d’hommes s’enfonçant dans la mer dans l’attente d’un navire à aborder. Ils écoutent, ils tentent de rassurer, ils se protègent des mêmes obus que leurs compagnons, ils contemplent le même horizon rougi des faubourgs en flamme de la ville, ils regardent les bâtiments de la Navy coulant avec leur cargaison de soldats à peine récupérés sur le sable. Ils se lient en particulier avec les hommes survivants du caporal Bins qui les aident à réparer le moteur du Héron. Jusqu’à l’heure où Holden pourra, seul, lever l’ancre et rapatrier son petit lot de rescapés sur les côtes anglaises.

En 1958, le réalisateur Leslie Norman en était encore à ses premières tentatives dans le cinéma. Tentatives qu’il allait bientôt abandonner pour une carrière à la télévision, avec la direction de multiples épisodes de séries mémorables comme « Le Saint », « Chapeau melon et bottes de cuir », « Amicalement votre », … Le pourquoi de ce revirement serait sans doute à creuser, et à regretter tant « Dunkerque » (« Dunkirk » pour la VO) est un film étonnant. Le pourquoi de l’oubli de cette réalisation serait sans doute également à questionner tellement le film semble avoir une place à part dans le paysage des films de guerre.

Le premier étonnement vient de l’histoire elle-même, ou du moins du choix du sujet, relatant la catastrophe nationale que fut la défaite de la bataille de Dunkerque. A-t-on tant d’autre exemple à l’époque de récits d’une défaite par les battus eux-mêmes, surtout si peu de temps après qu’elle soit survenue ? D’autant que le parti pris n’est pas ici de transformer la réalité, de la camoufler, de la travestir en une forme de victoire quelconque. Non, le choix est bien de montrer l’âpreté du sort de ces combattants quasiment livrés à eux-mêmes, les hésitations du commandement, les lenteurs des secours. Bien sûr, il y a une forme d’héroïsme dans l’intervention de ces civils venant au secours de leur armée, une forme de grandeur dans la révolte spontanée d’une partie de la population contre les lenteurs de la guerre officielle, une forme de bravoure sobre et émouvante dans ce choix de fourmi se portant au secours de l’éléphant paralysé. Mais il n’est pas pour autant question d’en faire une vertu unanimement partagée. Les petites lâchetés du quotidien restent présentes, les petits bouts de courage comme ceux de veulerie ou de couardise, tant chez les civils que chez les militaires.

Le second étonnement tient dans le choix de raconter cette histoire en deux parties parallèles, l’une sur place et l’autre au pays, ne fusionnant que dans la seconde partie du film. Comme deux volets fonctionnant en contrepoint, avec une économie de moyens inhabituelle pour un genre ordinairement plus spectaculaire. Toute l’épopée du groupe mené par le caporal Bins se déroule presque comme une partie de campagne. Il y a bien quelques épisodes de combats, mais décrits comme de l’extérieur, comme le ferait un journaliste présent sur les lieux mais qui ne prendrait pas part à l’action. Le petit groupe erre de place en place, croisant presque sans y croire une colonne de réfugiés ou une batterie d’artillerie. Tels des enfants perdus, ils tentent bien de s’intégrer à une unité de rencontre pour en être presqu’aussitôt expédiés comme on renvoie des enfants pour les éloigner d’un danger. Les combats, dans une zone pourtant censée grouiller d’ennemis, sont épisodiques, brefs, comme irréels dans un jeu de cache-cache enfantin. Seuls apparaissent les destructions, les ruines, les épaves à mesure qu’on se rapproche de la ville. Sur la plage, la mort rôde sans qu’elle effraie vraiment les hommes qui attendent, comme un simple fait. La mort est là ? Oui, et alors ? Elle reste neutre, impersonnelle, tombant du ciel dans un bruit de Stuka ou de Messerschmit, sans visage ennemi à haïr.

Le troisième étonnement réside dans la qualité de l’interprétation des trois acteurs principaux.

Que ce soit Bernard Lee, qui tiendra son heure de gloire dans le personnage récurrent du M de la série des James Bond. Avec sa grande carcasse posée, paternelle, il figure ce courage de la révolte modeste, presque silencieuse. Il est cette force tranquille dont les anglais se sont fait une spécialité. Quiconque croyait qu’il s’agissait d’une image d’Epinal n’a pourtant pu qu’en vérifier l’existence dans la sobriété des réactions de la population après les récents attentats de Londres. On peut bien penser ce que l’on veut des tenants et des aboutissants du terrorisme, de la capacité de propagande des images télévisées, il y a dans l’interprétation de Bernard Lee quelque chose qui résonne jusqu’à aujourd’hui.

Que ce soit Richard Attenborough incarnant un Holden paralysé entre plusieurs fidélités, entre la peur et le courage, entre l’égoïsme et la main tendue. Petit homme gris, derrière ses lunettes rondes et sa moustache proprette, il est cet homme ordinaire écrasé par le doute. Il est ce héros quasiment malgré lui, navigant à sa mesure dans un monde en folie. Et de sa mesure, entre dignité et indignité, naît un geste qui, bien qu’hésitant, prend sa part de l’avancée de l’Histoire.

Que ce soit John Mills au contact d’un front qu’il recherche tout en l’évitant. Caporal d’occasion qui ne s’était jamais imaginé à la tête d’un groupe d’hommes qui attendent de lui ce qu’il attendrait lui-même d’un plus gradé que lui. Basculant soudainement d’un statut d’enfant que l’on guide à un statut d’adulte qui guide les autre, à un statut quasiment de père qui se retrouve en charge d’une marmaille plus ou moins docile. Deuxième père dans cette histoire, accouché dans son nouveau statut dans la brutalité d’un camion qui explose et tue son officier, comme on se découvre père brutalement à l’expulsion d’un enfant du ventre de sa mère malgré les mois d’attente d’un évènement qu’on ne vivait qu’en pensée. Bins est cette métamorphose, cette déstabilisation, ce cataclysme du changement de rôle, de l’autorité nouvelle qui vous assomme, de la responsabilité qu’il faut apprendre en un quart de seconde de bon ou de mauvais gré.

Métaphoriquement, Leslie Norman nous raconte ainsi l’histoire d’une naissance, dans la douleur et dans le sang, comme toute naissance d’avant l’invention de la péridurale. Et comme d’habitude dans le cinéma anglo-saxon, les simples noms des personnages sont profondément signifiants. Avec un père fantasmé, Foreman, littéralement l’homme du devant, celui qui montre la route, qui guide sa famille, sa tribu, même au prix de sa vie. Et on reconnaît alors l’étymologie de « obstétrique », du latin « ob stare », se tenir devant. Père fantasmé ou plus précisément accoucheur. Avec une mère fantasmée, Holden, littéralement celui qui tient, comme une mère tient et protège sa famille, pleine de doutes et de craintes, mais finalement porteuse de ce courage de tous les jours face à l’adversité quotidienne. Avec un chef de famille réel, incarné, Bins, littéralement à la fois « boîtes » mais ici phonétiquement « têtes » (« beans »), à la tête de ce minuscule groupe qui s’organise face au monde pour se défendre, se protéger, survivre, prospérer, se reproduire. Ainsi doté d’un père, d’une mère, et d’un accoucheur, un monde nouveau peut enfin naître du chaos, une société nouvelle, une nation prête à traverser la douleur et la guerre pour en sortir grandie et réunifiée.

Parti du triste constat d’une cuisante défaite, passant par les affres de la tristesse, de l’errance, de l’incompréhension, sans jamais tomber dans un naïf acte de foi patriotique, Norman en arrive à nous faire sentir, sous la cendre et les décombres, cet espoir insensé que rien n’est jamais perdu, à ce paradoxe de la survie qu’elle est rebelle à toute destruction.

Le plus grand étonnement, au bout du compte, est au bout du compte celui qui s’interroge sur les raisons de l’oubli d’un film de ce gabarit. Et sur ce qu’on retiendrait du cinéma du passé si quelques énergumènes obscurs ne se tenaient anonymement derrière leurs tables de programmation du petit écran à nous distiller quelques unes de ces perles rares.

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Chambre 1408 (1408)

Une heure dans la vie d’Enslin

Les festivals sont l’occasion de se présenter devant une salle de cinéma avec à peine une petite idée, et même parfois moins, du sujet du film. On est là, au pif, juste en faisant confiance au sélectionneur qui a programmé tel ou tel film pour nous le faire découvrir. Avec le plaisir de la découverte, que ce soit pour les films en compétition ou pour ceux qui sont présentés en avant-première hors compétition. C’est le cas de ce « Chambre 1408 », d’un certain Mikael Hafström, illustre inconnu suédois passé en Amérique. On sait juste que sa place se situe quelque part entre le genre horreur et le genre fantastique. Ca fait bien court, quand même.

Affiche France (cinemovies.fr)

L’histoire raconte les mésaventures de Mike Enslin (John Cusack), l’auteur de premier roman qui avait eu un certain succès, et qui a tourné casaque en se spécialisant dans la rédaction de guides touristiques divers en rapport avec les maisons hantées. Sans être dupe du fond d’arnaque publicitaire qui s’y cache, Mike surfe sur le goût de ses lecteurs en leur proposant une étude de terrain des 10 meilleures chambres d’hôtel hantées du pays, en les classant comme les restaurants chez Michelin et en les notant sur une échelle de 1 à 10 Cranes après les avoir testées lui-même. Blasé mais professionnel, il reçoit un jour par la poste le signalement d’une chambre 1408 du Dolphin Hotel à New York. Le signalement est suffisamment intrigant pour qu’il décide de la réserver pour une nuit. Mais première surprise, On lui répond que la chambre n’est jamais disponible. Mike doit faire jouer les relations de son éditeur pour avoir une vague réservation. Arrivé à New York, deuxième surprise, on dérange jusqu’au Directeur de l’hôtel, Gerald Olin (Samuel L. Jackson), qui tente encore de le dissuader de passer la nuit dans cette chambre, qu’il a interdite à la location depuis des années du fait de son caractère « maléfique». La chambre reste entretenue car la multinationale qui possède l’hôtel n’a jamais accepté de la condamner physiquement, mais uniquement avec d’infinies précautions.
Affiche Allemagne (cinemovies.fr)
Malgré toute la persuasion d’Olin, Mike insiste et finit par obtenir la chambre dont on lui apprend que nul n’y a résisté plus d’une heure. D’abord dépité par la grande banalité de la chambre, Mike réalise rapidement qu’il s’y passe des choses étranges. En particulier avec le dérèglement subit du radio-réveil qui se met en position « compte à rebours » et commence à égrener le temps à partir de 60 minutes. Commence alors une montée en charge des calamités, à commencer par le blocage de la porte d’entrée interdisant toute échappatoire, puis avec une succession de cauchemars de plus en plus éprouvants, replongeant Mike dans son passé récent, avec la mort de sa fille Katie (Jasmine Jessica Anthony) et la séparation d’avec sa femme Lily (Mary McCormack).

Afiche USA (cinemovies.fr)
Disons le carrément et sans fausse honte, si j’ai gardé une certaine attirance pour le cinéma fantastique, j’ai lâché l’affaire des films d’horreur depuis Boris Karloff. Je n’ai entendu parler de Carlos Romero et de Mario Bava que depuis peu. Je ne me suis avalé un film de chacun jusqu’au bout que très récemment et par pur souci documentaire. Et avec le sentiment, pendant le film et à son issue, d’une navrante perte de temps. Enfin, ce n’est que mon avis, je sais, mais je le partage complètement … En tout cas, tout ça pour dire d’où on part dans cet avis hautement éclairé.

Durant la version précédente du festival de Deauville, je m’étais d’ailleurs fait prendre au même piège avec un film du même acabit qui répondait au doux nom de « Pulse ». De mémoire, il me semble que la plus grande partie de mes commentaires de l’époque pourrait sans grand changement s’adapter au film d’aujourd’hui, si ce n’est une qualité nettement supérieure des effets spéciaux ici. Epargnons-nous donc le fastidieux travail de répétition, et renvoyons simplement les plus courageux à l’original.

Il serait par contre bien plus amusant de se demander ce qui se cache derrière cette accumulation de catastrophes effrayantes. Qu’est-ce qui guide la progression d’une frayeur à la suivante ? Y a-t-il une logique dans cette affaire, ou les choses s’enchaîne-t-elles sans autre ordre que dans un cauchemar, sans autre fil conducteur que la montée du taux d’adrénaline plasmatique ? A cette question, en dehors d’un rappel aux liens familiaux, avec le père, l’ex-femme, la fille morte, je ne vois pas bien de réponse évidente. S’agirait-il donc d’une façon d’aborder les difficultés des liens affectifs ? La phrase du père cauchemardé dans sa chambre d’hôpital et depuis son fauteuil roulant, disant à Mike « Tu es comme j’étais ; je suis comme tu seras » est-elle une clé qui doit nous ouvrir le coffre où est cachée la solution ? Une clé qui risque de se briser dans la serrure à l’image de la clé de la porte de la chambre ? Le tourbillon qui déverse des paquets de mer dans la chambre de Mike et manque de le noyer a-t-il quelque chose à voir avec un liquide amniotique inversé, porteur de mort plus que de vie ? Le réveil de Mike sur un lit d’hôpital après cette noyade serait-il un substitut de naissance au sortir de la salle de travail ?

La persévérance des catastrophes malgré le passage par l’eau, soit brûlante soit source de noyade, par la terre, avec l’envahissement de l’écran par les cendres de Katie, par l’air, avec la tentative déjouée de Mike de s’échapper par les gaines de climatisation de la chambre, ne prend apparemment fin qu’avec le passage par le feu qui dévore la chambre, comme le fer rouge d’une cautérisation Des quatre éléments classiques, seul le dernier semblerait offrir une porte de sortie. Serait-ce pour signifier la proximité d’un retour vers le réel avec une entrée en enfer, le siège des flammes éternelles ?

Autant de questions sans doute plus intéressantes que de simplement se laisser immerger sous des vagues d’épinéphrine, mais … Mais il se fait tard, et après tout, plutôt que de disserter à l’infini, si on disait simplement que ce film m’a copieusement gonflé, est-ce que ça n’irait pas plus vite ?
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Un mur à Jérusalem

Vers une subjectivité maîtrisée

Il est sans doute difficile de rester neutre sur un sujet encore aujourd’hui aussi sensible que la création de l’état d’Israël. Quand, en 1970, Albert Knobler et Frédéric Rossif tentent une présentation historique et documentaire des évènements en en faisant débuter le récit à la fin du XIXème siècle et en en déroulant le fil jusqu’à la fin de la Guerre des Six Jours, le projet n’en est pas moins polémique, même s’il s’inscrit dans un contexte politique et émotionnel bien différent d’aujourd’hui. De plus, le film ne doit pas être confondu avec un documentaire portant le même titre, publié en 2007 mais concernant le mur de séparation érigé par Israël en bordure de la frontière avec la Cisjordanie.

Affiche France (bobtheque.com)

S’appuyant sur le talent de documentariste certain de Frédéric Rossif, sur un texte de Joseph Kessel, sur une narration par Georges Descrières, Bérangère Dautun, et par Michel Bouquet pour les citations bibliques, le film se compose exclusivement d’images d’archives en noir et blanc. Manifestement, il présente la situation avec des sympathies israéliennes, sensible au souffle épique d’une lutte contre l’adversité menant le peuple juif de son statut d’exilé dispersé à celui lui permettant de disposer d’un pays qui lui soit propre, au travers d’un siècle riche en rebondissements, retournements, horreurs et misères. Les éléments de polémiques ne sont pas omis, de l’acquisition progressive des terres aux évènements de Deir Yassin, même s’ils ne prennent pas la part que leur donnerait une présentation partisane opposée. Il est vrai qu’il était probablement difficile de faire entrer l’ensemble de la complexité d’une histoire aussi chargée dans les 90 minutes du film et d’en conserver simultanément le propos épique.

Dans une première partie du film, des pogroms d’Europe de l’Est, de l’affaire Dreyfus avec la prise de conscience de Théodore Herzl de la nécessité de porter le sujet sur un plan politique avec la création de la pensée et du mouvement sionistes, à la lente mise en place des différentes étapes traduisant ce projet en pratique au travers des vicissitudes du XXème siècle, les choses se construisent au fil des années. Les premiers immigrants, l’installation, la cohabitation avec les autochtones musulmans dans le contexte de l’Empire Ottoman finissant, l’arrivée de la Première Guerre Mondiale, de l’autorité britannique issue de la guerre, du mandat de la Société des Nations, et de ses propres objectifs dans le cadre d’une politique coloniale à l’échelle mondiale, la déclaration Balfour puis le Livre Blanc sur l’avenir de la Palestine désormais hébergeant juifs, arabes, et anglais, tous les jalons historiques sont rapidement passés en revue avant que ne s’abatte le séisme de la Seconde Guerre Mondiale. Et ces jalons sont placés dans leur cadre de l’histoire mondiale, avec la constitution des puissances américaine et soviétique et le lent déclin des puissances coloniales européennes.

La seconde partie débute avec l’implication des différents groupes dans la Seconde Guerre Mondiale, le Grand Mufti de Jérusalem faisant pencher les musulmans vers l’alliance avec le Reich et les juifs contribuant à la lutte alliée dans la Brigade Juive au sein d’une armée britannique qui cherche également appui auprès d’une partie des arabes, promettant à chacun une terre après la victoire. Au sortir de la guerre, cette double promesse est cependant difficile à tenir, et les anglais finissent par prendre parti pour le camp arabe. Ainsi débute la révolte juive avec passage à la voie armée, dans un contexte international plombé entre autres choses par l’épopée des bateaux de la liberté dont le célèbre Exodus et par les camps anglais d’internement des immigrants tout juste sortis des camps de concentration. Finalement, l’ONU vote en 1948 la création de deux états, l’un arabe et l’autre juif dans des frontières alambiquées partageant la Palestine, et c’est le début des luttes directes israélo-arabes avec les guerres de 48, 56 et 67 simultanément à l’arrivée de nouveaux contingents d’immigrants dès l’indépendance et au développement économique du pays.

Le film se clôt sur la fin de la Guerre des Six Jours avec l’image célèbre du Général Moshe Dayan déposant un mot d’espoir de paix dans une fente du Mur des Lamentations enfin accessible aux juifs.

Bien qu’il n’ait absolument rien d’un document de propagande, par son angle choisi de description du développement d’un mouvement national, depuis sa naissance jusqu’à la création d’un état, « Un mur à Jérusalem » a à l’évidence une coloration partisane bien, on l’a déjà dit, qu’il ne fasse pas l’impasse totale sur certaines des zones troubles de cette histoire. Comme toute tranche d’Histoire, il serait effectivement probablement naïf de la lire comme une lutte du blanc contre le noir, du bien contre le mal. Les enjeux sont nécessairement plus troublés qu’une simple réduction serait tentée de les voir. Les situations complexes ne peuvent se résumer à cela, parasitées qu’elles sont par des développements annexes, des branches parallèles de l’histoire qui bourgeonnent, évoluent, se brisent, repoussent jusqu’à pouvoir parfois masquer ou dénaturer le sens global et les motifs initiaux.

Conserver un regard objectif devient alors une gageure voire une impossibilité dont la résolution ne peut passer que par le rappel des motivations et des faits historiques tels que vus et vécus par chacune des parties. Le film fait alors figure non pas de vérité absolue mais de cette part de vérité qui habite le cœur et la mémoire de toute une partie des protagonistes. Une vérité teintée d’un souffle, que nous avons dit « épique » , qui transforme une tranche d’Histoire en quelque chose de l’ordre de l’identité sans la reconnaissance de laquelle il n’y a pas de reconnaissance de l’autre, de respect mutuel, et d’apaisement possibles. J’ignore si une approche comparable, ouverte et non volontairement propagandiste, a été réalisée sur la vision arabe de cette histoire. Dans l’affirmative, il serait fondamental de mettre les deux regards en parallèle, non pas pour les juger mais pour en comprendre les perspectives respectives et en cerner les contradictions mutuelles éventuelles. Dans le cas contraire, on ne pourrait qu’espérer qu’une telle démarche puisse bientôt se faire jour.
(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)
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23 octobre 2008

Still life (Sanxia haoren)

Trois-Gorges profondes

Vous en voulez, du cinéma d’ailleurs ? Vous en voulez du cinéma qui ne ressemble à rien d’autre ? Vous en voulez, du film dépaysant qui vous plonge dans une culture sans référence commune avec votre quotidien sans pitié ? Et bien passez votre chemin ! Ce cinéma d’Asie n’est pas fait pour vous. Vous trouverez peut-être votre bonheur dans d’autres salles, avec des musiques planantes, des poignards qui volent, des sabres qui sifflent. Ici, rien de tout ça, ce n’est pas le genre de la maison. Mais si vous cherchez à voir une société qui se transforme, un quotidien épuisant, des petits riens qui fabriquent un grand tout au bout du bout du total, une humanité de sueur sans honte et sans ostentation, un quotidien de larmes contenues, d’effort, de volonté, d’abnégation, de lenteur pesante, de misère honorable, de simplicité, de rapports tout simplement humains, alors arrêtez-vous. Posez une fesse sur ce fauteuil, avalez un grand café serré, et regardez-moi ça. « Still life » est fait pour vous. Vous voulez voir la vie, la vraie, celle qui est au bout du monde mais qui vous montre ce que pourrait être la votre, ce qu’elle est probablement aussi au moins en partie, sous votre coin de ciel à vous, au milieu des vôtres ou au milieu de votre solitude. C’est à cette porte là qu’il vous faut frapper.

Affiche France (cinemovies.fr)

Deux histoires évoluent en parallèle dans une ville de la Chine du sud profonde, une ville promise à la noyade quand aura été achevé le barrage des Trois Gorges et que ses eaux auront atteint leur niveau définitif. En attendant, les bas quartiers se préparent au submergement dans une ambiance de démolition active, sous les coups de masses et de pioches d’une multitude d’ouvriers drainés de toute la région pour gagner quelques sous sur l’immense chantier. Les hauts quartiers, eux, abritent toute une vie destinée à demeurer. Mais l’ambiance industrieuse est partout, des manœuvres vivant de leur sueur aux marchands de sommeil dans des taudis migrant au rythme des expropriations et des destructions, aux cadres du chantier pas si loin de partager la même vie d’éloignement, de solitude, d’abnégation, de lasse acceptation que les ouvriers miséreux, aux embarcations brinquebalantes sur le plan d’eau en cours de digestion des immeubles qu’il a déjà engloutis.

Arrivant à la ville à la recherche de sa fille, partie avec sa mère quelques 16 ans plus tôt, sur la seule piste qu’il possède, celle de son beau-frère patron d’un de ces bateaux du fleuve, un mineur se retrouve contraint d’attendre le retour de sa femme en vadrouille dans une ville voisine. Et comme il faut bien vivre en attendant, le voilà engagé à la démolition générale. Jusqu’au retour de sa femme qui lui apprend que sa fille est encore ailleurs, plus au sud : « Mais ce n’est pas ici le sud ? », « Si, mais encore plus au sud ». Comme s’il y avait toujours plus loin à aller, toujours plus profond à creuser, toujours un horizon à atteindre, même à pas minuscules mais dont l’accumulation rend toute chose possible. Même de racheter cette femme, depuis si longtemps partie, à son employeur. La racheter aussi simplement qu’on achète un terrain, en convenant du prix et en repartant au labeur pour en accumuler le montant. Le temps n’a rien à y faire. Petit à petit, tout est possible, même pour acquérir cette femme qui sait que tout se paye et que rien ne justifie l’emportement d’une manifestation d’émotion.

De son côté, une infirmière arrive à la recherche de son mari qui n’a pas regagné leur domicile depuis deux ans tant il est occupé à son labeur d’ingénieur sur le chantier du barrage. Au début, quelques coups de fils maintenaient encore un semblant de lien, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que la coquille vide d’un lien distendu avant de cesser complètement. Hébergée chez un ami, elle poursuit sa quête d’un mari qui semble s’éloigner à chaque fois qu’elle retrouve sa trace, elle finit par obtenir une rencontre dont la vacuité la confirme dans son désir d’annoncer une liaison et son souhait de divorce.

Navigant au gré de ces deux quêtes, qui ne se croisent jamais, le film dévide à l’infini l’écheveau des attentes, des espoirs, des déceptions, des retours, des éloignements, des ruptures. Mais il le fait dans un monde de lenteur et de lassitude, où rien ne semble émouvoir tant les sentiments sont contenus dans un mélange de pudeur et d’abnégation. Aucune révolte ne vient s’interposer, aucun cri, aucune course. La douleur comme la joie sont muettes, sobres, à peine émaillées par un regard ou épisodiquement une larme silencieuse. Le temps s’écoule lentement, inexorable, impitoyable, comme sur cette rangée de montres et de réveils, en collection dérisoire, pendant sur une corde à linge dans la modeste cuisine du logement qui abrite l’infirmière.

Et au milieu de ces histoires intriquées, au milieu de ces décombres interminables de bâtiments et de sentiments en ruines, un immeuble délirant se fait à peine remarquer tant le paysage est sinistre et désolé. Tout au plus se demande-t-on, l’espace d’une fugace seconde, à quoi pouvait bien servir cette étrange bâtisse avant de tomber dans la désolation de la décrépitude. On le croise par instant, pour finir par s’y habituer comme à une étrangeté sans conséquence. Jusqu’au moment où, sans annonce et sans autre suite, en quelques secondes, il se détache du sol dans un nuage de poussière avant de s’élancer vers le ciel et d’y disparaître comme une fusée regagnant son orbite. Pas d’annonce, pas de suite. Juste cet instant qui emporte avec lui tout ce que le film scrute au ras du sol, à la manière d’un entomologiste de l’âme, de la société chinoise, du fardeau de la vie, des destins qui se croisent plus qu’ils ne se nouent, et qui verrait sans trop comprendre disparaître à l’horizon un étrange papillon coloré là où il avait laissé la chenille grise et velue qu’il observait, avant de retourner à la patiente étude des chenilles suivantes, au plus près des herbes et des cailloux.

Une société chinoise en cours de construction, dans un monde en déconstruction. Où chacun, jusqu’au plus humble, a son téléphone portable, même s’il loge sous les arcades d’un pont. Où on danse la valse comme par obligation, comme en pensant à autre chose. Où les petits trafics s’accommodent des grands projets. Une Chine des petites gens, et des grandes gens qui ne savent pas encore quoi faire de cette ascension sociale. Une société du silence et de l’acceptation, où le plaisir pourrait aussi bien être une forme du devoir. Une société qui sait que le monde est dur, qui sait ce que veut dire la misère, qui a appris à se peindre des couleurs de la muraille pour échapper aux rigueurs du sort, qui sait aussi que l’intime n’a rien à faire au dehors.

« Still life » est un cinéma de cette Chine là, de ces hommes là qui savent le prix de la douleur, de cette prudence et de cet acharnement discret.
(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)
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20 octobre 2008

Le silence de la mer

Voyage dans le Vercors

Vous croyez avoir tout vu. Enfin pas tout, mais suffisamment pour vous faire une idée rapide des choses quand on vous annonce un film en vous le rangeant dans une catégorie générale, et en vous citant à la volée le réalisateur et un ou deux acteurs. Vous vous dîtes « Un film sur la guerre, un film de Jean-Pierre Melville ? Pas d'histoire, c'est encore un truc comme « L'Armée des Ombres ». C'est du solide, du truc de qualité, mais bon, c'est vu et revu. On va encore se taper ça ? ». Et puis Paulette insiste. « Allez quoi, c'est un des rares Melville que je n'ai pas vu ». Alors vous vous laissez faire, presque conscient de la ronflette qui vous attend. Et puis le film commence, et tout change. Comment décrire ça ? Dire que ce qui se passe alors sur l'écran ne ressemble à rien d'autre ? Dire que le sommeil s'enfuit subitement malgré l'heure tardive et malgré un rythme de corbillard neurasthénique ? Peut-être, mais c'est encore bien loin de la vérité.

Affiche France (oeil-ecran.com)


L'histoire est pourtant simple. En pleine seconde guerre mondiale, un officier allemand, Werner Von Ebrennac (Howard Vernon), prend ses quartiers dans la maison réquisitionnée d'un vieil homme (Jean-Marie Robain) et de sa nièce (Nicole Stéphane). Avant son arrivée, il fait livrer quelques malles qui sont installées dans une chambre à l'étage, puis il apparaît quelques jours plus tard. Il rentre chaque soir de la Kommandantur et y repart chaque matin. Chaque soir, il suit le même rituel. Les premiers jours vêtu de son uniforme, puis en civil afin de ne pas heurter ses hôtes obligés, il descend au salon où, devant la cheminée, le vieil homme tire sur sa pipe tandis que sa nièce tricote. Décidant de lutter à leur mesure, les deux français offrent une résistance passive à l'occupant, ne lui accordant pas un mot. On n'entendra d'ailleurs de tout le film quasiment jamais le son de leur voix si ce n'est celle du vieil homme, en voix off, qui fait office de narrateur.

Pourtant, l'allemand met de la bonne volonté dans ses tentatives de fraternisation. Inlassablement, soir après soir, il répète le même rituel : arrivée au salon, un bonjour sans réponse, quelques secondes de pause, une visite de la pièce, de sa décoration, de son ameublement, de son âme, de l'âtre qui crépite et réchauffe les mains et le corps, et un monologue de quelques minutes dans un français impeccable, comme s'il participait à une conversation polie de bonne compagnie, puis un bonsoir avant une sortie discrète vers l'étage et sa chambre. Jour après jour, l'officier se livre ainsi de plus en plus intimement, livrant sa vision de la guerre, de l'occupation, de son amour pour la France, ses paysages, sa culture, de l'opportunité qu'il ressent d'unir le destin de deux peuples trop longtemps rivaux mais destinés à s'entendre, plus, à se compléter.

Le rituel ne s'interrompt qu'une seule fois, lorsque l'officier annonce à ses hôtes la joie qu'il éprouve d'avoir obtenu une permission de plusieurs jours qu'il mettra à profit pour se rendre à Paris, capitale des lumières dans son panthéon personnel, s'imprégner de la glorieuse cité et retrouver quelques-uns de ses amis qui y sont affectés. Délaissant pour quelques instants la maison, la caméra suit alors l'officier dans son périple parisien, d'abord tout à son émerveillement de la visite des rues et des monuments, puis dans son immense déception lors de ses entretiens avec ses amis retrouvés à l'état-major, lorsqu'il saisit enfin le décalage qui les sépare de lui, eux qui ne voient en la France qu'un ennemi à abattre, une femme à abuser, un butin à piller.

De retour chez ses hôtes, désabusé, meurtri, presque trahi, il leur annonce son futur départ suite à sa demande d'affectation sur un front combattant où, dans le feu de la bataille, il espère noyer sa déception au contact de la mort. A cette aveu, il obtiendra l'unique regard et l'unique mot que lui répondra la nièce de toute leur proximité, un regard chargé de peine et un adieu d'autant plus poignant qu'il fait suite à un insondable silence. Le film s'achève alors sur le départ de Von Ebrennac, comme il était venu, laissant la maison retourner à l'anonymat et au tête-à-tête silencieux du vieil homme tirant sur sa pipe et de sa nièce plongée dans ses travaux de couture.

Le film est l'adaptation non autorisée du livre de Jean Bruller, dit Vercors, publié en 1942, en pleine période d'occupation, et distribué sous le manteau. Tenant tant à son projet, Melville y engagera ses dernières économies, le tournera dans une extrême économie de moyens (le tournage a lieu dans la maison-même de Vercors ; les moyens techniques sont loués ou prêtés et plus ou moins défaillants), avec des acteurs d'occasion (Jean-Marie Robain étant un ami de guerre de Melville et Nicole Stéphane étant une amie de sa famille), et n'obtenant l'accord définitif de l'auteur du livre qu'après en avoir achevé le tournage, et après avoir mis dans la balance son acceptation par avance de brûler les négatifs si un jury d'anciens résistants désigné par Vercors en désapprouvait la diffusion.

Livre étonnant par son choix, la France étant encore sous la botte allemande, de ne pas diaboliser l'ennemi, de le montrer humain, dans une tragique erreur, certes, mais encore capable de reconnaître cette erreur et d'en abandonner la voie. Film étonnant qui se présente comme la quasi lecture de l'ouvrage, illustrée d'images sobres, à peine introduite par une courte séquence préparatoire, et émaillée des seuls monologues de l'officier.

En peu de mots, en peu d'images, en peu d'action, il se crée une tension entre des personnages qui respirent l'humanité même s'ils sont de deux camps opposés. A la violence qu'on sait, sans qu'elle soit simplement dite ou montrée, fait écho une violence des sentiments, face à un ennemi qui se veut libérateur. Il y a dans cette confrontation plus que du combat, il y a de l'incompréhension, qui se mue elle-même progressivement en compréhension, sans jamais devenir acceptation. Il y a des hommes en face les uns des autres, cherchant à se comprendre, certes maladroitement, certes dans la contrainte, mais finalement pas si éloignés les uns des autres. Les vrais ennemis sont ailleurs, dans ces anciens condisciples de l'officier, incapables d'autre chose que d'un désir de destruction et d'hégémonie.

Il y a dans cette politesse de l'ordonnance transportant les malles de Von Ebrennac dans puis hors de la maison, quelque chose de naturel qui reste de ce monde, loin des uniformes et des attitudes figées et attendues des officiers de l'état-major allemand de Paris. Il y a dans l'occupation progressive de cette maison, d'abord par la dépose de quelques paquets, puis par la présence plus que discrète de quelques hommes de troupe engoncés dans leurs vareuses d'hiver sur des chevaux lourds et partageant avec eux la paille de l'écurie, à la fois une humanité mais aussi une irréalité faisant de la guerre une étrangeté qui ne peut être que passagère. Et l'image d'un noir et blanc vaguement délavé, d'un léger flou des contours, rehausse sans y toucher cette impression d'étrangeté.

La guerre, vue d'ici, n'est pas un combat de l'acier contre le sang. Elle est la lutte entre deux volontés, chacune se croyant honnête et légitime, mais tirant de ce calme apparent peut-être une violence encore plus sourde, une violence contre l'âme, contre l'esprit. L'officier peut bien mettre toute la douceur et la politesse qu'il veut dans ses approches, il ne retrouve une capacité à être accepté que lorsqu'il annonce son départ. D'occupant, il devient subitement invité, et c'est toute la différence. Alors seulement peut-on voir sur les épaules de la nièce offrant son premier regard et son premier mot à l'officier le motif de deux mains tendues l'une vers l'autre.

Etrange épilogue que cet espoir en un rapprochement sur une base de respect mutuel dans un ouvrage écrit, publié, et diffusé en pleine occupation, alors qu'on se serait attendu à un tout autre encouragement de la fibre patriotique. Etonnante lucidité au beau milieu de la tourmente. Admirable vision de ce que la paix à venir, puisque toute chose même la guerre, doit avoir une fin, allait devoir intégrer pour ne plus que pareille folie se reproduise un jour.

Bien avant l'inspiration policière de ses films ultérieurs, et malgré la forme très littéraire choisie, probablement pour ne pas risquer de trahir la limpidité du texte, Melville fait ses premières armes dans un cinéma de l'intérieur, fait de lenteur, de pauses, de réflexion. Il est déjà dans ce modèle de simplicité à base de quotidienneté banale qu'il affectionnera par la suite, bien avant les auteurs de la Nouvelle Vague. A peine quelques plans symboliques sont-ils glissés au fil de l'histoire : une paisible église du terroir en arrière-plan d'un blindé prêt à tirer, un petit groupe de français ne s'écartant pas d'un pouce au passage de l'officier et de son ordonnance traversant un pont, motif ouvertement allégorique du foulard sur les épaules de la nièce.

Et l'impression est encore renforcée par le choix d'acteurs inexpérimentés, de simples amis du réalisateur, pour incarner le vieil homme et sa nièce, comme pour signifier à quel point le sujet est ici universel et indépendant de la présence de quelque tête d'affiche. Pour signifier à quel point l'anonymat et le calme de la mer recèlent une puissance de dilution de toutes les hérésies de l'esprit humain même le plus retors. Une puissance de dilution dont la capacité à effacer toute trace sur le sable, dans le calme, la lenteur, la patience, le silence, vient à bout des plus fortes empreintes qui se croyaient au comble de la maîtrise et de l'imposition d'une volonté étrangère et simplement humaine.

« Les chiens aboient et la caravane passe », aurait dit la culture populaire. « Tout tyran est mortel », auraient pensé tous les résistants du monde. Vercors et Melville ajoutent que la caravane peut, quant à elle, choisir d'adopter et de pacifier ces chiens qui aboyaient, et que tout espoir de transformer un tyran doit non seulement être conservé mais fait aussi grandir en humanité tant le tyran déchu que ses victimes.
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Le premier cri

Tu enfantais dans la douleur ...

A quoi je m'attendais ? A vrai dire, je n'en sais rien. J'avais juste vu une affiche d'allure sympathique : un coucher de soleil et un corps de femme de profil en ombre chinoise. Quelque chose qui évoquait un peu l'affiche de « La couleur pourpre ». Ca ne pouvait pas être mal, avec une affiche pareille. On voit bien que le ventre de la dame ne laisse aucun doute sur son état de parturiante. Ca doit causer de quelque chose en rapport avec une naissance, alors. De toute façon, les autres films, je les avais vus. Alors pourquoi pas ? Allons-y pépère …

Affiche France (cinemovies.fr)


Et là, première surprise. Ce n'est pas un film classique, mais un documentaire. Après tout, après « Bowling for Columbine », « Sicko », et « Cabale à Kaboul », on en a vu d'autres, et des bons, voire des très bons. Donc pas d'a priori. Ca va être peut-être plus austère que prévu, mais bon, on n'est pas à ça près.

Deuxième surprise, tout commence par l'accouchement d'une mexicaine dans l'eau - classique, quoi - mais au milieu des dauphins. Ca doit avoir quelque chose à voir avec un rapprochement de la nature. Mais pourquoi au milieu des dauphins ? On apprend bien quelque part qu'il est question du « sonar » des dauphins qui ferait du bien à je ne sais quoi, mais l'affaire n'est pas limpide, et pour tout dire à peine évoquée. Bon, on verra plus tard. Mais plus tard, on a beau attendre, on n'en apprend pas plus.

Troisième surprise, puisqu'on est parti à suivre la préparation puis l'accouchement de cette jeune femme, on se dit qu'on va éplucher de bout en bout une histoire avec ses tenants et ses aboutissants. Mais que nenni. On se disperse sur la même histoire à propos de plusieurs femmes de part le monde, en Inde, au Japon, aux Etats-Unis, en France, en Sibérie, au Vietnam, en plein pays Masaï. Pas question de dauphin à tous les étages, bien sûr, mais des derniers jours de chacune à l'approche de ses couches. Avec en point d'orgue, l'accouchement de chacune. Non pas que l'histoire ne soit pas touchante, mais qu'est-elle d'autre que touchante ?

Le point commun de toutes ces situations, c'est la recherche d'un minimum de médicalisation, présentée comme un parasitage technique venant priver la mère du plaisir fondamental de vivre naturellement la plus naturelle des expériences. En Inde et au Kenya, il n'y a de toute façon pas tellement le choix. Au Japon, le bon Docteur Kageshima (je crois …) se fait un devoir de rester à coté sans intervenir. Aux Etats-Unis, on frôle l'hémorragie mais finalement les choses s'arrangent après que la technologie décriée ait tout de même permis d'inquiéter la belle-mère sur son portable postée à l'autre bout du pays. Mais il y avait eu une séance de yoga au bord d'un lac en préparation d'un accouchement naturiste tant pour maman que pour papa, alors tout va bien. En Sibérie, la jeune nomade est conduite par hélico à l'hôpital local par moins 50 avant que l'accoucheuse ne décide d'une césarienne présentée comme une précaution extrême presque superflue de la part d'une blouse blanche semblant plus préoccupée de technique que de sentiment. Au Mexique, la médicalisation est bien là, mais tellement mise au second plan par la présence de dauphins qu'on y pense à peine. En France, on a droit à la maternité hospitalière avec blouses blanches, oxygène nasal et salle aseptisée. Mais la jeune femme avait vécu sa grossesse « naturellement » jusqu'au bout. Danseuse dévêtue de son état, elle s'était encore peu avant le terme produite sur un bateau-mouche l'abdomen en bandoulière sous l'œil perplexe des dîneurs étonnés. Au Vietnam, l'hôpital a quelque chose de grouillant d'une joyeuse pagaille qui fait que malgré la blouse du jeune médecin attendri supervisant ses ouailles, on a bien plus l'impression d'une scène familiale que de tout autre chose.

Gilles de Maistre nous raconte en autant d'exemplaires l'histoire d'un accouchement finalement sans problème majeur. C'est évidemment le plus souvent le cas. Qu'en aurait-il été en cas de difficulté imprévue ? Qu'en est-il de l'abaissement du taux de mortalité périnatale des mères ou des enfants par le renforcement des conditions d'hygiène ? Les survivants vont bien, merci. Les autres n'ont de toute façon pas eu la parole. Il y a deux mois, une collègue de 27 ans est morte d'une hémorragie massive durant l'accouchement de son second enfant. Deux jours plus tard, même chose pour la jeune cousine d'une seconde collègue. Toutes deux dans deux hôpitaux différents de la région parisienne, à l'été 2007. Bien sûr, on peut répondre qu'elles étaient à l'hôpital et que ça n'a rien empêché. Vrai. Mais si la chose est encore possible dans ces conditions protégées, combien l'est-elle dans les conditions plus frustres dites « naturelles » ? J'avais beau tenter de me plonger dans le regard fier ou humide des pères à l'écran, je ne pouvais tout au long du film me sortir ces deux évènements de la mémoire.

Il n'est évidemment pas question de verser dans une quelconque idolâtrie de la technique, d'une médecine à bien des égards déshumanisante. Mais de là à se complaire dans une autre idolâtrie d'une naturalité dont on a oublié ce qu'elle peut avoir de violent et de douloureux, il y a un pas qu'il serait pour le moins inconséquent de franchir à l'aveuglette.
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Live !

Totem et tabou

Une petite expérience amusante : voir un film en Septembre et n'en faire le commentaire qu'en Décembre. Qu'est-ce qui en reste après ce temps ? Qu'est-ce qui est passé à la trappe ? Bien sûr, il ne faut pas se lancer sur un classique vu, revu, et multi-commenté. Pour que l'expérience ait un sens, il vaut mieux prendre un film inconnu, de préférence en avant-première, présenté suffisamment longtemps avant sa sortie pour ne pas être influencé par les avis des autres spectateurs. Et voilà que l'occasion s'est présentée lors du Festival 2007 du Film Américain de Deauville. Au milieu de toute la cargaison, une production discrète qui ne prévoit pas sa sortie avant Janvier suivant. OK, tentons le coup. Ca s'appelle « Live ! », et c'est à peu près tout ce qu'on en savait en entrant en salle. J'exagère à peine … on savait aussi qu'elle était due à un certain Bill Guttentag et qu'elle affichait Eva Mendes au générique. Ca vous en aurait dit plus, à vous ? Ben à moi pas vraiment.

Affiche France (cinemovies.fr)

Ca raconte le montage d'une nouvelle émission de téléréalité par une productrice, Katy (Eva Mendes), embauchée par une chaîne pour faire remonter l'audience en berne. Le début du film la montre explorer les grilles de la chaîne, critiquer les faiblesses des émissions en cours, puis réunir autour d'elle une équipe chargée de l'aider à inventer un nouveau concept et à le le mettre sur pied. Progressivement émerge l'idée d'une émission choc, entièrement nouvelle, au cours de laquelle une série de candidats accepteraient de jouer à la roulette russe pour le prix d'un conséquent magot. L'idée est d'abord vue comme délirante avant de prendre lentement de la consistance au sein de l'équipe. L'étape suivante est de convaincre la chaîne de l'intérêt du concept, en passant par-dessus son insanité apparente pour ne l'examiner que de façon très pragmatique : existe-t-il un marché ? peut-on trouver des candidats ? y aurait-il des spectateurs ? y aurait-t-il des annonceurs ? L'avocat de la chaîne est mis sur le coup pour étudier les implications juridiques, qu'il soulève effectivement, pour se voir contrer par les arguments tantôt froids et commerciaux et tantôt jouant sur le défi à relever, l'attrait de la nouveauté, d'une Katy survoltée.



Affiche USA (cinemovies.fr)

Katy est si convaincante qu'elle parvient à ses fins et lance son émission dont on suit toutes les étapes de la mise en place, depuis la sélection des candidats, le tournage de la séquence de présentation de chacun d'entre eux, la campagne de promotion de l'émission, les débats parmi les responsables politiques et le public autour de ce projet, et enfin la diffusion en direct. Chaque candidat est un archétype d'un type de motivation : le gamin voulant prendre son autonomie de la tutelles parentale, le fermier voulant sauver son exploitation de la banqueroute, le surfeur accro à l'adrénaline, l'artiste rêvant d'un happening grandiose, le handicapé qui n'a rien à perdre, … L'émission est animée par un animateur vedette, le Jean-Pierre Foucaud local, qui ne sait pas trop par quel bout prendre la tension et les aléas du direct dans cette ambiance inédite. La tension monte ainsi jusqu'au paroxysme de l'émission et sur les suites qu'elle entraîne.

Le tout est filmé avec le parti pris de le présenter comme un reportage réalisé depuis le début par un cinéaste / journaliste qui accompagne chaque instant de l'histoire. Certains passages sont des interviews de l'un ou de l'autre des intervenants. D'autres sont filmés comme en caméra cachée, et d'autres encore en caméra à l'épaule. L'ensemble donne une impression de journal télévisé bien plus proche de « Cabale à Kaboul » que des réalisations de Mickael Moore, une ambiance d'immédiateté, de proximité.

La première remarque qui vient à l'esprit est la quasi-absence de souvenir concernant les personnages autres que celui de Katy. Même un petit tour sur le site de imdb.com et un petit rafraîchissement de mémoire en revoyant le visage de chacun des acteurs n'éveille aucune identification du rôle joué par chacun. Seule l'histoire reste, l'impression oppressante, la même nausée que lors de la projection. Pourquoi seule Eva Mendes ? Va savoir. Une histoire de plastique peut-être. Et surtout le très clair souvenir d'une abominable tête à claques déguisée en executive woman, à qui tout est bon pour parvenir à ses fins, dont le sourire qui aurait pu être ravageur dans un autre conteste devient ce que l'image de carnassier peine même à pleinement décrire. L'impression d'une machine sans état d'âme dont on ne peut s'empêcher d'admirer les rouages parfaits tout en ayant en permanence à l'esprit l'angoisse d'un jour croiser son chemin. Il y a du Sarkoteam dans cette équipe, du Rachida Dati dans cette Katy. Un sourire de rêve et une ambition sans mesure, une certitude quasi-religieuse dans ses objectifs, une totale absence de doute.

Et que cet « enthousiasme » soit au final communicatif n'en crée qu'encore plus de malaise. Et ce qu'il y a de plus troublant encore, si cela était possible, c'est le sentiment que cette machinerie aurait abouti au résultat rigoureusement inverse si elle avait été mise en branle sur un objectif opposé. Une machine implacable dès lors qu'elle est lancée, mais qui pourrait être lancée sur n'importe quelle piste, sans aucun recul quant à ce qu'elle vise. Il en ressort ainsi un double malaise : celui concernant la fragilité d'une société qui ne sait plus contrer un certains nombre d'arguments remettant froidement en cause des principes qui la sous-tendent, et celui de la transformation d'individus en une sorte de machine de guerre livrée à elle-même.

Finalement, on peut même se demander si le premier point n'est pas le plus déstabilisant. Habitués que nous sommes à exercer notre raison, ou plutôt à accepter de soumettre à son exercice tout aspect du fonctionnement du monde ou de la société, tout ce qui ne peut être justifié par un acte de raison devient sans valeur. Ce qui ne peut se déduire raisonnablement d'un pré-requis peut être remis en cause. Et en remontant les pré-requis d'étape en étape, on en arrive ainsi à identifier des racines nécessairement arbitraires dont toute la construction sociale découle. On en arrive à poser la question de la légitimité de ne pas tuer ou de ne pas pousser à se tuer. Au nom de quelle logique ces bases sont-elles posées ? Les mathématiciens ont résolu le problème en inventant une distinction entre axiome (ce qui est posé a priori, sans preuve) et théorème (ce qui peut se déduire d'arguments préliminaires, eux-mêmes étant soit des axiomes soit des théorèmes). C'est cette évidence qui est questionnée ici : ce que les mathématiques ont accepté comme base à leur démarche peut-il être refusé à une démarche sociale ? Le fonctionnement social peut-il se passer d'axiomes ? L'interdit d'atteinte à la vie peut-il ne pas être absolu sans remettre en question la société elle-même ? Pas toute société, d'ailleurs, mais cette société-ci. Et on pourrait poser la même question concernant tous les interdits fondamentaux : le vol, le viol, l'adultère, … Imaginez des concepts d'émission de téléréalité qui toucheraient à ces limites et vous auriez les épisodes suivants de « Live ! ».

A côté de ces points, les aspects techniques de la réalisation, en dehors de l'évidence de la forme « reportage », s'effacent dans le flou des souvenirs. Aucun autre acteur qu'Eva Mendes ne parvient à passer cette barrière. Est-ce par la présence du personnage central ou par l'écrasement de la troupe par un acteur prédominent ? Je ne saurais dire, avec le recul, bien que je pencherais subjectivement vers la première solution. La bande son, comme le découpage, sont totalement au service de la forme choisie, sans que d'autres éléments saillants ne reviennent en mémoire.

Mais après tout, quand la forme s'efface devant le fond, non pas qu'elle soit négligée mais qu'elle est telle que ni elle ne s'impose ni elle ne heurte, faut-il en être réellement attristé ou au contraire ne faut-il pas en être heureux ?

(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)

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17 octobre 2008

Je suis une légende (I am a legend)

Tonton, tes gouttes

- Je sais que ça peut paraître prétentieux, mais je vous le dis juste parce que je viens de l’apprendre : « Je suis une légende ». Figurez-vous que je n’étais même pas au courant avant que ça me tombe dessus comme ça. J’avoue que je ne sais pas encore bien quoi en penser. Je suis encore sous le choc. Un peu flatté, bien sûr. Mais aussi passablement inquiet. Tu parles ! Je m’étais levé comme d’habitude, avec le projet d’aller passer mon samedi après-midi à Montparnasse pour me faire une toile.


Affiche France (cinemovies.fr)

Rien de plus banal, non ? En tout cas quand on habite dans le quartier (j’imagine que ça peut être moins banal si on habite du côté de Shangaï, d’aller faire un tour à Montpar’). Quoi qu’il en soit, deux heures plus tard, un vague café dans le ventre, je sors du métro devant la tour. Et là, je tombe nez à nez avec une immense affiche qui me balance « Je suis une légende ». Mais pourquoi moi ? Qu’est-ce que j’ai fait pour qu’elle soit là à m’attendre et me balancer ça immédiatement à la tête ? Et puis d’abord, comment elle savait que j’allais justement passer par là ? Y’a même Will Smith pour appuyer l’affirmation. Me dites quand même pas qu’ils l’ont dérangé juste pour moi ?! J’en étais un peu sonné au point que j’ai titubé sur quelques pas qui m’ont mené par une porte vitrée grande ouverte jusqu’à une espèce de comptoir. Là, un type en veste jaune m’a collé un ticket dans la poche et je n’ai repris mes esprits que dans une salle obscure, calé dans un fauteuil rouge, devant un écran qui me racontait les aventures d’un bonhomme en tapis volant du nom de Médiavision. Soudain, même l’écran a recommencé à me redire la même chose : « Je suis une légende », pour le cas où je n’y aurais pas cru la première fois, sans doute.

- Tu te sens bien, Tonton Sylvain ? Tu t’es encore couché tard, non ? Tu sais, tes gouttes, ça ne fait pas bon ménage avec le champagne ! Le docteur te l’avait dit, pourtant : « Noël, d’accord, mais pas d’abus ! »


Affiche USA (cinemovies.fr)

- Foutez-moi la paix, les gnards ! J’ai point picolé ! Et puis d’abord, c’est pas vos oignons !

- Allons Tonton, c’est rien. C’est juste qu’il faudrait pas que tu t’emballes.

- Comment ça, que je m’emballe ? Je viens d’apprendre que « Je suis une légende », et je devrais garder ça pour moi ?

- Cest que … justement, c’est un peu ça. Tu comprends, ça pourrait susciter des jalousies si ça se savait.

- Et alors ? Qu’y z’y viennent, les cuistres ! Tu crois que ça me fait quoi, à moi, de savoir ça ? C’est un poids sur mes épaules, une responsabilité. Comme si j’avais besoin de ça en ce moment ? Vous croyez que ça m’amuse ? C’est bien pour ça qu’il faut que je vous en parle.

- Oh, c’est ça ? On comprend mieux. Alors là, merci de nous faire confiance à ce point. Mais tu devrais quand même le dire un peu moins fort. Tu sais, les voisins ne comprendraient peut-être pas comme nous. Tu ne veux pas les prendre, finalement, tes gouttes d’aujourd’hui ?


Affiche Japon (cinemovies.fr)

- Foutez-moi la paix avec ces cochonneries. Et puis avec ces crétins de voisins. JANVIER … JANVIER …

- Allons bon, voilà que ça le reprend ! Plus bas Tonton, s’il te plait … Si tu nous racontais un peu plus cette histoire de légende ? Ouais, c’est çà, raconte un peu. Qu’est-ce qui s’est passé sur l’écran, ensuite ?

- J’sais point trop, tu sais. J’étais tout sonné, alors j’sais pas si j’ai tout compris.

- Tu veux nous faire croire ça ? Tu dois bien te rappeler de quelque chose, non ?

- Euh … un peu, quoi. Vous voulez vraiment savoir, les gnards ? Gare à vous si vous vous foutez de ma pomme !

- Sûrement pas, voyons, tu nous connais. Tiens, bois un coup et raconte. Quoi, il est pas bon, le reste de champagne d’hier ?

- Beuh … il a un goût de chiotte de médicament.

- C’est rien. Vas-y, finis le et raconte !

- Ben voilà. Y’avait un type sur l’écran, qui prétendait s’appeler Robert Neville (Will Smith), et qui essayait d’expliquer à tout le monde pourquoi que « Je suis une légende ». En fait, j’ai tout de suite vu que c’était Will Smith - on ne me la fait pas, à moi -, mais j’ai rien dit pour ne pas luis casser son effet : les autres gens dans la salle avaient l’air d’y croire. Y’a vraiment des gogos, j’te jure !

- Et alors, ce Robert Neville … ?

- Ouais, ça vient ! J’peux quand même faire des commentaires, non ? On est encore en république, non ? Et puis, c’est mon histoire, j’raconte comme je veux, c’est …

- D’accord, d’accord. Ne t’énerve pas. Raconte comme tu le sens, Tonton Sylvain.

- Bon. Au début, il a l’air tout seul, avec son chien, un berger allemand, que même que c’est une chienne, et qu’elle s’appelle Samantha, mais qu’il lui dit tout le temps « Sam » …

- Donc avec son chien. Et alors ?

- Alors il se balade dans les rues de New York, à pied ou en voiture, mais il est tout seul. La ville est déserte à part lui. Et ça a l’air de dater de deux ou trois ans, vu les herbes qui on poussé sur le macadam. Y’a encore des voitures au milieu de la route, comme si c’était des embouteillages, mais y’a personne dedans. De temps en temps, on voit passer quelques cerfs - ou quelque chose du genre -, alors il sort sa carabine et se met à chasser. Pas un as, d’ailleurs.

- Qu’est-ce qui s’est passé ?

- Ca, mon gars, on l’apprend au fur et à mesure, à coups de flash-backs de temps à autre. En fait, Neville est un médecin militaire qui a survécu à une épidémie d’un virus plus ou moins artificiel qui devait soigner je ne sais quel cancer mais qui a tourné de travers. Neville y a perdu sa femme Zoe (Salli Richardson) et sa fille Marley (Willow Smith). La plupart des gens sont morts, une fraction est restée infectée mais en devenant des espèces de bêtes féroces super-agressives, à la physiologie en partie modifiée leur conférant quasiment un statut de mutants, qui transmettent le virus en mordant, et une petite partie de l’humanité était naturellement résistante au virus. Mais ceux qui étaient résistants se sont fait bouffer ou contaminer par les infectés, et il n’y a plus que Neville – et son chien – qui ont réussi à s’en sortir. Ils sortent le jour uniquement, parce que les infectés ne supportent pas la lumière qui leur brûle la peau. Ils se ravitaillent en conserves diverses dans les magasins déserts, vont récupérer des DVD au vidéoclub du coin. Neville a même installé dans le vidéoclub des mannequins à qui il fait semblant de faire un brin de conversation. Ils ont aussi un petit rituel, chaque jour à midi, en s’installant sur un ponton du port, en émettant le même message sur ondes courtes pour signaler leur existence à d’éventuels autres survivants, et en attendant un moment si quelqu’un finirait par arriver. Le soir, ils se rapatrient en effaçant leurs traces dans la maison de Neville, barricadée comme Fort Knox, où ils essaient de vivre une vie à peu près normale en regardant de vieux enregistrements des journaux télévisés de juste avant l’apocalypse.

- Ben c’est pas bien gai, ça.

- En fait, il n’y a pas que ça. Neville profite de la nuit pour travailler, dans sa cave transformée en laboratoire, à la mise au point d’un traitement du virus, sur des animaux qu’il a en cages. Les choses avancent, mais se heurtent à l’absence de possibilité de tester le traitement sur l’homme. Qu’à cela ne tienne, Neville met au point un stratagème pour capturer épisodiquement un infecté et lui administrer son produit sous sédation. On comprend, à la galerie de photos sur le mur du labo, que c’est déjà arrivé plusieurs fois mais qu’aucun n’a ni guéri ni supporté le traitement. Cette fois-ci, c’est une « femelle » (Joanna Numata) qui est capturée et soumise aux tests. Malheureusement, cette femelle semble être la petite copine de celui qui fait office de chef des infectés, et la capture le fiche en rogne, décidé à la vengeance. Malgré les commentaires de Neville dans son journal de labo sur le fait que les infectés auraient perdu tout caractère d’humanité, on voit bien qu’existe parmi eux une forme de hiérarchie, une forme d’attachement, la possibilité de construction mentale comme la vengeance, l’autorité, l’organisation dans le combat, la manipulation d’outils. Et justement, peu après, Neville se retrouve pris dans le même piège que celui qu’il avait utilisé pour capturer son cobaye, visiblement mis en place par le chef (Dash Mihok) des infectés, et au cours duquel il est lui-même blessé. Sam y est mordue et contaminée, et doit être finalement abattue par Neville.

- Brrr, j’ai peur ! Ben ça commence à barder, on dirait.

- Et encore, t’as rien vu, mon gars. C’est au cours de cette violente bagarre que Neville est sauvé par l’arrivée inopinée d’Anna (Alice Braga) et de son jeune fils Ethan (Charlie Tahan), deux rescapés venus retrouver le responsable des émissions radio. Les trois se réfugient dans la maison de Neville. Anna, persuadée qu’il existe quelque part une colonie de survivants, tente de convaincre Neville de s’échapper, mais lui ne voit dans cette conviction qu’un acte de foi irraisonné dans une providence divine qu’il a depuis longtemps abandonnée. La maison est bientôt encerclée puis attaquée par les infectés. La bataille confine finalement les assiégés dans le réduit du laboratoire où Neville constate enfin l’efficacité de son traitement sur son cobaye. Il n’a que le temps de mettre Anna et Ethan à l’abri en leur confiant un échantillon du sang soumis au traitement, avant de devoir se sacrifier pour les protéger en affrontant une dernière fois les assaillants, seul.

- Mais c’est triste, ça, dis-moi, Tonton. Au moins, ils la trouvent, la colonie, les deux protégés ?

- Ca, gamin, c’est la surprise du chef. T’as qu’à deviner.

- Et c’est comme ça que Neville devient une légende ? Ca doit être lui, sûrement. Je doute que ça soit Sam, non ?

- Mon enfant, comme il est doux de constater que toutes tes années d’étude n’ont pas épuisé les finances familiales en pure perte !

- C’est malin, ça, Tonton … ! Et j’ai l’impression que tes gouttes commencent à agir.

- Tu me prends pour qui, morveux ? Tu crois que je ne le connais pas, le coup du champagne ? Et tu pensais vraiment que je me croyais dans l’histoire ? Je retire ce que je viens de dire. T’as vraiment un piaf dans le placard, toi. Mais ça fait rien. J’vous ai quand même bien eu, non ?

- Mouais … Bon, mais finalement, ton film, c’est de qui ?

- Un certain Francis Lawrence. Un illustre inconnu. Par contre, l’histoire est tirée d’un bouquin de science-fiction de Richard Matheson, excuse du peu ! Le bouquin date de 1954. En fait, il faudrait plutôt dire que le film est inspiré du bouquin : l’histoire en gros est la même, sauf qu’ils ont rajouté les personnages d’Anna et d’Ethan pour le film, et surtout qu’ils ont complètement changé la fin.

- Ah ouais ? Pourquoi ? Ca finissait comment, le bouquin ?

- La fin n’était que le reflet du sens de l’histoire, qui tournait autour de la notion de normalité. Dans la société des humains, les infectés étaient les anormaux. Mais avec le temps, ils se sont construit une société à eux, avec leurs règles, leurs fonctionnements, leur hiérarchie, … Vu avec le regard de l’homme, ils restent des anomalies. Mais lorsque l’homme n’existe plus qu’à un seul exemplaire, la perspective change, et c’est soudain lui qui devient l’anormal. Continuant seul son entreprise de lutte contre les infectés, il devient aux yeux des mutants une espèce de mythe presque fondateur, une légende.

- C’est vrai que ce n’est plus vraiment la même fin.

- Tu penses ! Là, il devient une légende dans le souvenir des humains survivants, comme un père fondateur, libérateur par sa découverte du traitement du virus. Il était la clôture d’un monde ancien basculant dans un changement radical ; il devient la renaissance de l’ancien monde face à l’adversité. Ca n’a plus grand-chose à voir sinon que c’est le strict opposé. Etonnant, non ? Est-ce que la conclusion originale n’a pas passé la barrière des projections tests ? J’en doute car ils n’ont probablement pas retourné tout le dernier tiers du film, dans lequel apparaissent Anna et Ethan et dont c’est la seule fonction d’introduire un espoir de renaissance. Non, j’ai plutôt l’impression que c’est directement au stade du scénario qu’ils ont fait le choix d’édulcorer le sujet. Et d’y mêler un petit digest de pathos religieux par la controverse entre Anna et Neville sur la foi en cette petite voix qui vous donne la certitude confiante qu’il y a un espoir quelque part, une colonie providentielle, face au désenchantement pragmatique de Neville. L’athée, bien que se sacrifiant pour la bonne cause, meurt au bout du compte, tandis qu’Anna et Ethan atteignent la colonie dont la vue aérienne montre le caractère central de l’église dans la zone fermée par l’hermétique barrière qui la sépare du monde. Mais c’est vrai que, à part ça, la thématique religieuse reste finalement bien discrète.

- Ca me dit quelque chose, cette histoire de colonie protégée de l’apocalypse. On n’a pas déjà vu ça quelque part ? … Oui, c’est ça ! Remarque, il y en a peut-être d’autres encore, mais ça me fait penser à un truc avec Kevin Costner. Ca s’appelle « Postman », je crois. Une catastrophe nucléaire décime la planète et les survivants restent soit en petites communautés soit enrôlés de force dans des armées de fortune. Costner est un genre de vagabond qui s’invente une fonction de facteur officiel nommé par un mythique gouvernement restauré, ce qui lui permet de rendre un espoir de retour à l’ordre aux petites communautés isolées qui l’hébergent. Et parmi ces gens naît l’idée que quelque part existe une zone épargnée par le désastre, ça s’appelait Sainte-Rose, je crois, qu’ils se mettent à rechercher.

- Tu connais « Postman », toi ? Ben gamin, tu m’épates ! C’est effectivement la même démarche, dans un contexte un peu différent, bien sûr, mais avec l’espoir mythique en un ailleurs préservé d’où tout pourra renaître. L’idée n’est pas neuve. Celle de Matheson était bien plus originale, mais peut-être un peu trop noire pour un film de studio. Le cinéma indépendant s’y serait peut-être collé, mais les moyens n’auraient pas été les mêmes.

- Pourquoi ça ? Y’a tellement de moyens sur cette histoire ? Un type seul dans une ville déserte, y’a pas de quoi dépenser des milliards de dollars, quand même !

- Ah tu crois ça !? Tu sais, quand tu veux mettre le paquet, tu trouves toujours à dépenser. Et là, le paquet, ils l’ont mis sur les effets spéciaux. Tous ces infectés plus ou moins vampires, c’est de l’image de synthèse. Et c’est vrai que c’est le plus souvent réussi. Pas tout le temps, en fait. De temps en temps, il y a des trucs qui sautent aux yeux. Je ne sais pas s’il faut encore s’extasier de ces effets spéciaux quand le résultat reste aussi souvent hétérogène. Comment ils se débrouillent, tous ces ingénieurs-graphistes-truqueurs, pour planter le résultat avec juste un os de temps en temps ? Est-ce qu’il faut se dire que le résultat est bon pour l’essentiel, alors quelques détails foirés, tant pis ? Ou au contraire que s’ils ont pu le faire pour l’essentiel, pourquoi pas pour le reste ? A croire que c’est fait exprès tant je ne me souviens pas d’un film dans lequel tous les effets spéciaux auraient été complètement réussis. Ca ne vous frappe pas, ça ?

- T’exagères pas un peu quand même, Tonton ? Tu ne te rappelles pas les trucages de « Invisible Invaders » ? Y’a pas une petite différence ?

- Ben évidemment si. C’est pas la question. Mais à l’époque, on ne se la jouait pas super-réaliste. Une assiette à deux balles, foutue à l’envers, que lu lançais en l’air comme un frisbee, et t’avais une super soucoupe volante. Un placard de fond de teint pour te faire une mine blafarde avec des cernes du diable sous les yeux et quelques mouvements saccadés et t’avais une merveille de mort-vivant. C’était pas de la technologie à te faire choper le prix Nobel, mais ça te racontait une histoire comme jamais. Après tout, un gamin avec ses soldats en plastique, ça te construit pas une bataille galactique à grande échelle ? La voilà, votre différence, les gnards ! Maintenant, il vous faut du « qui fait vrai », mais c’est quasiment toujours foiré à un moment ou à un autre.

- Ben moi, ce qui m’étonne, c’est qu’à aucun moment tu ne nous parles d’une idylle qui pourrait se former entre Neville et Anna. Après trois ans seuls, chacun de son côté, on peut quand même imaginer que quelques pulsions aient pris du retard et cherchent à exploser, tu ne crois pas ?

- Et voilà, tiens. On parle philosophie et vous nous ramenez ça à des tripotages charnels. C’est bien les jeunes, tiens. Mais vous ne pensez qu’à ça, ma parole ? … Et ben oui, j’en parle pas parce que le film, pas plus que le livre d’ailleurs, n’en parlent pas réellement. Je suis quand même persuadé que les scénaristes se sont posés la question avant de chercher une façon de l’évacuer. La présence d’Ethan n’a peut-être pas d’autre rôle que celui de désamorcer toute pulsion de cet ordre entre Neville et Anna. Pourquoi d’autre serait-il là, d’ailleurs, lui qui n’a en fait absolument aucun mot de dialogue à fournir ?

- Allez quoi, Tonton, y’a pas eu un truc à sauver là dedans ? T’es quand même un bougre de rabat-joie, quand tu t’y mets, non ?

- Crois pas ça, fiston. En fait, je me suis bien marré quand même. Enfin, façon de dire, parce que ce n’est guère marrant en réalité. C’est vrai que c’est bien fichu et que ça se tient. C’est juste que ça aurait pu être encore mieux et que ça m’agace, les occasions manquées. Mais c’est vrai que Will Smith n’est pas mal dans le registre « c’est quoi ce bordel ?! Je vais te remettre de l’ordre dans tout ça, même si je sais bien que je vais y laisser ma peau ». Et puis c’est presque touchant de voir sa fille au civil faire sa fille dans le film. Alice Braga est également assez sympa. Elle en fait à peine un peu trop, juste ce qu’il faut pour coller au rôle. Les scènes sont bien montées, sans cet habituelle débauche de vitesse et de plans hachés censés donner une impression de vitesse mais qui finissent par tellement saouler qu’on en perd le fil de l’histoire. Non, y’a pas à dire, c’est pas mal fichu et on passe un bon moment. Mais ça aurait été tellement mieux si … Ca va, j’crois que j’l’ai déjà dit, ça.

- En tout cas, tu diras ce que tu voudras, mais je préfère te voir comme ça plutôt qu’à faire semblant que tu croyais que le titre du film parlait de toi. Tu nous as fichu la trouille, tu sais.

- Ca, c’est ce que tu crois, gamin. Et tant mieux si ça te rassure. Mais entre nous, si c’était pas à moi, tu crois qu’il causait à qui, le titre du film, alors ?

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La guerre selon Charlie Wilson (Charlie Wilson’s war)

Tonton rouspète

- Et qu’est-ce que t’y connais, toi, question Guerre d’Afghanistan, Tonton Sylvain ? Tu sais, toi, ce qu’il y a eu derrière l’intervention des Ricains sur place ? Comment on en est arrivé là ? Si les talibans ont eu des facilités pour s’armer du temps de l’occupation soviétique, et avec quelles armes ? S’il n’y avait pas un vaste coup de poker menteur et que les Etasuniens se sont pris les pieds dans le tapis ? Il est quand même pas tombé de la lune, le barbu d’Arabie. T’y crois, toi, à la guerre personnelle d’un fils de cheik contre l’oncle Sam ? Et si c’est le cas, qu’est-ce qui interdit de penser qu’une autre guerre personnelle d’un sénateur américain dans la pénombre ait pu lancer la machine à se disputer ? Va savoir, c’est peut-être vrai, après tout !

Affiche France (cinemovies.fr)

- J’sais pas, les mômes. J’sais plus. Tout ça est tellement emberlificoté que j’ai l’impression que chacun essaie d’embrouiller l’autre, c’est tout. J’saurais pas dire pourquoi exactement. Juste que les explications simples semblent souvent trop prêt des explications simplistes pour qu’on ne tente pas d’y voir un peu plus clair avant de gober tout cru le premier discours venu. C’est pas terrible, comme argument, je sais, mais bon, un peu de bon sens n’a jamais fait de tort à personne. Enfin, je crois.

Et ton bon sens, qu’est-ce qu’il te dit, aujourd’hui ? Qu’y a du pétrole dans la vallée de Chevreuse et que c’est pour éviter que ça se sache que Brejnev a envahi l’Afghanistan avant de projeter d’envoyer ses chars sur Bures-sur-Yvette ?

Affiche USA (cinemovies.fr)

- Arrêtez un peu de dire des bêtises ! Je dis seulement qu’il y a quelque chose de curieux à nous avoir vendu l’histoire d’un barbu milliardaire entré tout seul en guerre contre l’Amérique puis de nous envoyer que le bon sénateur Charlie Wilson a monté dans son coin une opération de financement et d’armement des rebelles afghans pour mettre Moscou en échec et précipiter la fin de la guerre froide. Tout ça à coups de millions de dollars. Pour de la petite entreprise, ça, c’est de la petite entreprise. De la ténacité, un solide sens des affaires, et un peu d’organisation, et le monde est à vos pieds. Y’a qu’à bosser ferme, et t’y arriveras, mon gars. Une bonne dose de travail, et tu gagneras le gros lot, même si ça ne semblait pas gagné d’avance. Travailler plus pour gagner plus, c’est dans l’air du temps, ça, non !

- Allons bon, voilà que ça te reprend ! Tu vas nous dire que tout ça c’est la faute à Sarko, maintenant. Tu ne crois pas que tu pousses le bouchon un peu loin, là ?

- Evidemment, bougres d’ânes. Si je disais les choses directement comme ça, je me couvrirais de ridicule. Je suis d’accord avec vous. Mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Je dis juste que si on a pu gober l’histoire du barbu, puis qu’on avale celle du sénateur, je comprends mieux maintenant qu’on ait pu chercher à nous vendre celle du copain de Bolloré. Mais vous avez raison, c’est une autre histoire. Restons en à nos moutons.

- Sage décision, mon Tonton. Raconte nous un peu comment tu vois les choses. C’est que « La guerre selon Charlie Wilson », c’est quand même un film étonnant, non ? Peut-être pas vraiment un reportage ou une reconstitution historique, mais quand même. Ils annoncent que c’est tiré d’une histoire vraie. Alors, ça t’en bouche pas un coin, à toi !?

- Ben comme je vous disais, trop, c’est trop. Je suis peut-être mauvais public, mais j’ai du mal à prendre cette affaire pour argent comptant. Je ne dis pas que le film est mauvais. A plein de niveaux, il est même plutôt intéressant. Bien filmé, rythmé, marrant, sans faute technique marquante. Les acteurs, au moins les principaux, font plus que de leur mieux. Tom Hanks dans on interprétation du bon sénateur Charlie Wilson donne dans un naturel qui vous fait douter qu’un sénateur américain puisse être différent de ce qu’il nous en montre. Son staff, on pourrait aussi dire sa cours ou son harem, toute poitrine proéminente, mené par une Bonnie Bach sous les traits d’une Amy Adams en discrète et efficace cheftaine des donzelles, met une note ludique dans un sujet sévère. Julia Roberts en Joanne Herring, milliardaire texane lobbyiste pro-afghan, n’est sans doute pas à son meilleur niveau, mais elle se tient honnêtement. Et puis, si on est sensible à l’esthétique de la dame, ça fait quand même plaisir de la revoir un petit peu ; ça faisait longtemps, non ? Philip Seymour Hoffman en Gust Avrakotos ne badine pas avec son rôle d’agent secret franc-tireur. Le parti pris de lui donner un ton décalé faussement blasé est maintenu avec dextérité et ironie efficace. C’est une espèce de zozo au pays des James Bond qui ne s’en laisse pas compter et qui blouse tout le monde par sa rondeur et sa bonhomie apparente. A tout prendre, peut-être que c’est même le personnage le plus réussi du film. Le tout avec aux manette Mike Nichols, un faiseur expérimenté qui nous avait déjà servi « Qui a peur de Virginia Woolf », « Le Lauréat », « Working girl » et « Closer », dans les pas du bouquin de George Crile. On peut lire un peu partout que le film a quelque chose de réducteur par rapport au livre, mais quel film adaptant un bouquin ne s’est pas vu affublé de cette critique ? Non, un film pas mal fait après tout. D’autant qu’il a un petit ton de comédie qui ne nuit en rien au scénario et qui allège bien des situations de tension. La seule critique sur la forme, c’est peut-être cette tendance, de plus en plus répandue il est vrai, de prendre le spectateur moyen pour un major de Polytechnique et de faire cavaler l’histoire en laissant bien peu de temps pour assimiler toutes les péripéties. Ca tient peut-être à la VO qui a décidément décidé, de nos jours, de ne traduire qu’une phrase sur deux Peut-être, mais sincèrement, je doute que ça en soit la seule raison. Mais bon, c’est encore de la forme et …

- Et ce n’est pas le plus important. Toi, c’est sur le fond que tu as des trucs à redire. C’est ça, Tonton Sylvain ?

- Moquez-vous tant que vous voudrez, les gniards, Quand je ne serai plus là pour soulever les tapis, vous vous souviendrez que c’est là que j’allais chercher la poussière ! En attendant, vous pouvez rigoler, mais c’est ça le topo. Et ce n’est pas la réalisation du film qui aide à se faire une opinion. Pas moyen de se rendre compte, tout au long du film, si Charlie Wilson est présenté comme un superhéros de l’ombre redresseur de torts qui se saisit d’une cause noble et apparemment perdue pour la faire vaincre au bout du compte. Ou si c’est un illuminé antidémocratique qui se fiche bien de savoir l’opinion du bas peuple et qui se construit son agenda personnel pour se flatter l’ego dans le sens du poil. Je dois avouer que je n’ai pas pu me faire une idée sur ce qu’en pense Mike Nichols. Mais vous me direz que finalement, c’est peut-être mieux que le film laisse l’interprétation ouverte et laisse le spectateur décider. Mouais, … peut-être.

- C’est toi qui dis ça ?! Pour une fois que dans un film grand public on ne prend pas le spectateur par la main pour lui dire où est le bien et où est le mal, qu’on lui laisse le choix de se faire son idée à lui, tu ne vas pas te plaindre, quand même …

- Mouais, … c’est vrai que vous n’avez pas tort. Mais j’ai bien le droit d’être ambivalent moi aussi de temps à autre, non ? Et gare à vous si j’en vois un qui rigole !

- Meuh nan, mon Tonton ! Tu as tous les droits, tu le sais bien !

- Foutez vous de moi encore comme ça et ça va barder pour vos matricules, les gniards ! Même si vous avez raison pour une fois, ce n’est pas une raison pour la ramener et me faire honte sans égard pour mes cheveux blancs … Ceci dit, Je n’ai pas plus compris pourquoi Joanne Herring se passionne tellement pour la cause afghane. Peut-être que j’ai raté un morceau en piquant un petit roupillon de quelques sans m’en rendre compte. Mais même. Si c’est ça, que sa motivation n’apparaisse que si peu est une drôle de faille du film. Du coup, ce qui se présentait comme la révélation d’une zone méconnue de l’histoire devient un simple déplacement du mystère de la mise en place du financement et de l’armement des rebelles vers les raisons qu’une riche américaine chrétienne militante peut avoir d’entrer dans un tel soutien.

- Surtout quand on pense à ce qui s’est passé quelques années plus tard et à ce que les USA ont reçu de la part des talibans via leur protégé le plus célèbre. « Pan dans la tour », en remerciement des efforts du bon sénateur. C’est quand même pas piqué des vers, ça, non ? On sait comment il se sent avec ce bagage là, le sénateur, maintenant ?

- Ah, vous mettez le doigt dessus, justement. C’est à peine ébauché dans le film, mais c’est vrai qu’ils n’ont pas oublié la question, les scénaristes. Quant à dire qu’ils fournissent une réponse crédible, il y a quand même une certaine marge. Dans l’histoire, une fois l’URSS sortie d’Afghanistan, la diplomatie ricaine reprend la main et recommence à vasouiller en abandonnant le pays à son sort alors que Wilson tente, mais sans succès, de leur faire comprendre la nécessité de suivre l’affaire et d’aider le pays à se moderniser. Du coup, Wilson est dédouané et les raisons du chaos à venir reviennent à la politique gouvernementale. C’est pas beau, ça ? Le fait qu’un franc tireur de la politique internationale ait fichu un coup de pied dans une fourmilière sans en avoir mesuré les conséquences à moyen terme tombe dans l’absolution. D’un autre côté, c’est aussi l’occasion de voir à quel point elles peuvent être difficiles à prévoir, ces conséquences. C’est la rengaine de l’effet papillon dont un innocent battement d’aile peut à terme aboutir à la constitution d’un ouragan dévastateur. C’est aussi l’occasion de s’interroger sur le principe du double effet et sur le caractère acceptable ou non des conséquences éventuellement négatives d’un acte bon a priori. Tout tient dans la proportionnalité entre ces deux conséquences, l’une bonne et l’autre non. Après tout, la fin de la guerre froide et la chute de l’URSS sont-il plus ou moins « justes » que les conséquences oussamistes sont « injustes ». Où en serait aujourd’hui le monde si l’URSS ne s’était pas écroulée. On peut avoir sa petite idée de réponse sur la question, mais l’interrogation reste posée en filigrane par et dans le film.

- Ben dis donc, ça t’en fait des questions pour toi tout seul, mon Tonton !

- Un peu, mon Neveu ! Et si t’avais un peu de jugeote, peut-être bien que je n’aurais pas à bosser comme ça à te décortiquer le cinoche. C’est toi qui les poserais, ces questions, fesse d’huître. C’est quoi qu’on vous apprend à l’école maintenant ?

- Ah, Tonton Sylvain, puits de science et coupeur de cheveux en quatre, dis-nous encore comment que c’était avant 14 et comment qu’y z’étaient beaux, les Hussards de la République. Et puis comment qu’elle était belle, la plage, sous les pavés, avant qu’on ait fini de la liquider …

- Allez vous faire voire, les cloportes ! N’empêche, le coup du franc tireur dans un sens et puis dans l’autre, moi et mes cheveux blancs, on continue à avoir du mal. Et rigolez tant que vous voudrez !

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The architect

To build or not to build

Quand la Sylvain Etiret Compagnie se déplace à Deauville pour le Festival local du film américain 2006, elle ne fait pas les choses à moitié. « Pas à 100% non plus d’ailleurs » rétorqueront les fortes têtes. Certes. Je dois avouer, toute honte bue, une profonde ronflette devant « A scanner darkly » et une poignée de puissants sédatifs du même acabit. « Mais j’ai vaillamment résisté à quelques autres, votre honneur. Cela ne me vaudra-t-il pas la clémence de la cour ? », répondrai-je, la coulpe offerte et contrite. « J’ai même tenu jusqu’au bout devant une triste histoire d’architecte … Je vous laisse juge … »

Affiche USA (amazon.com)


L’histoire évoque la révolte de Tonya Neeley (Viola Davis), une habitante d’une cité d’allure HLM conçue par Leo Waters (Anthony Lapaglia), architecte de renom et professeur de son art, sur commande publique quelques années plus tôt. C’est que le fils de Tonya s’est suicidé par défenestration, acte que Tonya attribue aux conséquences des mauvaises conditions d’habitat. Tonya n’est pas une enragée hystérique. Elle a la colère sereine. Elle n’accuse aucunement la compétence de l’architecte. Elle reproche simplement le fait que l’usure du temps n’ait pas été anticipée et ait conduit à des conditions de vie virant à la désocialisation des enfants, à la perte d’espoir des habitants, à l’enclavement et l’isolement social, à la constitution de gangs, à une ambiance d’insécurité permanente. De fait, elle ne réclame rien de plus que le soutien de Leo Waters à l’appui de la pétition qu’elle a lancée et qui réclame la destruction de la cité avec son remplacement par des logements plus dignes selon elle. De son côté, Leo Waters vit d’autres problèmes familiaux, dans sa « maison d’architecte » luxueuse et dépouillée, entre ses deux enfants, Christina (Hayden Panettiere) et Martin (Sebastian Stan), et son épouse Julia (Isabella Rossellini) de plus en plus mal à l’aise dans cet environnement austère et quasi conceptuel. Ebranlé dans ses certitudes initiales, professionnelles aussi bien que familiales, l’architecte est obligé de reconsidérer ses positions par la confrontation à une réalité moins idyllique que la conception théorique qu’il pouvait en avoir jusque là.

Avec un scénario comme ça, Hollywood nous en aurait donné pour notre argent, avec quelques scènes bien senties de drames urbains, quelques feux de voiture, une ou deux overdoses, un viol pourquoi pas, quelques bagarres et des explosions. Il y avait là tout pour faire du chiffre : du sang, de la misère, de la violence, de la drogue. Il manquait un peu de sexe, mais avec un minimum d’imagination, ça ne devait pas être bien difficile à introduire.

Au lieu de cela, nous voilà plongés dans le sobre et la bonne tenue. La révolte de Tonya reste mesurée dans ses propos et dans son agressivité. Le sentiment d’injustice ne conduit personne à chercher un coupable quelconque. Le conflit familial chez les Waters, même s’il frôle le divorce et plonge dans la découverte de l’homosexualité, fait écho au conflit filial chez les Neeley. Le retour contraint de Martin auprès de son architecte de père est le pendant du départ progressif de l’une des filles de Tonya. Les affres de la vie quotidienne n’épargnent personne, ni l’humble ni le notable. Chacun, à sa mesure, se débat dans son cadre de référence étroit avec une bonne volonté touchante et une honnêteté étonnante. Et si Leo Waters, dans sa vie professionnelle dans laquelle il vise à organiser la vie de ses contemporains dans un environnement qui leur convienne au mieux comme dans sa vie familiale dans laquelle il recherche une harmonie permettant un épanouissement de chacun et du groupe, se retrouve finalement dans une position identique, dans chacun de ses rôles il devra apprendre à écouter, à comprendre, à composer. Avec difficulté, mais avec le maximum d’ouverture.

Ce n’est pas que les bons sentiments n’existent pas, bien au contraire, mais c’est que tout est fait de demi teinte. Même les écarts restent timides, presque doux malgré la violence des sentiments, sans haine ni perversité. Même les chefs de gangs ne sont violents que dans leur apparence, laissant immédiatement percer une humanité généreuse sous leur carapace rugueuse. Même le pêcher de la chair est comme un simple faux-pas intérieur.

Et c’est bien là la difficulté du sujet. Bien sûr, on sent le goût et l’odeur de la vie quotidienne, faite malgré tout plus de compromis, de remise en question, que de rébellion explosive et de drames sauvages. Mais qui songerait à faire d’une tranche de vie prise telle qu’elle, sans surlignement des émotions et des évènements significatifs, une œuvre de cinéma ? L’émotion est contenue, pudique, loin d’une théatralisation lyrique ou aguicheuse. Mais qui préfèrerait un compte rendu d’huissier à un récit d’aventure ?

Et si pourtant il en était, de ces fous furieux, qui se complaisaient de la simplicité des choses plutôt que de leur mise en exergue emphatique ? Eh bien, c’est très simple. Ils trouveraient là pâture à leur vice, tout simplement.

Comment ce Matt Tauber s’y prend-il pour rendre cela possible, pour poser sur la pellicule autant la simplicité que la sensibilité des choses ? Difficile de dire. Mais au moins en se passant de ces effets spéciaux qui inondent les écrans d’aujourd’hui. Et en se passant des jeux de couleurs à la mode pour souligner les ambiances. Pas de ces gros plans qui vrillent le regard dans les yeux d’un personnage. Juste ce que le regard du témoin aurait capté s’il avait assisté à chacune des scènes dans une vie réelle. A technique simple, vision simple, et émotion simple. Rien de plus. Mais rien de moins non plus.

- « Mais si la cour souhaite malgré tout me sanctionner, ainsi soit-il. Permettez moi seulement de solliciter qu’elle me condamne à la tâche ingrate de promouvoir l’intérêt du public pour cet Architect. »

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Little Miss Sunshine

The nickeled feet family

On m’avait parlé de cinéma indépendant, avec manifestement dans le sous-titre : “Tu vas voir, c’est super, sans toute la machinerie et l’aspect commercial des studios”. Moi j’avais surtout entendu “Encore un truc prise de tête, qui s’arrête en queue de poisson histoire de ne pas dire qu’on livre une fin téléphonée”. D’autant que la mise en scène à deux têtes (Valerie Faris et Jonathan Dayton) est bien dans la lignée des oeuvres anthumes des frères X ou Y, de Coen à Dardenne ou Taviani. Juste de quoi donner envie, non ? Mais bon, on est là pour ça. Le Festival de Deauville s’est donné ça comme ligne directrice, alors qu’est-ce qu’on y peut ? Rien d’autre à faire et de toute façon le pass est payé. Alors dormir là ou ailleurs, après tout, pourquoi pas ? Au moins les fauteuils sont confortables et la salle est climatisée. Alors Banco, comme ils disent au casino juste en face. Et là, surprise ...

Affiche France (cinemovies.fr)

Faut dire que ça commence fort : une femme, Sheryl Hoover (Toni Colette), s’engueule au téléphone pendant qu’elle conduit en allant à l’hosto chercher son frère, Franck (Steve Carell) qui doit sortir faute de prise en charge financière après une tentative de suicide ratée. Elle le ramène à la maison pour ne pas le laisser seul. Et là commence la descente en vrille. On fait connaissance avec le reste de la petite famille. Le mari, Richard (Greg Kinnear), se veut coach pour loosers espérant devenir winners et tente de vendre en permanence sa méthode en 9 points dont il a fait un livre qu’il essaie de faire éditer. Le beau-père (Alan Arkin) est hébergé là après son expulsion de la maison de retraite pour comportement inapproprié tant il ne voit la vieillesse que comme l’occasion de donner sans danger libre cours aux plaisirs interdits aux jeunes pour cause de raccourcissement de l’espérance de vie. Le fils, Dwayne (Paul Dano), un ado fan de Nietzsche, a fait voeu de silence pour ne pas crier sa haine de l’enfer dans lequel il pense vivre. La fille, Olive (Abigail Breslin), 7 ou 8 ans, petite binoclarde rondouillarde, a une passion hystérique pour les concours de beauté et attend de savoir si elle a décroché sa sélection pour le prochain Little Miss Sunshine Contest. La réponse positive arrive en plein repas de famille, et après une discussion homérique, tout le monde s’installe dans le minibus familial pour le voyage qui doit conduire en Californie vers le lieu du concours, voyage semé d’embûches pour une famille pieds-nickelés en grandes manoeuvres.


Affiche USA (cinemovies.fr)

On pouvait s’attendre au pire avec un scenario comme ça : un road movie dans la grande tradition du cinéma américain, une critique aigre ou acide de la famille américaine, de la société de consommation, de la promotion du winner face à cet imbécile de looser, du mythe de la jeunesse dynamique face à la vieillesse décatie, de la révolte de la jeunesse ... Evidemment, il y a un peu de tout ça, mais d’aigreur ou d’acidité, point. Juste une comédie intelligente et enlevée où les caractères de bande dessinée se promènent en lisière de la caricature sans jamais réellement s’y perdre.

La mère de famille au milieu de cet ouragan, qui essaie malgré tout de maintenir un semblant de cohésion à sa bande d’énergumènes en goguette a quelque chose de poignant. Le frérot homosexuel éconduit, spécialiste de Proust, et sosie quasi parfait de Nanni Moretti, tiré de sa dépression par les bizarreries de ces olibrius de compagnons de route dans leur minibus Volkswagen jaune comme on n’en voit plus depuis 30 ans, ça vaut son pesant de cacahuètes.

Bien sûr, l’accumulation des mésaventures sur la tête de cette pauvre famille Hoover et sa bonne volonté indécrottable produisent un effet comique certain. Mais pour autant nul besoin d’une quelconque clownerie, les situations se suffisant à elles-mêmes. Enfin, un peu quand même … le numéro d’Olive lors du concours de Miss est un grand moment de ce point de vue. Par contre, le passage du grand-père à l’hôpital a quelque chose de l’accumulation de détails vécus dont l’empilage suffit à lui seul à créer l’impression de caricature. Il y a là-dedans comme un goût de Marx Brothers, même si la veine des comédies italiennes ne peut s’empêcher de ressusciter vers la fin du film.

Belle tentative au bout du compte. Et ce ne seront pas les applaudissements nourris en fin de projection et les mines réjouies des spectateurs à la sortie qui seront des arguments pour penser le contraire.

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16 octobre 2008

7h58 ce samedi-là (Before the devil knows you’re dead)

The Hanson Family

Le 32ème festival du film américain de Deauville, en 2006, avait prévu un hommage à Sidney Lumet à l’occasion de la sortie de « Find me guilty ». Mais, même si le film avait été présent et présenté, cela avait été sans la présence du réalisateur et la cérémonie d’hommage avait été repoussée. Résultat, on s’était contenté (et c’était déjà bien …) d’une rétrospective d’une série de ses films. Par contre, l’hommage retentait sa chance en 2007 pour cette 33ème édition à l’occasion de la sortie de « 7h58 ce samedi-là », ou « Before the devil knows you’re dead » pour les amateurs de VO. Et là, bingo ! Sidney est bien là. Alors cérémonie, médaille souvenir, discours, … tout est là aussi. Bref, même si la petite demi-heure de congratulation n’a que peu d’intérêt, c’est l’occasion de remettre les choses dans leur contexte. Et surtout de faire languir un peu en attendant le film tant attendu.

Affiche France (cinemovies.fr)

L’histoire raconte les malheurs de la famille Hanson, à partir de l’heure fatidique de 7h58 du matin, heure à laquelle un braquage dans la bijouterie familiale tourne mal, avec la mort à la fois du cambrioleur et de Madame Hanson mère qui ouvrait exceptionnellement le magasin elle-même ce matin -là. On apprend assez vite que le braquage a en fait été organisé par Andy (Philipp Seymour Hoffman), le fils aîné de la famille en pleins problèmes à la fois conjugaux avec sa femme Gina (Marisa Tomei) et financiers, avec la complicité du second fils, Hank (Ethan Hawke), qui se débat avec des problèmes comparables. Mais autant Andy est du genre Cadre Executif à cravate et costard, sûr de lui et du caractère invulnérable de son plan, autant Hank est perclus de doute, d’hésitation, de sentiment de culpabilité, et se laisse entraîner par l’assurance d’Andy.

Affiche USA (cinemovies.fr)

Devant la tournure des évènements, chacun réagit à sa façon, Hank en paniquant, Andy en tentant d’organiser les choses. La panique de Hank est d’autant plus justifiée qu’il était censé opérer seul et qu’il s’est adjoint par faiblesse les services d’un petit loubard dont la veuve, Chris (Aleksa Palladino), tente de tirer profit de l’occasion en le faisant chanter. Malgré ce qu’il croyait être un esprit puissant d’organisation, Andy perd progressivement prise sur de plus en plus de choses, jusqu’à être découvert par son propre père (Albert Finney) en deuil. Bref, ce qui s’annonçait comme une petite arnaque bien gentille et sans risque devient un tourbillon qui emporte tous les personnages dans une descente en vrille apparemment sans limite.

Qu’est-ce que vous voulez ? Lumet, c’est Lumet, et puis c’est tout. Le film est léché, net, sans bavure. C’est bien fait, et ça se regarde sans trop d’histoires. Par contre, de là à ressentir passer le vent du génie, à frissonner sous le bonheur de la surprise, il y a largement plus que le pas qui sépare « 12 hommes en colère » de « Serpico ». Il y a quelques temps que la mode de la narration linéaire est passée, et Lumet s’est mis dans l’air du temps. Il y a du flash back, du flash forward, du flash now, … tant qu’on peut en souhaiter. Bien sûr, on pourrait sans doute en faire plus, mais plus ce serait trop. Déjà que là … Evidemment, pour les esprits revêches aux allers-retours qui n’aiment rien tant qu’une bonne histoire racontée dans l’ordre, il y a un cap un peu difficile à passer : le moment de laisser se faire oublier cette pénible mode qui oblige à se concentrer sur ce qu’on ne comprend pas à mesure que ce qu’on aurait pu comprendre défile et qu’on prend du retard sur la marche des évènements. Tant pis si ça fait vieux jeu, mais après tout, je n’ai plus 20 ans. Ca donne l’impression de vouloir égarer le spectateur grâce à la forme faute de pouvoir le faire par l’histoire elle-même. Quel aveu d’impuissance ! Comment voulez-vous appâter le chaland avec ça, en lui donnant l’impression qu’il est lent dans sa tête, alors que c’est simplement la façon de raconter quelque chose de relativement simple qui est en cause ? Pourtant l’histoire aurait bien mérité mieux. Mais bon, c’est la mode, alors pourquoi pas ?

Il y a du sang, du sexe, de la drogue, de l’argent, bref à peu près tout ce qu’on peut demander. Il ne resterait que le jeu, et encore, peut-être qu’en y regardant de plus près, on en trouverait quand même aussi. Alors pourquoi ça coince ? Pourquoi est-ce qu’on se dit qu’il y a quelque chose qui manque ? Quelque chose qui faisait le souffle du Lumet des grands jours ? Allez savoir … Peut-être que c’est justement le « too much », le fait qu’il y a justement tous les ingrédients de la recette. Comme si le réalisateur avait eu une recette en main et qu’il l’avait suivie à la lettre, sans se poser de question, donc sans nous poser de question. Sans surprise, sans inspiration, sans cet écart à la règle qui fait qu’on se dit « Tiens, y’a quelque chose, là ».

Prenez le sexe, par exemple, si je puis me permettre. Il est présent dès l’introduction, à tous les sens du terme : scène d’ouverture et scène de sexe acté le plus crûment qui soit. Passé ce moment initial, il n’y aura plus de sexe efficace sauf en cachette, coupablement, « adultèrement ». Hank ne fait qu’introduire le sujet avant que tout le reste du film ne fasse que présenter sa sortie, piteuse et impuissante. Dire que c’est un film sur l’impuissance tient tout le sujet en un seul mot. Et pourtant, ce n’est plus que presque rien tant, comme on l’a vu, la forme est elle-même déjà un aveu d’impuissance. Je ne sais d’ailleurs pas comment la commission de censure étatsunienne, ou quel que soit son nom, ou comment les ligues de vertu prendront les scènes les plus directes du film. On est manifestement loin de l’époque où le début de l’ébauche d’un sein faisait trembler l’écran. Et entre nous, ça aurait quand même été dommage de rater la plastique de Marisa Tomei, mais bon …

Reste le jeu des acteurs à se mettre sous la dent. Pour qui apprécie les prestations de Philipp Seymour Hoffman, celle est honorable. Pour les moins fans qui ne parviennent pas à rêver dans son sillage, on reste un peu sur sa faim. Il y a bien sûr chez lui plus qu’une parenté avec la technique d’un Paul Newman dans « Luke la main froide ». Quelque chose de l’intériorisation du vécu d’un personnage devant permettre de le rendre vivant et crédible avec l’ensemble de son contexte même non évoqué à l’écran. Je ne sais pas s’il a fait ses classes à l’Actors Studio, mais on en sent la touche à pleines narines. On peut craquer ou rester hermétique au genre, et c’est surtout cela qui va conditionner l’adhésion à cette histoire. Quoi qu’il en soit, qu’on aime ou pas, il est tout de même difficile de nier ici le talent. Et à côté de lui, les autres comédiens ont du coup un peu de mal à tenir la distance. Mais comme il mange l’essentiel de l’écran, les autres restent un peu dans une toile de fond finalement protectrice.

Comment s’étonner après ça d’un petit sentiment de malaise partagé par l’humeur de la salle, quand la lumière revient, à l’écoute du contraste entre l’ovation pour le réalisateur avant la projection et les applaudissements polis en fin de spectacle ?

(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)

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14 octobre 2008

Les grands espaces (The big country)

Un océan ou deux

C’est bien beau de se faire des cures de nouveautés, d’aller en salle se remettre à la page, et d’en profiter pour examiner ce que peut proposer le cinéma du bout du monde, mais il faut par moment aussi pouvoir se ressourcer, reprendre pied dans les fondamentaux de ce qui nous anime. Soyons clair : après « Spiderman 3 », « Krrish » et « Still life », il devient vite impératif de se replonger dans un bon western des familles. Le genre qui ne concède rien à une modernité peuplée d’effets spéciaux, mais qui nous raconte la vie, la vraie vie, celle des plaines et des montagnes, celle des troupeaux et des champs d’herbe grasse, celle des hommes qui règlent leurs différents à coups de poings et épisodiquement de revolver, celle des femmes qui font des tartes aux pommes en attendant de savoir si un cheval n’a pas fait un écart de trop. Et dans ce retour aux sources, « The big Country » (« Les grands espaces ») est une inestimable bouée de sauvetage.

Affiche USA (it.cinemoccion.com)



Réalisé en 1958 par William Wyler à partir d’un roman de David Hamilton, ce western atypique a depuis longtemps gagné ses lettres de noblesse. Sa densité particulière, son ancienneté, la richesse de son scénario et de ses dialogues, et au bout du compte son statut de classique, autorisent aujourd’hui une présentation qui n’épargne pas le détail de l’histoire.


Affiche USA (moviees.com)

Cependant, pour les lecteurs préférant un court résumé à une réelle description des rouages de l’histoire, qu’il suffise de dire que James McKay (Gregory Peck), le fiancé de Patricia (Carroll Baker), la fille d’un magnat de l’élevage de l’ouest, le Major Terrill (Charles Bickford), arrive dans sa belle-famille au milieu d’un guerre de clans contre Rufus Hannassey (Burl Ives), du ranch Blanco Canyon, pour la possession d’un point d’eau vital aux deux parties. Refusant à la fois de prendre parti et de jouer le jeu de l’ouest fait de démonstrations de force et de défense sourcilleuse de l’honneur et de la propriété, McKay tente de se positionner en intermédiaire dans la bataille qui s’engage.

Affiche USA (moviees.com)

Pour ceux que la connaissance des évènements n’effraie pas, ou en tout cas n’empêche pas d’apprécier le visionnage du film lui-même, une plongée dans les méandres du scénario permet d’en mieux comprendre la portée. Les autres pourront sauter le paragraphe qui suit.

**** Début du résumé détaillé ****

James McKay (Gregory Peck), ancien capitaine au long cours, rejoint dans l’ouest la fiancée, Patricia (Carroll Baker), qu’il a rencontrée dans l’est, en vue d’être présenté à son père, le Major Henri Terrill (Charles Bickford), peu avant leur mariage. Sur le chemin du ranch familial, dans la carriole dans laquelle Patricia est venue le chercher, le couple se fait malmener par un groupe mené par Buck Hannassey (Chuck Connors), fils du clan rival. L’altercation tourne court en l’absence de réponse de McKay qui n’y voit que le bizutage d’un Pied-Tendre, à l’étonnement de Patricia qui, fidèle à la mentalité de l’ouest, y voit bien davantage un outrage que le plus élémentaire courage aurait dû faire cesser.

Affiche Espagne (moviees.com)

A l’arrivée au ranch, McKay est accueilli par le Major qui lui fait les honneurs de sa demeure et de sa table. Le futur gendre offre en gage d’amitié une paire de pistolets de duel ayant appartenu à son père. L’accueil est complété par celui que lui réserve Steve Leech (Charlton Heston), le contremaître de la propriété, qui s’offre à lui faire visiter les terres en lui faisant seller Old Thunder, un cheval capricieux visiblement dédié au bizutage des nouveaux venus. McKay, repérant la plaisanterie, esquive l’offre au grand dépit de l’assistance.

Au matin, le Major, informé par Patricia de sa mésaventure de la veille, rassemble une troupe pour une expédition punitive contre les Hannassey, mais McKay refuse d’y participer ou même de cautionner l’action. Une partie des hommes va réveiller les acolytes de Buck dans le bordel de la ville voisine, avant de les rosser pour faire bonne mesure. Buck parvient à se cacher et observe piteusement les évènements depuis sa cachette. Le reste de la troupe part à Blanco Canyon, le ranch désolé de la famille Hannassey où, en l’absence de Buck et de Rufus (Burl Ives), son père, elle doit se contenter de saccager la citerne d’eau de la ferme et quelques autres installations. De son côté, McKay profite de l’absence des hommes pour entreprendre, avec l’aide de Ramon (Alfonso Bedova), un employé mexicain avec qui il sympathise, une séance de dressage d’Old Thunder, dont il sort fourbu mais secrètement vainqueur.

La journée s’achève par une réception donnée par le Major en l’honneur des fiancés. Mais la fête est gâchée par l’arrivée importune de Rufus Hannassey, le chef du clan adverse, venu dire sa colère et son mépris face aux méthodes des Terrill. Lors d’un échange avec l’un des convives, comme régulièrement lors de ses rencontres avec divers habitants du lieu, fiers et vaguement condescendants, McKay s’entend dire que la région est particulièrement immense (« It’s a big country »). Mais, à la surprise de son interlocuteur, il décide alors de ne plus laisser passer l’argument (Vous avez déjà vu un pays aussi grand ? ; Bien sûr, un océan ou deux !).

Le lendemain, McKay décide une virée solitaire exploratoire de la région, muni de sa boussole pour ne pas s’égarer dans ce « grand pays ». Seul Ramon est au courant de l’escapade qui affole le reste du ranch. Durant deux jours, alors que la tension monte et qu’une expédition de secours est confiée à Leech, McKay navigue jusqu’aux confins du ranch, sur les terres de Julie Maragon (Jean Simmons), une amie de Patricia. Julie s’épuise à entretenir seule et comme elle peut ce bout de terrain reçu en héritage et porteur du Big Muddy, le seul point d’eau de la région qui soit utile aux différents troupeaux, tant celui des Terrill que celui de Hannassey. Sachant que sa neutralité et la liberté qu’elle laisse à chacun de l’utiliser restent le dernier rempart de paix entre les deux ranchs rivaux, et sensible aux intentions de McKay de s’établir à son compte pour tenter rapprocher les deux ennemis, elle se laisse convaincre de lui céder sa propriété.

Sur le chemin du retour, McKay rencontre la troupe de Leech qui, agacé par l’apparente imprudence, refuse de croire qu’il ne s’est pas égaré et l’escorte vers le ranch Terrill. A l’arrivée, Leech le traite publiquement de menteur, ce que McKay refuse de régler aux poings en s’attirant le mépris de Patricia qui y voit une nouvelle preuve de lâcheté. La brouille étant consommée, le couple décide le départ de McKay pour la ville dès le lendemain matin. Mais McKay met la nuit à profit pour aller seul réveiller Leech et accepter l’explication en l’absence de public. La bagarre se déroule ainsi en pleine nuit, à distance des bâtiments du ranch, sur fond de nuit étoilée et de prairie, sans désigner de vainqueur, à l’étonnement finalement respectueux de Leech.

Peu après, Patricia apprend de Julie la transaction concernant Big Muddy et de l’intention initiale de McKay de le lui offrir en dot. Prenant alors prétexte de lui rapporter les pistolets offerts au Major, elle tente de renouer avec McKay qui refuse ses avances et lui dévoile son projet de maintenir le point d’eau ouvert à tous. La rupture est finalement totale, le mépris de Patricia se doublant alors de colère face à ce qu’elle considère comme une trahison.

Pendant ce temps, apprenant également la transaction et imaginant des intentions hostiles chez McKay à son égard de par son statut de fiancé de Patricia, Rufus Hannassey envoie Buck, son rustre de fils, enlever Julie pour soit la faire renoncer à la vente soit servir d’otage face à ce qu’il pense être la nouvelle hégémonie des Terrill sur l’eau. Mais Julie parvient à tenir tête aux deux hommes jusqu’à l’arrivée de McKay qui, s’étant épris de la jeune femme, se porte à son secours. La situation se règle finalement dans une démonstration de sang froid et de courage de McKay lors d’un duel avec ses pistolets de duel contre Buck.

C’est à l’instant où se clôt ce duel que le Major Terrill, à la tête de la troupe de cow-boys qu’il a finalement eu quelque peine à mobiliser autour de lui, s’engage dans le canyon menant au ranch Hannassey. Réalisant à temps l’attaque, Rufus et les siens parviennent à bloquer les assaillants dans le défilé. Prenant conscience du drame auquel les a conduit leur intransigeance commune, Rufus et le Major s’affrontent finalement en duel devant leurs hommes respectifs et devant McKay. Quand les deux protagonistes s’effondrent, chacun mortellement touché, la paix peut enfin prendre la place de la guerre qui s’engageait.

**** Fin du résumé détaillé ****

Le western est habituellement un genre bien délimité et codifié. Les gentils sont gentils, et les méchants sont méchants. La loi du plus fort est celle des gentils qui doivent triompher par un fait d’arme héroïque de la force apparente des méchants. La force apparente seulement, parce que s’appuyant sur l’injustice, et donc minée d’entrée par un vice de construction qui devra tôt ou tard révéler ses failles. Le courage des gentils est celui de vaincre la peur et la douleur pour sortir vainqueurs, ne serait-ce que symboliques, de la confrontation au mal. Malgré l’anéantissement des troupes rebelles tenant « Alamo », les troupes du Général Santa Anna ne peuvent que saluer la sortie, de la Mission détruite, de la veuve de Colonel Travis. La force des gentils est dans leur position quasi éthique de victimes de l’injustice qui recourent à regret à la violence tout à la fois en en maîtrisant les effets et en en maudissant l’usage qu’ils sont contraints d’en faire. Charles Bronson réprimande les enfants qui l’admirent et tentent de lui venir en aide dans la bataille finale des « Sept Mercenaires ».

Ici, tout est dans la retenue de McKay dont on sent bien avant qu’il ne le montre que ni la volonté, ni l’habileté, ni la force physique ne manquent à sa panoplie. Mais cette volonté, il la met avant tout au service de la paix, de la distance face aux agitations presque enfantines des tenant de l’orgueil et de la force, sans confondre orgueil, vanité, et fierté. Mc Kay n’est pas ce dandy citadin qui aurait oublié ce que survivre au milieu des loups veut dire. Il est ce que la civilisation et son choix du vivre ensemble peut apporter à la brutalité de la nature. Encore une fois, il est l’outil du combat de la culture sur la nature, comme une synthèse du Ransom Stoddard et du Tom Doniphon de « l’Homme qui tua Liberty Valance ».

Bien sûr, le combat était déjà lancé avant son arrivée : face au Major Terrill, Rufus Hannassey était loin d’être le rustre que l’on pouvait initialement imaginer. Son discours interrompant la fête chez les Terrill l’annonçait à qui voulait l’entendre. Son intervention lorsqu’il découvre l’attitude de son fils Buck devant Julie et McKay ne laisse plus aucun doute. La sagesse était déjà là, mais comme pervertie par le temps et la rudesse d’une vie passée à lutter seul contre l’adversité. Alourdi par le poids de ce fils ensauvagé, Rufus conserve en lui malgré tout le sens de la valeur des choses, la connaissance enfouie de ce que seule la civilisation peut inventer, des règles et des outils du duel au pistolet à un coup au milieu d’un océan qui ne connaît que celles du six-coups battant la hanche. Le duel de l’ouest fait figure ici de raptus hystérique où la vitesse de l’action protège de la vision de la mort au fond des yeux, ne laisse persister que l’apparence du courage. McKay vient alors relever le flambeau presque oublié de Rufus et le porter à la victoire.

Au passage, McKay n’est pas avare de ses enseignements sur son chemin. Démasquant la sauvagerie et les fausses valeurs chez Patricia qui finalement ne s’était couverte que d’un fin vernis de civilisation au contact de la ville, vernis vite écaillé au contact de la nature. Mais aussi révélant à Leech la véritable nature de la sérénité, de l’honneur, et de la force. Leech est ce païen ignorant qui n’imaginait même pas qu’une autre réalité existât, et qui dans une conversion profonde naît à une nouvelle compréhension du monde. Même la bagarre entre McKay et Leech reste de l’ordre du secret, du privé, presque de celui du combat intérieur, de celui de la conscience qui s’affronte à elle-même lorsqu’elle essaie de réconcilier d’anciennes valeurs et la découverte d’un nouveau corpus qui la tente et la dépasse. Entre les mains du même réalisateur, William Wyler, on découvre comme par anticipation en ce Leech et en Charlton Heston le même personnage qu’il incarnera dans un autre contexte dans « Ben Hur » l’année suivante. La similitude est à ce point troublante qu’il pourrait même être permis d’hésiter entre une vision de « The Big Country » comme une fable biblique et celle de « Ben Hur » comme un western biblicisé. Etonnant aussi de confronter cette conversion du Leech / Heston aux positions d’aujourd’hui d’un Charlton Heston parvenu à la tête de la NRA, la National Rifle Association si sourcilleuse du droit des étatsuniens à détenir librement une arme à feu.

C’est finalement ainsi toute la mythologie américaine qui est convoquée ici, mêlant toute la symbolique westernienne de la lutte entre le bien et le mal, entre la nature et la culture, entre l’ancien et le moderne, à celle de la prégnance si particulière dans le cinéma de la figure christique. Bien sûr, ce n’est ni le premier ni le dernier film à entreprendre ce parcours, mais c’est est certainement un des exemples les plus élégants et les plus aboutis.

Soutenu par une musique de Jerome Moross qui a fait date dans l’histoire des bandes originales de western, le jeu des acteurs balance entre trois époques. On a bien encore le talent shakespirien de Burl Ives se mêlant sans ironie aux poses de série B de Carroll Baker ou de Chuck Connors, mais on a surtout cette espèce de naturel, si détaché chez Gregory Peck, ou si transparent chez Jean Simmons. Mais c’est peut-être un des charmes des films de ces années-là de savoir encore tirer parti de ce jeu encore théâtral par moments tout en l’ouvrant vers des horizons plus modernes.


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Krrish

Surprise sur prise

De temps à autre, au milieu de toute une production cherchant à montrer comment on a pensé plus et mieux que ses prédécesseurs, peut surgir une espèce de vent rafraîchissant. Apparaît alors une naïveté sans autre prétention que celle de divertir, comme mise au jour par ce vent qui balaye les scories d’un art trop cérébral. Pas grand-chose, juste un petit moment de détente qui vous transporte dans un ailleurs aux couleurs de ciel bleu, de bons sentiments, de musiques dansantes et légères. Juste de quoi se laver la tête des mille et une pleurnicheries plus ou moins sanglantes ou acides qui peuplent désormais nos écrans. « Krrish » est ce genre de surprise.
Affiche Inde (krrishthemovie.com)

Perdue comme un bout de guimauve dans un pot d’oranges amères, seul représentant de la production indienne dans un Festival de Deauville 2007 du Cinéma Asiatique essentiellement porté sur le social, le sanglant, ou le sabre en tout genre, largement desservi par une affiche plus proche de celle de « Cat Woman » que de celle de « Chantons sous la Pluie », rien ne laissait pourtant espérer une telle bouffée d’air pur. En hôte attentionné, D’Ornano City n’avait pas lésiné sur l’accueil : un crachin ruisselant et glacé comme on n’en trouve qu’au nord de Reykjavík, un ciel bas à se cogner le front contre les nuages, la forêt de parapluies de la vingtaine d’aficionados battant le pavé à l’entrée du Morny, cinéma partenaire pour l’occasion. La salle au premier accueillait doucement les derniers retardataires essuyant d’un revers de ciré leurs fronts humides, et la projection démarra sans crier gare. Et là, le miracle commença.

Affiche Inde (krrishthemovie.com)


Krishna Mehra (Hrithik Roshan) est un petit garçon joufflu et surdoué dont la découverte d’un QI surnaturel plonge la grand-mère, Sonia (Rekha), avec qui il vit, dans le douloureux souvenir d’un fils devenu déjà surdoué après une rencontre avec des extra-terrestres mais dont les capacités intellectuelles le conduisirent à la fois à une carrière d’informaticien éblouissante et à une mort prématurée. Sonia décide alors de retirer Krishna du regard du monde et de l’élever seule dans une campagne reculée, au pied d’une montagne enneigée. Là, Krishna grandit à l’abri, ses pouvoirs surnaturels n’épatant que des villageois peu enclins à le dénoncer. Jusqu’au jour où débarque un groupe de randonneurs, dont la belle Priya (Priyanka Chopra), et son amie Honey (Manini M. Mishra), deux journalistes indiennes à Singapour. Après avoir sauvé la belle d’une chute de parapente, Krishna noue une amitié avec Priya, amitié ne tardant pas à se transformer en émoi amoureux. A la fin des vacances, le groupe rentre à ses occupations citadines, et Priya promet à un Krishna plus naïf que nature de garder le contact.

Affiche Inde (krrishthemovie.com)

Reprenant le travail avec quelques jours de retard pour cause d’écervellerie, Priya et Honey se retrouvent menacées de la porte et s’inventent alors l’alibi de la découverte d’un scoop qui a retenu leur attention durant ces congés prolongés : la découverte d’un jeune indien aux pouvoirs extraordinaires. Devant l’impératif de donner corps à son scoop, Priya fait venir Krishna à Singapour, en lui faisant miroiter un projet de mariage. Le naïf jeune paysan parvient à convaincre de haute lutte sa grand-mère de le laisser quitter la campagne protectrice, apprenant par là même la raison de son isolement depuis l’enfance. Confronté brutalement au monde sans état d’âmes de la ville, Krishna découvre d’une part la duplicité féminine, mais aussi d’autre part le bien que ses pouvoirs extraordinaires peuvent apporter au monde, pourvus que lui-même reste anonyme derrière le masque d’un super-héros qui prend alors le nom de Krrish. Sauvant la veuve et l’orphelin, il mettra au passage à jour le complot qui avait, en son temps, conduit à la disparition de son père, en combattant l’odieux Dr. Siddhant Arya (Naseeruddin Shah), un savant mégalomane qui rêve de dominer le monde grâce à un ordinateur capable de prévoir l’avenir.

Pour un novice en cinéma du sous-continent, il n’est évidemment pas simple de relever ce qui est propre au film séparément de ce qui est propre au genre. Il est à la mode de parler de la production de Bollywood, cet Hollywood made in Bombay, même s’il n’est pas interdit de se souvenir de glorieux prédécesseurs avec leurs styles particuliers. Néanmoins, « Krrish » sent bien plus le film commercial que l’entreprise d’auteur. Le format, inaccoutumé de nos jours, du film de trois heures avec entracte semble relever du genre. Les séquences de danse et de chant semblent également ressortir de la même catégorie, à la fois proche dans l’idée des comédies musicales américaines des années 40/50, tout en en restant loin du style sur le plan de la technique. Les danses sont sautillantes et coordonnées, sans contact excessif entre hommes et femmes. Il y manque peut-être peu de l’aspect « troupe » des productions aussi bien indiennes habituelles qu’étatuniennes classiques. L’aspect romance naïve avec fleurettes et violons semble également à ranger dans le même rayonnage. A l’opposé, l’intervention d’extra-terrestres, d’un justicier masqué aux super-pouvoirs, des effets de caméra à base de ralentis et d’accélérations subites, de mouvements plus évocateurs de jeux vidéos que de déplacements réels, … ont un air bien trop proche des standards américains pour ne pas sentir l’influence. Les scènes de bataille chorégraphiées comme des ballets d’arts martiaux fleurent le kung fu honk-kongais à plein nez. De là à voir dans le traitement une mixture de Spiderman / Matrix / Kung Fu / James Bond, il n’y a qu’un pas qu’il est bien aisé de franchir. Ceci dit, et même si le goût pour les jeunes premiers, comme à Hollywood, conduit ici à l’embauche devenant apparemment classique d’une Miss Monde dans un rôle phare (ici, c’est Priyanka Chopra qui s’y colle), la pudeur indienne (et les récents démêlés de Richard Gere sont là pour témoigner qu’il ne s’agit pas d’un faux-semblant) impose une retenue dans les ébats qui apporte une petite note désuète aux regards blasés des spectateurs occidentaux.

On en aura fini avec les généralités quand on aura dit la parenté du réalisateur, Rakesh Roshan, de l’acteur principal, Hrithik Roshan, son fils, et du compositeur, son frère. Et que ce travail de clan fait suite à un premier épisode de cette histoire, « Koi Mil Gaya » qui s’était, d’après les connaisseurs, déjà taillé un franc succès.

Que dire de plus quand on en est réduit, comme ce brave Sylvain, à découvrir le genre au travers de cet unique opus ? Peut-être en restant dans la naïveté de la découverte, celle du spectateur - comme on dit d’un patient recevant de la morphine pour la première fois qu’il est naïf de morphine – faisant pendant à celle de cette histoire en forme de bluette surannée. Et, pour dire les choses simplement, comme il est agréable de se retrouver dans cet univers d’enfance de façon assez inattendue en sortant quasiment de la projection de « Still life » ! Contraste saisissant et rafraîchissant. Environ trois heures de projection, un entracte expédié à la vitesse de l’éclair pour cause de contrainte de programmation et d’absence de publicité dans le cadre du festival, et pourtant aucun ennui, aucune lassitude devant les bondissements et les sourires bêtas de sautillants jeunes gens qui prennent manifestement plaisir à nous trimballer dans une bande dessinée colorée et à l’exotisme mâtiné de modernité occidentale. Les danses juvéniles du héros musculeux comme un culturiste arracheraient un sourire affectueux au pire grincheux qui soit. Le jeu qui franchit allègrement les limites du théâtral est envahi d’une telle conviction et d’une telle bonne humeur qu’on se surprend à penser qu’il faudrait un cœur de pierre pour leur en vouloir. Et juste pour le fun, le parler indien mêlé naturellement, mélange dont les anciennes colonies ont le secret, de phrases entières dans un anglais à l’accent roulant, fait comme un jeu de piste qu’on finit par s’amuser à repérer au long de la projection. Je doute que cela était un effet recherché, mais pourquoi bouder ce plaisir supplémentaire offert par les circonstances ?

Au plan technique, les images sont d’une propreté à toute épreuve. Comment dire mieux ? Si on s’attendait à une réalisation hésitante, en bon européen paternaliste, on en est pour ses frais. Si Spielberg avait soudain changé de nationalité, on aurait probablement eu la même maîtrise technique à l’écran. Tout a été avalé puis digéré avec une efficacité redoutable. Juste une petite surprise concernant la musique dont il faudrait être rudement spécialiste pour y entendre une origine indienne. Rançon à la culture internationale ou simple méconnaissance du novice ? Allez savoir !

Quant à l’histoire elle-même, inutile de chercher à entreprendre un décodage quelconque tant les choses sont transparentes et sans autre prétention que la distraction. Et comme la mission est accomplie, inutile de se torturer l’esprit à la recherche d’autre chose que le simple plaisir de la surprise.

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Les vieux de la vieille

Six roses

On vit quand même dans un drôle d’endroit et dans une époque curieuse. Regardez-moi ce film et comparez. Il ne date pas de Pépin le Bref. Il a juste 46 ans. Ne me dites pas que c’est bien vieux, vous me vexeriez, moi qui suis né en 1960 et qui me sens encore dans la force de l’âge. Et pourtant … si on me disait que ce film a été tourné sur Uranus, je serais tenté de le croire si je n’avais pas vécu, hier ou presque, cette période si étrange quand on la regarde d’ici et de maintenant.

Affiche France (notrecinema.com)

D’abord, il y avait des acteurs ! Rendez-vous compte : Jean Gabin, Noël-Noël et Pierre Fresnay sur la même affiche. Je veux bien ne pas être passéiste, mais dites-moi un peu qui vous mettriez aujourd’hui pour faire l’équivalent ? Romain Duris et Benoit Magimel ? Quelle blague ! Je vous accorde Gérard Depardieu, peut-être Daniel Auteuil, et puis … ? Mais bon, on ne va pas pleurer sur ça aussi, c’était juste en passant.


Affiche France (notrecinema.com)

Mais de quoi s’agit-il au juste ? D’une histoire toute bête. Dans un bourg de Vendée, Jean-Marie Péjat (Jean Gabin) et Blaise Poulossière (Noël-Noël), deux papys (qui s’annoncent à l’âge canonique de 65 ans ! En tenant compte de la progression de l’ordre de 3 mois par an de l’espérance de vie depuis quelques décennies, en 46 ans ça nous met l’équivalent aujourd’hui à 11 ans et demi de plus, soit 76 ou 77 ans. Vous y croyez, ça ?!) attendent le retour au pays d’un ancien copain, Baptiste Talon (Pierre Fresnais), qui vient de prendre sa retraite des Chemins de Fer (on ne disait pas encore facilement « de la SNCF » à l’époque). Déjà que le bourg avait du mal à contenir les incartades des deux acolytes locaux, l’un réparateur de vélos et l’autre sous la coupe de son fils depuis la reprise en main de la ferme familiale par la progéniture, l’arrivée du troisième larron met le feu aux poudres. C’est qu’ils ne sont pas commodes les trois pépères. Le club de « foute’balle » local en sait quelque chose, quand les gringalets en culottes courtes doivent venir chercher leur ballon égaré dans le jardin du père Péjat. Et Monsieur le Maire qui doit se farcir de tancer les Anciens turbulents, fortes têtes et forts en gueule. Las de cette hostilité communale, l’idée géniale du trio surgit des échos qu’un ancien collègue de Talon lui a écrit de la qualité de vie dans l’hospice de Gouyette, à deux pas de là. Puisque les gamins ne savent plus rigoler ni apprécier le pinard, y’a qu’à y aller tous les trois, à Gouyette ! Tu viens-t’en, Blaise ? Et les voilà partis pour une randonnée campagnarde, et copieusement alcoolisée, par monts et par vaux, croisant leurs souvenirs d’enfance défraîchis à mesure qu’ils sillonnent le canton. Malheureusement, Gouyette n’est pas à la hauteur des espérances, et force est de faire le mur au nez et à la barbe des nonnes à cornettes qui régentent le lieu. C’est ainsi que les trois lascars refont la route en sens inverse, toute honte bue et la queue entre les jambes, pour arriver au bourg entre deux gendarmes comme de vulgaires garnements voleurs de poules, promettant enfin de se tenir bien sages. Promesse d’ivrogne …

Passons sur la musique sifflée qui donne un cachet rural sans pareil. Passons sur les images et la pureté d’un noir et blanc que les techniciens de l’époque avaient fini par maîtriser avec un sens du contraste qui vous plonge dans l’imaginaire aussi sûrement qu’il vous donne une impression de réalisme à vous faire regretter l’invention de la couleur. Passons sur la maîtrise de Gilles Grangier dont la réalisation doit faire face aux espiègleries d’un trio infernal qui ne lui rend manifestement pas la tâche des plus aisées. Passons sur les seconds rôles dont la simple contemplation replonge dans un océan de souvenirs attendris. Le générique mentionne même Robert Dalban, même si je dois avouer que ne l’ai pas vu passer. Il ne manquerait que Pierre Mirat et Raymond Bussière pour que mon Panthéon soit complet, mais on ne peut pas trop en demander tout de même … La seule fausse note vient peut-être de Pierre Fresnais manifestement plus à l’aise dans les rôles de bourgeois de la bonne société que dans les piliers de bistrot de la campagne profonde. Il a beau faire ce qu’il peut pour rendre un accent vendéen épais, on y sent malgré tout comme un rien de distinction parisienne. Nul n’est parfait.

Mais le sujet n’est pas là. Le sujet, même si ce n’était pas celui de l’époque, et même si le film était loin d’avoir la moindre prétention de chronique rurale, est de réaliser à quel point une distance de 45 ans fait changer de planète. Gabin et son mégot aux lèvres du début à la fin du film. Le gros rouge coulant à flot dans des gosiers assoiffés et connaisseurs d’un bout à l’autre de l’histoire. Aucune ligue de vertu ou de santé publique à l’horizon. L’Antiquité, je vous dis ! Un gendarme à vélo qui répare sa chaîne sur la place du village. Un grand-père en bleu de chauffe du matin au soir et une musette en travers de chaque épaule. Des bacchantes que même la soupe de la veille y trouve encore à se loger. Une chignole à main ! Mon Dieu, ça fait combien de temps que je n’avais pas vu une chignole à main ?! Et la collection de galures sur les têtes des pauvres bougres dans le parc de l’hospice de Gouyette ! Mais par-dessus tout, ce regard pétillant des énergumènes en vadrouille ! La dernière fois que je l’ai vu, c’était dans les yeux de mon grand-père, et il avait 105 ans. Dîtes-moi que j’aurai le même si ma cirrhose, mon cancer du poumon, mon artérite, les accidents de voiture, et Sarkozy me laissent aller jusque là ! S’il vous plait …

Mais peut-être que, finalement, 45 ans c’est effectivement un monde, et que ce monde là a effectivement disparu. Putain, dîtes-moi que je me plante !!!

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Je dois tuer (Suddenly)

Série B +

Au magasin des antiquités, il y a toujours, sous quelques centimètres de poussière et sous quelques cartons à chapeau, un petit truc qu’on avait oublié. Au temps de la cheminée à bois, ou aurait dit « un truc de derrière les fagots ». Aujourd’hui on dirait peut-être « de derrière le convecteur », mais ça reviendrait un peu au même. Et dans la grande entreprise de nettoyage du grenier de ses vieilleries oubliées, voilà qu’émerge, pour peu qu’on ne craigne pas de se souiller les manches, un petit film abandonné de Lewis Allen en 1954, avec un Franck Sinatra aussi jeune que mince, voire osseux. Pas de quoi tomber à la renverse, mais une petite chose qui vous fait délaisser la poursuite du grand ménage et vous installer pour une petite pause dans le canapé. Le mange-disque n’a pas vraiment faim, mais il ne refuse pas de participer à l’interlude. Un petit apéro et c’est parti. On se remettra à la tâche un peu plus tard.

Affiche Belgique (trouvelefilm.com)

Dans une petite ville des USA, répondant au curieux nom de Suddenly, d’ordinaire tranquille et paisible, une dépêche annonce au sheriff Tod Shaw (Sterling Hayden) l’arrivée impromptue par le train du Président des Etats-Unis qui doit prendre une voiture pour se rendre à sa destination finale quelque part dans les montagnes. Le sheriff est chargé de collaborer avec les services spéciaux et de sécuriser la zone. Par hasard, l’ancien supérieur Peter « Pop » Benson (James Gleason) du chef de l’équipe des services secrets, Dan Carney (Willis Bouchey), habite dans la seule maison qui domine la gare, avec son petit-fils Pidge (Kim Charney) et sa belle-fille Ellen (Nancy Gates) que le sheriff Shaw drague assidûment. Or c’est justement cette maison qu’a choisi un groupe de tueurs à gages, mené par John Baron (Frank Sinatra), comme repaire pour perpétrer un attentat, genre snipper, contre le président lors de sa descente du train. Par une série d’évènements, la maison se trouve ainsi occupée par le groupe de tueurs et par leurs otages : l’ex-agent, sa belle-fille, son petit-fils, le sheriff, bientôt rejoints par un réparateur de TV. L’essentiel du film est ainsi un huis-clos entre ces personnages dans l’attente du moment ultime où le coup de feu fatal pourra ou non être tiré par la fenêtre du salon. Chacun marque son territoire, parle et fait parler l’autre afin de connaître ses motivations et ses faiblesses, pour tenter de l’influencer et d’arriver à ses fins : perpétrer l’attentat pour les uns ou l’empêcher pour les autres.


Affiche USA (en.wikipedia.org)

Côté crédibilité, l’histoire ne fait pas dans la dentelle, avec moultes invraisemblances, mais qui finalement ne sont pas si rédhibitoires. Après tout, le sujet ne semble pas vraiment tenir dans une intrigue quelconque, mais plus dans la confrontation des personnages qui se découvrent, se jaugent, s’influencent, se justifient. On est quasiment dans une pièce de théâtre, où les situations doivent être plus évocatrices que démonstratives. Il n’y a aucune enquête, et quasiment pas de suspens puisque la fin est connue d’avance : nul président n’a encore été tué à l’époque (en 1954, on est encore quelques années avant l’attentat contre Kennedy). Pourtant, le thème est visiblement dans l’air. A se demander si Oswald n’a pas vu le film avant de se lancer tant les similitudes sont frappantes.

Affiche Argentine (todocoleccio.net)

On n’a pas non plus d’explication sur les motivations des commanditaires. Baron n’est que l’homme de main, soucieux de bien faire le travail pour lequel il a été embauché. Non seulement il se décrit comme un bon professionnel relevant le challenge du top de l’attentat, mais il n’est pas sans une certaine réflexion sur les conséquences de son geste : après tout, à la seconde où le président mourra, un autre prendra sa place, ainsi vont les institutions, alors en quoi la disparition de celui-ci changerait-il quoi que ce soit à la stabilité du pays ? … Au pays de la libre entreprise, Tueur à Gages est un simple métier, honorable parmi d’autres, dont la difficulté justifie à la fois le salaire et le respect. Aucune émotion là dedans, si ce n’est la fierté de faire un métier difficile, complexe, et de le faire en bon professionnel. D’ailleurs, les victimes collatérales, si elles doivent exister, se doivent d’être les moins nombreuses possible. Ce n’est pas qu’une émotion l’empêche, mais plutôt que pour qui fait métier de tuer, chaque vie ôtée mérite salaire, et que la rémunération est ici liée au meurtre du président. Pourquoi faudrait-il travailler sans rétribution si ce n’est pas indispensable à la mission payée ? Logique implacable …

Parallèlement, l’Amérique se vit aussi comme le pays des valeurs humaines et de la responsabilité individuelle : la police n’a qu’une devise, « To protect and to serve », alors Tod Shaw, comme ses collègues otages n’aura qu’un objectif, protéger (le président, la faible femme, l’enfant innocent) et servir (sa mission, son pays). Plus, le respect de l’ordre repose sur la responsabilité de chacun, donc chacun des otages est un peu en position de policier adjoint, de justicier brave et sans état d’âme.

D’ailleurs les états d’âme d’Ellen qui refuse à son fils le contact avec les armes à feu en souvenir de son mari, mort en mission pour son pays, sont rapidement balayés par l’importance de l’enjeu et le courage de l’enfant coaché par le Sheriff : « Ce ne sont pas les armes qui sont mauvaises, c’est la façon dont on s’en sert qui peut l’être ». On est 50 ans avant la charge de Michael Moore et de Columbine …

Côté acteurs, on est bien dans un mélange des années 50 et d’une scène de théâtre. Certains sont d’une sobriété étonnante quand d’autres sont dans l’emphase. James Gleason et Willis Bouchey font dans la simplicité, peut-être un peu exagérée, mais pas tant que ça après tout. Nancy Gates nous la joue dramatique, la souffrance expressive, équipée de ce grand cri hystérique lors des coups de feu que le cinéma états-unien semble avoir inventé pour servir de paquetage à tout acteur femelle de ces années là. Kim Charney, dans son rôle d’enfant courageux et discrètement désobéissant, cabotine comme au meilleur des séries B : un modèle du genre. Sterling Hayden est encore une fois dans cette distance qui lui donne l’air de ne pas trop savoir ce qu’il fait là : on m’a dit de dire mon texte alors je le dis, qu’est-ce que vous voulez de plus ? Au risque de heurter les fans du genre, il n’est pas sans évoquer Jean-Pierre Léaud et son jeu « distancié ». Pas de mystère s’il a été choisi pour le rôle titre de Johnny Guitar, le seul western « nouvelle vague » à ma connaissance. Pour ceux qui aiment, ça doit être intéressant. Pour les autres, Sterling Hayden reste une énigme. En tout cas, on est loin de l’expressivité de Franck Sinatra qui cherche à donner un peu de corps et d’âme à son personnage malgré l’environnement somme toute assez pauvre.

Au bout du compte, quelques bonnes choses dans une enveloppe de série B bien soutenue par un Sinatra qui sort du lot. Et puis, à voir aussi pour l’aspect anthropologique de l’homo americanus post belum para maccarthum, dévidant toute sa rhétorique patriotique, même si on se demande s’il ne faut pas en lire entre les lignes une critique plus acerbe qu’il n’y parait.

Bon, avec tout ça, y’a encore pas mal de cartons à chapeau à dégager du grenier, et ça va pas se faire tout seul. Hardi petit ! Au boulot !

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La guerre des fées (A simple wish)

Sans guère d'effets

Sur ma lancée de Nanny McPhee et des Frères Grimm, voici que vient à propos une petite douceur sans prétention. Juste histoire de dire qu’on n’abandonne pas le sujet sans une petite pointe de regret. C’est que les films pour enfants ont ce pouvoir de vous replonger dans le sentiment désuet d’un monde magique où tout vient à point et où la guimauve est encore permise. De grosses parts de guimauve, et de glace à la banane, avec de la Chantilly comme s’il en pleuvait, et de la sauce au chocolat par-dessus. Ca colle aux dents et on en met partout, mais tout le monde s’en fiche. La Chasse aux Fées est de ce monde là.

Affiche USA (moviegoods.com)

Il était une fois, une école qui enseignait toutes les astuces et tous les tours qu’une fée doit connaître. Et les professeurs, à la fin de la formation, délivraient un brevet de compétence, un diplôme de fée. Contrairement aux idées reçues, en ce temps-là, les écoles de fées n’acceptaient pas que les jeunes filles, et celle-là, avec pignon sur rue dans un joli quartier de New-York, ne faisait pas exception. Et comme dans toutes les écoles du monde, les jeunes diplômés étaient non seulement sans expérience mais également plus ou moins doués. Cette année-là, le dernier de la promotion, quoi que d’une bonne volonté à toute épreuve, se nommait Murray (Martin Short), de fait un garçon d’une maladresse qu’on aurait pu dire proverbiale ne fut son caractère de novice.

Il se trouva aussi que ce fut l’époque où Claudia (Kathleen Turner), l’une des Fées tenant le haut du pavé décida de changer de bord et d’explorer le côté sombre de la force, de compléter sa maîtrise de la magie blanche par l’exploration de la magie noire. Et elle avait besoin pour ce faire de sa collection entière de 100 baguettes magiques. Or la centième baguette était aux mains d’une petite fille, Anabel Greening (Mara Wilson) qui n’en connaissait pas l’usage, et dont le père, Oliver (Robert Pastorelli), gagnant sa pitance comme cocher pour touristes, était également chanteur de comédie musicale sous-employé. Broadway n’étant qu’à quelques pas, il tentait justement sa chance lors d’auditions pour un spectacle imminent, restant dernier en lisse avec un unique concurrent.

La brave enfant, rencontrant le magicien débutant, et disposant de la baguette adéquate, ne pouvait dès lors résister longtemps à la tentation de favoriser le destin sur la sélection de père dans le spectacle espéré. Malheureusement, la maladresse du jeune homme, ainsi que les menées retorse de la Fée apostat, ne furent pas sans conséquences sur la suite de l’histoire. De gaucheries en chausse-trappes, le projet généreux s’approchait autant qu’il s’éloignait à chaque tentative manquée, frôlant parfois la catastrophe.

Mais ne révélons pas la suite de l’histoire …

Néanmoins, et sans trahir un secret d’état, il est sans doute permis de dire que tout cela finira bien à la fin. Un peu de jugeote, que diable. Quiconque se serait douté qu’un tel scenario, s’adressant à un public d’enfants, ne pouvait se risquer à une fin ésotérique. Non, tout l’intérêt du film, pour ceux qui sont clients du genre, tient dans la façon dont évolue l’histoire, toutes ces petites surprises parsemées de ci de là qui viennent vous tirer parfois un sourire, parfois une larmichette, parfois un attendrissement. Et sur ce terrain, le duo de la petite fille et du magicien maladroit se laisse aller à moultes facéties. Bien sûr, certaines sont dignes de la cour de récréation. Mais après tout, les enfants à qui s’adresse le conte n’ont pas encore engrangé notre vaste expérience d’adulte et ont bien le droit de voir des gags rebattus pour la première fois. Certains cependant testent volontiers notre sens de l’humour : Anabel, souhaitant un gros lapin (a big rabbit), se retrouve, après une formule magique mal employée, avec un rabbin de 15 mètres de haut (a big rabbi). Certes, ce n’est pas du Molière, mais après tout, j’avoue mon amusement. Sans honte et sans vergogne. Nul besoin d’en dire davantage, le décor est planté et sans doute suffisamment limpide.

Côté interprétation, pas d’Oscar à la clé, mais pas de mauvaise surprise non plus. La petite Mara Wilson se prend visiblement au jeu et fleure bon le naturel. Ce n’est pas le cas de Martin Short, mais dont les pitreries ont pourtant ce petit goût sucré et désuet de Marx Brothers. Kathleen Turner tente une incursion sur le même terrain, il est vrai avec moins de bonheur. C’est cependant tellement agréable de la revoir avec son physique d’A la Poursuite du Diamant Vert, avant le cataclysme esthétique de Virgin Suicide où l’on devait attendre le générique de fin pour vérifier quel rôle elle interprétait tant elle était méconnaissable. Grandeur et misère du temps … à moins qu’il n’y ait quelqu’explication plus chimique à la transformation.

Côté effets spéciaux, un petit lot, juste pour le fun, juste histoire de dire. Oh, rien de très acrobatique, pas de poursuite en voiture volante, pas d’expédition spatiale. Un genre de Mary Poppins un peu plus élaboré et mis au goût du jour. Et c’est bien suffisant pour être rafraîchissant. Michael Ritchie, le réalisateur, s’est contenté de peu, et nous de même. Sans grand message non plus, sans morale profonde, juste un petit conte pour s’endormir le cœur léger et faire de beaux rêves.

Et c’est déjà bien, non ?

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L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford (The assassination of Jesse James by the coward Robert Ford)

Sacré Robert Ford !

On dira ce qu’on voudra, mais que serait le cinéma américain sans le western ? Et pourtant … ça fait un bon moment qu’on en est sevré si ce n’est quelques tentatives, mais qui commencent à dater un peu, de Clint Eastwood ou de Kevin Costner Alors qu’on nous annonce, en marge du Festival de Deauville, la présentation d’un retour du genre, et en plus avec Brad Pitt (les dames apprécieront), … voilà qui n’était pas fait pour laisser indifférent. Encore qu’avec un titre comme ça, on aurait peut-être dû se méfier un peu. C’est vrai que le genre de films à titre à rallonge, même s’il avait fourni quelques épisodes intéressants - Woody Allen avait lui-même sacrifié à la mode avec son inénarrable « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans avoir osé le demander » -, avait essentiellement été l’occasion de choses assez affligeantes au rang desquelles on peut citer aux erreurs de mémoire près un fameux « Comment réussir avec les femmes quand on est vieux, moche et fatigué ». Qu’est-ce qui pouvait bien nous attendre dans ce double retour westerno-rallongesque ? La caution festivalière l’emportant, pourquoi ne pas tenter le coup ? Après tout, y’a pas grand-chose d’autre à faire, d’autant que le temps tourne à l’automne après un été hivernal. Ca ou se taper une nouvelle bronchite … Allons-y !

Affiche France (cinemovies.fr)

Jesse James est ce fameux bandit américain de la fin du XIXème siècle qui s’est taillé avec le recul une réputation de Robin des Bois de l’Ouest. Le film se lance dans la vérification du mythe, en tentant de retracer de manière documentée les derniers mois de son parcours, jusqu’à son assassinat par un membre de sa bande, un certain Robert Ford. Et même en poursuivant l’histoire un tout petit peu plus loin, ça devient quasiment l’histoire du meurtrier lui-même. Comment il est entré dans la bande ; quelles étaient ses relations avec le chef ; comment il en est venu à commettre son geste ; comment il en a vécu les suites, en particulier le fait d’être vu comme « the dirty little coward », le lâche qui a trahi Robin des Bois ; qu’est-ce qu’il est devenu ensuite ?

Affiche USA (cinemovies.fr)


Le film, d’un certain Andrew Dominik, s’ouvre ainsi sur la préparation et la mise en oeuvre de l’attaque d’un train, le dernier de sa carrière, par Jesse James et sa bande. De la bande initiale, constituée plus de dix ans auparavant, il ne reste plus grand monde. Seulement Jesse (Brad Pitt) et son frère Frank (Sam Shepard). Les autres sont de recrutement récent, pour remplacer les morts et les emprisonnés. L’ambiance dans le groupe est un peu curieuse. On voit bien que Jesse a un drôle de comportement autoritaire et un peu effrayant, qui n’accepte encore de critique que de la part de Franck. Avec ses 34 ans et son statut d’homme marié avec enfants, qui part pour une série de casses comme d’autres partent au bureau ou en tournée, Jesse fait figure de patriarche. Peut-être moins que Franck, mais pas loin. Robert Ford (Casey Affleck), lui, n’a pas 19 ans, timide et bredouillant face au totem, mais tentant sa chance, voulant se mesurer aux exploits de son héros. Il n’est d’ailleurs pas le seul, Bob, à être un peu mou du bulbe. Tous les acolytes des frères James sont un peu sur le même modèle, sans qu’il soit très clair si c’est la bêtise, l’ignorance ou la timidité qui soit responsable du tableau final. Toujours est-il que l’ensemble fait un ramassis de clochards armés assez courrant les bois et les prairies assez redoutable.

Et on ne peut pas dire que la vie soit confortable dans le gang James. Quand on n’est pas à se geler les arpions dans les sous-bois, montant de vieilles carnes défraîchies, on se retrouve dans la ferme familiale de l’un ou de l’autre des membres de la troupe, à se raconter des histoires à double sens lourdes de menaces et de rivalités.

De fait, il ne fait pas bon faire un pas de travers, que l’un ou l’autre se sente offensé, et surtout que Jesse ait un doute quelconque sur quelque chose qui lui déplairait. C’est que les revolvers parlent facilement dans le coin.

Jesse lui-même a sa propre technique. Une espèce de calme convivial, dérivant brutalement au détour d’une phrase anodine en ce genre de calme glacial qui précède les tempêtes. Mais la tempête ne vient pas. On l’attend, on sait qu’elle arrive, mais elle traîne, elle se nourrit, elle enfle en silence. Et soudainement elle est là, subite, violente, explosive.

Avec la répétition des épisodes, la mort de l’un puis de l’autre, Robert Ford, sans qu’il soit très clair si c’est par peur, pour se protéger, pour protéger les autres, par appât du gain ou de gloire, finit par craquer et par dénoncer Jesse aux autorités qui le missionnent pour en finir avec le hors-la-loi.

Mi-volontaire, mi-contraint, Bob se retrouve embringué dans un projet de braquage à 3 aux côtés de Jesse et de son frère Charlie Ford (Sam Rockwell). En attendant le moment opportun, Jesse héberge ses deux acolytes chez lui, auprès de sa femme et de ses deux enfants. On voit bien que les relations ont changé cependant. Bob prend une certaine assurance, comme une certaine maturité. Jesse a moins d’allant, comme s’il laissait traîner les choses, comme s’il n’avait en tête que le seul projet de braquage. Des petits gestes, des petites phrases, se multiplient : Jesse offrant un revolver tout neuf à Bob pour remplacer sa vielle pétoire, Jesse désarmé tournant le dos à ses acolytes pour épousseter un tableau, … Et c’est justement ce moment que choisit Bob pour lui loger de dos une balle dans le corps, avec la neutralité sinon la complicité de Charlie.

Le reste du film retrace la vie pleine de dépit et de culpabilité de Robert Ford, qui pensait par son geste acquérir honneur et gloire, mais qui se retrouve affublé d’une image de traître et de lâche, jusqu’à être condamné dans une chanson à succès à la gloire de Jesse James et dont le refrain répète à satiété « the dirty little coward Robert Ford ».

Comment dire ? Si la définition du western est de se passer aux USA entre la Guerre de Sécession et la Guerre de 14, avec des types à cheval qui tirent des coups de revolver, alors c’est un western. Si on prend une autre définition - n’importe laquelle -, je ne sais pas ce que c’est, mais sûrement pas un western. On entre, sous couvert d’une trame quasi journalistique, dans la psychologie des personnages qu’on imaginait davantage chez Bergman ou chez Antonioni. D’ailleurs en l’occurrence, il faudrait probablement parler de psychiatrie plutôt que de psychologie, pour ce panel étrange d’humanité. Entre des gangsters de base, gens simples du crime qu’en d’autres temps on aurait appelé simplets, paralysés par la peur sous une façade de grande gueule vindicative, et un chef psychopathe, paranoïaque manipulateur, virant avec l’âge au dépressif suicidaire, on navigue dans les hautes sphères de la pathologie.

Si le projet était de désacraliser le mythe de Jesse James, le bandit au grand cœur, la mission est accomplie. Si la mission, au-delà d’un désir destructeur, et une fois abandonnée l’idée saugrenue de réaliser un western, était de chercher à comprendre les ressorts d’une folle cavale ayant entraîné un groupe d’hommes autour d’un chef charismatique, ou au moins de comprendre comment de cette histoire a pu naître un mythe aussi puissant, on est par contre très loin du compte. Alors OK allons-y, acceptons une bonne fois de faire dans l’étude de psychopathologie, qu’on s’en débarrasse. Après tout, on avait bien trouvé un certain intérêt à « Vol au-dessus d’un nid de coucou », alors pourquoi pas.

Une fois ces bases posées et acceptées, on est un peu moins surpris, ne serait-ce que par la forme du film. Les lenteurs, les passages interminables d’une musique lancinante et répétitive, les liaisons abstraites d’un bout d’histoire à un autre, les séquences presque contemplatives d’une nature brute vue davantage du côté de la fange boueuse que de l’horizon paisible, les vêtements dépenaillés à souhaits, les brusques changements d’humeur, les bascules du rire des personnages au glauque d’une tuerie sordide, … tout est à l’échelle. Et tout cela ne retrouve de cohérence que dans le champ des errements de l’âme de tout ce petit monde. On est loin des épopées héroïques et des faits d’armes glorieux. On est à l’échelle de la violence, gratuite ou non, de la déraison qui devient la seule raison restante d’une âme torturée. Car de même qu’on a pu dire que le désordre est ce qui persiste tant qu’on n’y a pas encore trouvé d’ordre, cette déraison-là n’est que qui n’a pas encore été compris de l’intérieur d’une tête en désordre, ou plus précisément dans laquelle on n’a pas encore compris l’ordre particulier qui y règne. Et le film est là justement pour cela, pour nous faire approcher cet ordre qu’on ne peut se résoudre à imaginer absent.

Remarquez, on a tout notre temps pour ça. Le film dure environ 2h35 sous sa forme réduite qui est diffusée. Le projet initial le prévoyait pour 4 heures, ce qui aurait sans doute de mieux comprendre encore les choses. Mais finalement, en 2h35, on se fait déjà une petite idée.

En tout cas, ceux qui verront le film en salle devront s’en contenter. Les heureux veinards qui se verront offrir le DVD (l’acheter soi-même prouverait probablement qu’on a déjà saisi, pour le vivre de l’intérieur, les extrémités d’insondabilité que peut atteindre une âme tourmentée, prouvant par là même que l’on n’a pas l’usage de la leçon du film) auront peut-être droit un jour à une version longue. A ceux-là, juste deux mots : bon courage, et bonne chance !

Un petit mot quand même sur la qualité des acteurs. Il est vrai qu’il est un peu difficile de s’extraire de l’ambiance du film pour s’intéresser spécifiquement au jeu des interprètes. Pourtant, avec un bon café, et un peu d’entraînement, on parvient à reprendre un peu de la distance suffisante. Et là, c’est la bonne surprise. Evidemment, on ne va pas ici pouvoir tester leur verve comique, leur souffle épique. Non, c’est dans leur art de l’adaptation et à l’expression des vicissitudes de l’âme, en particulier au travers du filtre exigeant de la « simplicité » qu’on va pouvoir les attendre. Brad Pitt est à ce jeu étonnant de versatilité, de bascule subite, de questionnement retors. Casey Affleck n’est d’ailleurs pas en reste, dans le registre de l’évolution de la timidité vers une forme de maturité, puis de culpabilité. C’est d’ailleurs peut-être par lui que le film retrouve une certaine cohérence. Par cette lente évolution qui s’étend de l’admiration puérile jusqu’au passage à l’acte, au « meurtre du père », diraient les freudiens patentés, à la pulsion de mort, à la culpabilité.

S’il est un personnage qui, dans ce monde en déserrance, rejoint une forme de « normalité », nous apprend quelque chose de nous-même, de notre façon de nous construire face au monde, de réussir, de nous tromper, d’échouer, c’est bien Robert Ford. Y a-t-il vraiment lâcheté dans cela ? Peut-être. Mais c’est probablement alors de notre lâcheté à tous qu’il est question, de celle qui fait que devant la vie, on avance, on biaise, on ruse, on regrette … Seuls les héros sont monstrueux dans leur monolithisme. Les gens normaux sont de cette pâte hétérogène de ceux qui se collettent avec la réalité. Et cette pâte-là, elle peut sûrement s’appeler lâcheté ; elle peut aussi s’appeler doute, ou courage.
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Rocky Balboa

Madeleine Balboa

J’avais 25 ans et je prenais la série à son quatrième épisode. Stallone avait 39 ans et ça en faisait neuf qu’il s’était mis dans la peau de Rocky, d’abord en en assurant l’écriture et le rôle principal, puis rapidement en prenant aussi les rennes de la mise en scène. Il sortait tout juste du second volume de Rambo, et il était bien temps que quelqu’un me remonte le moral comme ces deux films ont su le faire à l’époque. Pas de prétention cinéphilique là dedans. J’avais juste besoin d’une cure de « vide ta tête », et ce drôle de type tout en muscles, la tête de l’emploi, le regard de chien battu, était alors sorti pour moi de nulle part. C’était à peine si j’en avais entendu parlé jusque là. Bizarre, non ? En tout cas, c’était à ce moment là qu’il était sorti de sa boite pour entrer dans la mienne, qu’il était venu me raconter qu’on pouvait bien prendre des coups mais qu’il était possible d’y survivre, qu’avec rien et beaucoup de volonté on pouvait soulever des montagnes.

Affiche France (cinemovies.fr)

Pas très original, je sais. Mais c’est comme ça. Il était tombé au bon moment, c’est tout. En même temps qu’apparaissait Mac Gyver sur les petits écrans : « je fais tout avec un bout de ficelle et un canif ». Ca n’avait peut-être pas grand-chose à voir, sauf que … Sauf qu’entre l’entraînement héroïque de Rocky, faisant de la musculation avec des troncs d’arbres ou du punching-ball contre des pièces de viande, et Mac Gyver, fabriquant une bombe artisanale avec un paquet de lessive et une pièce de monnaie rouillée, mon monde torturé devenait soudain plus clair et plus simple. D’autres se seraient plongés dans Nietzsche ou Krishnamurti. Moi, ce fut Rocky, Rambo, et Mac Gyver. On n’est pas maître de la corde qui vous sort du trou ou de la main qui se tend. On la saisit et on dit merci.
Affiche USA (cinemovies.fr)

Je crois bien que c’est depuis ce temps que je n’ai plus jamais considéré qu’une chose soit impossible par manque de moyens, qu’il n’y aurait aucune façon de s’y prendre pour attendre son but avec les moyens disponibles. Parce que c’est dans sa nature d’être impossible, peut-être, oui. Mais si elle est possible, alors je dois pouvoir trouver un moyen à ma portée de la réaliser. Après tout, j’ai moi aussi un bon canif, un rouleau de ficelle, des bouts de bois à profusion, et un minimum de jugeote !

Allez savoir pourquoi je vous raconte tout ça ! En quoi ça peut bien intéresser quiconque, ma Stallone-Thérapie ? J’en sais fichtre rien. Ou peut-être que si, après tout. Peut-être pour dire comment le retour de Rocky sur les écrans m’a cueilli à froid, comme la résurgence d’un goût de madeleine dans un recoin de mémoire. Pour dire comme il ne va pas être facile de séparer le présent du souvenir, le film d’aujourd’hui de mon film à moi que je me suis fait dans ma tête à moi depuis le premier jour. On est toujours plus ou moins subjectif, je sais. Mais simplement, il y a des moments où c’est sûrement plus que moins.

« Rocky Balboa », le seul de la série à ne pas avoir de numéro, se déroule des années après l’épopée pugilistique de Rocky (Sylvester Stallone). L’ancien champion du monde poids lourds a depuis longtemps raccroché les gants. Sa femme, Adrian (Talia Shire), est morte depuis quelque temps, le laissant seul entre les visites au cimetière et le restaurant qu’il dirige et dans lequel il passe ses soirées à faire plaisir aux clients en leur racontant ses combats. Son fils (Milo Ventimiglia) a grandi, tentant de se faire un nom dans l’entreprise où il travaille, mi agacé par l’ombre persistante de ce père que personne n’a vraiment oublié, mi fier de porter son nom. Du passé, il reste encore Paulie (Burt Young), ex-manager et beau-frère, aujourd’hui peintre du dimanche aux heures creuses de son poste aux abattoirs. La vie ronronne ainsi, dans un semi oubli, jusqu’au jour où une chaîne de télévision a l’idée saugrenue d’imaginer un combat virtuel en forme de jeu vidéo entre Rocky et l’actuel tenant du titre mondial, Mason Dixon (Antonio Tarver), autant craint que mal-aimé du fait de sa domination insolente le privant de prétendant osant tenter la correction. La machine donnant Rocky vainqueur, germe l’idée d’un combat d’exhibition réel entre les deux hommes. Piqué au vif mais vaguement mal à l’aise, le plus jeune finit par accepter, tandis que Rocky y voit l’occasion de redonner du sens à sa vie, contre les avis unanimes de ses proches.

Dans les épisodes précédents, Rocky sortait de la misère à la force de ses poings, puis se maintenait au sommet à force de ténacité et de courage. L’adversité ne le ménageait pas, mais contre cette adversité se dressait une volonté tenace, une fierté inébranlable, un sentiment de la justice et de l’injustice. Le sort était comme un défi à relever, sur le parcours duquel se dressaient embûches et échecs. Hormis le premier opus dans lequel le mouvement partait du bas pour atteindre le sommet, tous les suivants poursuivaient un cycle irrémédiable fait de chute du piédestal, quelle qu’en soit la cause, puis de reconquête du sommet. Et cette ascension se déroulait selon un trajet immuable, un retour à la simplicité, à ce qu’un homme seul, muni de sa seule volonté et de ses mains nues, pouvait entreprendre contre des machines bien huilées bardées d’intelligence et de technologie. D’une certaine manière, Rocky, c’était la revanche de l’homme sur la machine, la revanche du cœur sur l’intelligence, la prééminence de l’intelligence du cœur sur celle de la raison. Chaque épisode débutait là où le précédant s’était arrêté, comme une immense saga cyclique que seul le temps pouvait lentement éroder.

Dans « Rocky Balboa », l’érosion du temps a justement achevé son œuvre. Ce n’est plus l’adversité qui vient tarauder Rocky, c’est le temps lui-même. C’est la mort d’Adrienne qui a entamé l’introduction de l’irrémédiable. C’est le vieillissement qui alourdit les traits de l’ancien boxeur. C’est l’âge de son propre fils qui tente de prendre son envol et lui reproche de lui couper l’élan. Et dans une dernière révolte, c’est contre ce temps impitoyable que se relève Rocky. Il n’y a plus vraiment de méchant, d’ennemi à corriger, si ce n’est cet ennemi intérieur fait de l’âge qui avance, du temps qui passe, de la lassitude qui s’installe, de la routine qui sclérose, du sens qui s’en va. Car quand la vie a tout entière été soutenue par ce sens du combat, ce sens de la lutte, que reste-t-il quand la lutte est finie ? Il y a dans ce Rocky vieillissant quelque chose du personnage de George C. Scott dans le « Patton » de Franklin J. Schaffner, quelque chose du vieux soldat qui recherche une dernière guerre, pas tant pour la gagner que pour se prouver qu’il est encore vivant, qui se ronge en lui-même à force de confort et d’honneurs.

Finalement, tout Rocky pourrait tenir en deux phrases, en deux citations. La première est une colère de Rocky contre son fils qui vient lui reprocher d’accepter le combat : «You, me, or nobody is gonna hit as hard as life. But it ain't how hard you hit; it's about how hard you can get hit, and keep moving forward. » (« Toi, moi, ou personne ne te cognera aussi dur que la vie. Mais la question n’est pas de savoir combien tu es capable de cogner ; elle est de savoir combien tu es capable d’encaisser, et de continuer à avancer »), en écho à un mot du coach de Dixon à son poulain : « The only kind of respect that matters is self-respect. » (« La seule sorte de respect qui compte, c’est le respect de soi-même »).

Mais, comme dans un dérapage mal contrôlé, vient alors l’idée que même ce pur respect de soi-même se valide par le pouvoir qu’on conquière sur les choses : « I think every guy should at one time try to name an animal or something. » (« Je pense que chacun à un moment devrait donner un nom à un animal ou à quelque chose »), explique Rocky au jeune Steps (James Francis Kelly III). Et c’est peut-être là la première faute du film. On était jusque là dans une espèce de lutte intérieure, dans un combat contre soi-même, pour un dépassement de soi face à l’inexorable du temps, et on dérive subrepticement vers une recherche de puissance, de succès, de domination.

Débutant dans une ambiance de nostalgie presque intimiste, le film tranche avec ses prédécesseurs. Rocky n’y est pas présenté d’emblée dans le feu de l’action. Bien au contraire, il a pris cette pâte, cette lenteur, cette lassitude qui ne s’acquièrent qu’avec la maturité. Même si les références sont légion aux premiers épisodes, la caméra reste sobre et presque timide. Les gestes sont mesurés, sans recherche d’effet, juste comme dans la vraie vie qui a rejoint l’ancien boxeur. L’ancienne fougue a fait place à une intériorité évoquant des pans entiers de « Copland » et on se dit que Stallone a réellement su changer de registre.

Ce n’est que progressivement que s’emballe le rythme. Plutôt même plus secondairement que progressivement. Et c’est peut-être là la seconde faute du film. La première partie, pour touchante qu’elle soit, est d’une durée telle que l’on est conduit à attendre de l’ensemble du film ce rythme posé et nostalgique. Quand arrive l’heure de la reprise de l’entraînement, on a alors du mal à sortir de cette espèce de lenteur pour entrer dans la vibration de l’effort. D’autant que, sans doute trop imprégné encore de la trame des épisodes antérieurs, on espère un entraînement enthousiasmant fait de progression dans la simple transformation d’un corps qui se transcende, qui s’ouvre et se transforme à mesure que l’effort en potentialise les achèvements, qui retrouve le chemin de la vérité par le retour aux sources de l’effort brut et sans artifice. Mais de tout cela, bien plus est suggéré que réellement montré. Et bien trop brièvement pour qu’on ait vraiment le temps de s’accommoder au nouveau rythme que s’installe. Déjà la troisième partie s’annonce, avec le combat proprement dit.

Comme antérieurement, seuls les premiers et le dernier round sont suivis en détail. Les reprises intermédiaires ne défilent que pour atteindre le clou du spectacle. Et dans ce nouveau monde, comme pour en souligner l’originalité, la caméra change du tout au tout, du moins en donne-t-elle l’impression. Le grain de l’image change subitement, passant d’une facture classique à un style évoquant davantage le numérique. Peut-être un œil plus averti sur le plan technique nuancerait-il différemment cette impression, mais aux yeux du spectateur moyen, la rupture est complète et abrupte. C’est sans doute là la troisième faute du film. On était emporté, malgré les difficultés du rythme, dans une histoire sur grand écran, dans l’ambiance d’un cinéma d’autrefois, et nous voilà propulsé malgré nous devant un reportage de télévision, devant un extrait de journal télévisé. Et la chute est brutale. L’histoire a beau continuer à se dérouler sur un tempo s’accélérant, rechercher encore l’émotion de l’effort et de la souffrance, on était dans l’action, et on bascule en dehors d’elle, à la regarder se tramer sur l’écran au bord duquel on se surprend à chercher les boutons du réglage. Il faut alors à nouveau quelques longues minutes pour réintégrer la position du spectateur entraîné par l’histoire, trop longues minutes compte tenu à nouveau de la disproportion consommée par la première partie.

Et pour en arriver à un final en demi teinte qui, s’il est cohérent avec le ton initial du film, avec le projet transparent d’une lutte intérieure, ne pouvait s’imaginer à l’époque révolue de la grandeur du héros. Après un voyage en forme de montagnes russes depuis la première image, il est vrai qu’une ultime surprise n’est plus pour surprendre, mais tout de même. On avait, malgré les ruptures et les bascules, fini par reprendre goût au Rocky d’autrefois, mais Stallone ne l’entendait pas de cette oreille et tenait bon à son projet de maturité. Pourquoi pas, c’est son œuvre après tout … Et puis zut, pas seulement ! C’est mon film aussi, celui de ma jeunesse, c’est ma madeleine à moi ! Pourquoi qu’on me l’a pas laissée intacte ?!

Bien sûr, la musique est toujours aussi enivrante, aussi puissante, reprise du premier opus, d’une présence que de décennies de « Grosses Têtes » sur RTL en ont maintenu l’aura et la familiarité. Bien sûr, et c’est exceptionnel dans une projection publique en exploitation commerciale, le spectacle était aussi dans la salle, avec applaudissements, cris d’encouragement tout au long du combat, dans une salle mêlant quadragénaires nostalgiques et gamins à capuche. De quoi faire oublier un temps les ronchonneries et les défauts.

Et pourtant, …
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Pur week-end

Rideau !

On n’échappe pas à son destin.

La France s’apprêtant à se livrer pieds et poings liés à cinq années de nocturne, une idée imbécile m’est passée par la tête : autant profiter de ces dernières heures pour se vider la tête comme un condamné se siffle sa dernière bouteille de rhum, goulûment, jusqu’à plus soif et jusqu’à l’ivresse. Alors en avant pour Montparnasse et ses cinoches. Y’a quoi en ce moment ? « Spiderman 3 » ou « Pur Week-End » ? Et si on s’en tapait une double dose, juste pour être sûr de l’effet ? Allez, au diable les varices, allons-y pour les deux.

Affiche France (cinemovies.fr)

Et au bout du bout, quoi ? La gueule de bois espérée ? La douce ivresse de l’oubli ? Le trip astral anxiolytique ? … Macache ma poule ! T’as déjà essayé de fumer du thé au milieu de la nuit, quand ta tabatière tombe en panne sèche et que tous les tabacs font relâche ? A peu près le même effet : un peu d’espoir, beaucoup d’effort, un goût de navet, et puis plus rien si ce n’est une vague nausée recouvrant, plus que la sensation du manque, celle de l’espoir déçu. Sans compter celle de l’arnaque : tout ça pour ça ?

Commençons par le début : « Pur Week-End ».

David (Arnaud Henriet) purge sa peine de prison pour trafic d’herbe et quitte sa cellule pour une permission. Il dit au-revoir à Bersini (Didier Sidbon), son co-détenu, et retrouve sur le trottoir Véronique (Valérie Benguigui) qui l’attend pour passer le week-end entre amis regroupés pour l’occasion et pour une randonnée rituelle en montagne. Souhaitant marcher seul, il s’excuse et lui promet de retrouver le groupe le soir chez elle. Chaque membre du groupe est saisi également se le trajet qui mène chez Véronique: Frédéric (Kad Merad), le mari de Véronique, pendant qu’il finit sa journée de labeur de vendeur de voiture, François (Bruno Solo) dans l’avion qui le ramène, pensif, de Londres, Alex (Philippe Lefebvre), dragueur impénitent, cueillant François à l’aéroport, … et tout le monde se retrouve chez Fred et Véro, avec Sarah (Anne Marivin), l’ex d’Alex, et Sam (Jean-Noël Brouté), le thésard à lunettes qui ne sait causer que de son sujet de mémoire. Las d’attendre David, tout le monde passe à table, compréhensif, quand le retardataire se pointe enfin en fin de repas. Entre temps on a appris l’origine du groupe, Fred et Véro étant des anciens mono de la colo qui accueillait autrefois les gosses qu’étaient François, Alex, et Sam.

Au petit matin, tout le monde grimpe dans le 4x4 de Fred et direction l’Iseran par l’autoroute. En chemin, Fred reçoit de la police le coup de fil qui casse l’ambiance : David n’avait en fait qu’une permission de 24h et s’avère profiter de la situation pour se faire la belle. Dispute sur une aire d’autoroute d’où finalement tout le groupe se retrouve, plus ou moins contraint, à crapahuter dans la montagne pour aider David à rejoindre à pied l’Italie.

La poursuite s’engage, avec à la tête de la meute policière, le Commandant Papan (François Berléand), bon pépère qui garde les pieds sur terre devant une évasion de pacotille et une bande de pieds nickelés, épaulée du Capitaine Maugrion (Alexandra Mercouroff), genre de Starsky allumée et vindicative. C’est que David n’est pas le seul à avoir pris la poudre d’escampette : Bersini a aussi mis les voiles, mais lui, c’est un autre calibre de truand. Malheureusement pour David, il est la seule piste dont la police dispose dans sa quête de Bersini, alors ils ne lâcheront pas.

L’histoire vaut ce qu’elle vaut, mais bon, on a vu de choses plutôt réussies avec des scénarios plus minces. Tout est dans la qualité du reste, celle du jeu, de la réalisation, du scénario, … Et pour tout dire, c’est justement là que le bât blesse.

François Berléand a beau se mettre en quatre pour donner un peu de crédibilité à son personnage, il faut bien avouer qu’il est bien seul sur cette galère. Sa collègue semble bien plus sortie de Chateauvallon que de Miami Vice : toute en outrance, en sur-jeu, en frustrée du GIPN s’évertuant à ne pas dépasser le QI du poulet de batterie. Kad Merad pourrait s’en sortir s’il était un peu dirigé au lieu d’être livré à lui-même. Résultat : il se réfugie dans les recettes de Kad et O’, qui font mouche lorsque sont acolyte d’Olivier est dans le secteur, mais qui tombent bien à plat en son absence. Valérie Benguigui est sur le même registre, dont se sauve par instant un Bruno Solo parfois inspiré, en particulier dans ses deux scènes de colère révoltée. Même Jean-Luc Bideau réussit à caricaturer son personnage. C’est dire si le reste du casting est lui aussi à la peine.

Il faut dire que les dialogues valent leur pesant d’amateurisme qui n’est pas pour aider les meilleures volontés : un mélange de langage écrit émaillé de ci de là de quelques dérapages théoriquement contrôlés pour « faire parlé ». Un seul exemple : David évoquant la « zonzon » au milieu d’une phrase à la tonalité écrite en diable. Et quand sur ces dialogues, les acteurs se piquent de détacher chaque mot et de s’appliquer sur les liaisons, on se sent bien plus au théâtre que dans une salle de cinéma, pour ne rien dire de l’impression de réalité.

Les images pourraient sauver l’affaire, mais nous voilà abreuvés de séquences en forme de rappels des années de colo, au formalisme tentant d’évoquer un Super8 amélioré. En est-on encore à cet artifice pour signifier qu’une scène est en fait un souvenir ? Quand bien même l’époque en question ne serait pas, sur la foi des autres attributs de la reconstitution, bien postérieure à l’âge du Super8.

La musique est quasi omniprésente, et pas mauvaise, dans l’absolu, pour le choix des chansons. Le problème, s’il fallait en trouver un de plus, c’est qu’elle pioche quasi exclusivement dans le registre d’un rock’n roll bien tonique, indifférente à l’humeur de la scène qu’elle est censée soutenir.

Je suis peut-être de mauvais poil, d’ac. Mais fallait pas me promettre une comédie et me donner un machin à me tirer péniblement un ou deux sourires en une heure et demie. J’suis pas d’humeur. Et puis voir se gaspiller des talents comme ceux de Kad Merad, voire de Bruno Solo, ça me retourne le béret comme une vieille crêpe.

Comme, après ça, c’est pas « Spiderman 3 » qui a réussi à me propulser sur orbite (mais une chose après l’autre ; pour le PV de celui-la, il va falloir attendre encore un peu), c’est sans aucun antidote que j’ai dû me présenter devant l’autel de TF1.

On n’échappe décidément pas à son destin.

19h59 : nocturne moins une.

20h00 : rideau !

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13 octobre 2008

Never Forever

Et en plus, y’a pas d’eau de rose

D’abord, j’avais eu un peu la trouille de me retrouver dans une série d’histoires « prise de tête » et je m’étais réfugié dans le cinéma permanent du cycle des Nuits Américaines du Festival de Deauville 2007. Une initiative géniale en association avec la Cinémathèque Française, projetant en continu pendant 10 jours, et pour 10 euros tout compris, un florilège des classiques du cinoche étasunien. Et puis, la veille de la fin, ayant fait le tour des antiquités, je me suis laissé tenter par un petit coup d’oeil à la sélection officielle. Et là, surprise. Sur les quatre films que j’ai pu rattraper ce jour-là, quatre comédies sympa. Alors, tope là ! Pour le dernier jour, je continue sur ma lancée. Y’a quoi ? « Never Forever », d’une certaine Gina Kim. Bon, pourquoi pas ? Et là, re-surprise. Raté pour la comédie, pour sûr. Mais par contre, captivant pour le reste. C’est vrai que le pitch affiché ne se vantait pas de fonctionner sur la gaudriole. Il faut toujours croire les pitchs … Par contre, rien ne disait à quel point on reste collé à l’écran. Mais avant d’en arriver là, cher lecteur de passage ou abonné, Tonton Sylvain se doit de te dire en deux mots de quoi qu’il cause, le film.

Affiche France (cinemovies.fr)

Sophie (Vera Farmiga) est une jeune femme américaine tout ce qu’il y a de plus classique, blanche, blonde, aux ancêtres européens indubitables. Elle est mariée à Andrew (David McInnis), un jeune avocat d’origine coréenne baigné de la culture asiatique que sa famille entretient de près. Une forte pression familiale attend du jeune couple qu’ils mettent au monde un enfant qui tarde à venir. Cette attente désespère Andrew jusqu’à le pousser à la tentative de suicide, d’autant que les examens médicaux indiquent que c’est de sa semence trop pauvre que provient la stérilité du couple. Ne se résolvant pas à regarder son mari s’enfoncer dans la dépression, Sophie tente d’obtenir en secret une insémination artificielle qui lui est refusée par le médecin de la banque du sperme. Dans la salle d’attente, elle croise Jihah (Jung Woo Ha), un jeune coréen qui essaie de faire un don, apparemment rémunéré outre-atlantique, don refusé par l’institution lorsqu’apparaît le statut d’immigré clandestin du jeune homme. Sophie le suit discrètement et finit par frapper à sa porte pour lui proposer le marché : 300 $ à chaque rapport et un bonus de 30 000 $ dès qu’elle tombe enceinte. Commence alors une double vie pour Sophie, rythmée par ses rendez-vous discrets, d’abord froids et « professionnels », évoluant vers une découverte mutuelle et une affection partagée avec son partenaire de location.

Qui c’est que j’ai entendu rigoler ? … Ah oui, c’est parce que j’avais dit « pas prise de tête » ? On dirait pourtant, comme ça, hein ? Eh bien, détrompe toi, lecteur narquois. Y’a que du doux, du tendre, du timide, presque de l’innocent, dans cette histoire. Et en plus, y’a pas d’eau de rose. Fortiche, non ?

Car ce n’est pas de mièvre eau de rose qu’il est question ici. C’est de bien des choses, mais pas de cela. C’est de l’amour d’une femme pour son mari qui la porte plus loin que l’infidélité pour permettre à son mari de survivre. C’est des conventions qui valorisent un couple par le fait de la procréation plutôt que dans le seul fait d’une association de deux êtres qui se comprennent et se complètent. C’est de la naissance progressive de l’amour par la connaissance mutuelle plutôt que par le seul miracle d’un coup de foudre aléatoire. C’est de la convention qu’un amour se doit d’être exclusif plutôt que de pouvoir se partager. C’est du sentiment de culpabilité, de celui du devoir accompli. Tout ça en vrac, mélangé comme dans la vie, découlant l’un de l’autre, l’un après l’autre, l’un avec l’autre.

On s’attendait à se faire embarquer dans quelque chose sur le choc des cultures, et il en est à peine question. Tout est en demi-teinte et pourtant transparent comme si c’était surligné dix fois. On en apprend bien plus sur l’homme, sur la bioéthique appliquée et vécue de l’intérieur, l’ambivalence, le sacrifice, le don de soi, le mensonge, le non-dit, bref sur la vie que sur la confrontation entre l’orient et l’occident.

Que dire de plus ? Que les acteurs se débrouillent bien, que la réalisation passe quasiment inaperçue tellement on est pris dans le mouvement des questionnements et des choix de Sophie (… désolé, je n’ai pas pu m’empêcher …) ? Oui, bien sûr. Et c’est peut-être le meilleur compliment que de dire cela, de dire comment la forme s’efface devant le fond. Même si ce n’est pas très cinéphile, c’est pourtant le but ultime du spectacle : porter une histoire, une émotion. Et de ce point de vue, le but est largement atteint.

Et finalement, Tonton Sylvain était venu là en pensant rigoler encore une fois. Il en est sorti la tête pleine et le regard discrètement humide. Mais que celui qui n’a jamais écrasé une larmichette devant l’écran blanc d’une salle obscure lui jette la première pierre. S’il ose !

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11 octobre 2008

L'heure du pardon (The romance of Rosy Ridge)

Sur le chemin de la réconciliation

Encore une soirée à se prélasser devant le satellite et à se demander comment on aurait pu voir certains films si une chaîne spécialisée ne s'était pas mis sur le créneau de dépoussiérer des antiquités. Et puis voilà que ces bougres de programmateurs ont eu l'idée d'aller chercher un cycle sur Janet Leigh. J'imagine que quelques spécialistes voient encore de qui il s'agit, mais pour le commun des mortels, je prends le pari que le nom est aujourd'hui à peine connu. Bien sûr, si on dit la Marion Crane de « Psychose », voire la Morgana de « Vikings » ou la Aline de « Scaramouche », it rings a bell, comme on dit chez les étatsuniens, non ? Mais avouez que sans ça, il n'y aurait pas eu grand monde pour se souvenir de la dame.

Quoi qu'il en soit, les programmateurs se sont décarcassés et sont allés retrouver le premier film de la dame, « L'heure du pardon », « The romance of Rosy Ridge » pour la VO. Le réalisateur, Roy Rowland, ne semble pas avoir laissé un souvenir impérissable. Les acolytes de Janet ne sont par contre pas les premiers venus : Van Johnson, qui s'illustrera dans « Ouragan sur le Caine », « La dernière fois que j'ai vu Paris », ou « Brigadoon », et Thomas Mitchell, l'impérissable père de Scarlett dans « Autant en emporte le vent » et le Docteur Boone de « Stagecoach ». C'est pas John Wayne ou Clark Gable, certes, mais c'est pas mal quand même, non ?

L'histoire en quelques mots ? Allons-y. A la fin de la Guerre de Sécession, le Missouri, un des états frontières entre le Nord et le Sud, voit revenir du front les conscrits des deux bords qui rejoignent leurs familles. Certains villages sont constitués de familles de bords opposés dont les propriétés s'entremêlent. Le conflit a beau être officiellement clos, les haines et les rancunes restent tenaces entre les anciens partisans de Pantalons Gris vaincus et ceux des Pantalons Bleus victorieux.

Ici, le film s'ouvre sur une famille Sudiste de la vallée Rosy Ridge, la famille Mac Bean dont la fille comprend par erreur que son frère Ben (Marshall Thompson) est sur le chemin du retour, et rameute à grands cris le reste de la famille autour du colporteur désolé qui doit expliquer que ce n'était pas la nouvelle dont il était porteur. Le père, Gill (Thomas Mitchell), la mère, Sairy (Selena Royle), le jeune fils, Andrew (Dean Stockwell), et la fille, Lissy Anne (Janet Leigh), se dispersent alors dépités. Le soir même, le passage d'un étranger marchant pieds nus et chantant sur le chemin bordant la ferme fait sortir la famille de table. Gill est méfiant et lui intime l'ordre de déguerpir. Mais les deux femmes sont conscientes que l'absence des jeunes hommes laisse le travail de la terre en manque de bras. Lissy Anne espère de plus obtenir du jeune homme des informations sur son frère. A deux, elles parviennent à faire fléchir Gill qui accepte finalement d'héberger pour la nuit l'étranger, Henry Carson (Van Johnson), et de lui offrir le couvert pour un soir.

Le lendemain, Henri donne un coup de main pour le travail de la ferme malgré la méfiance persistante de Gill qui ne parvient pas à apprendre si l'étranger est un Pantalon Gris ou un Pantalon Bleu. En même temps qu'il se rend vite indispensable et fait craquer ces dames par sa gentillesse et son tempérament joyeux, Sairy très maternellement et Lissy Anne d'une ardeur plus sentimentale, Henri fait connaissance avec d'autres membres du village, dont l'épicier, Cal Baggett (Guy Kibbee), sorte de notable local faisant office de banquier bonhomme, voire de médiateur de bonne volonté. Il apprend ainsi la persistance d'une hostilité plus que larvée entre les habitants Nordistes et Sudistes du village, et en particulier que les fermes Sudistes sont victimes d'attaques nocturnes et d'incendies les réduisant plus ou moins partiellement en cendres les unes après les autres. Cherchant à apaiser la situation, il convainc Baggett d'organiser un bal de réconciliation qui tourne finalement au fiasco devant les tensions qui réapparaissent au milieu de la fête et qui entraînent même les familles les plus proches de renouer des liens de bon voisinage.

Peu après, la grange de la famille Mac Bean est d'ailleurs victime d'un de ces assauts qu'il aide à contrer et au cours duquel il neutralise un des assaillants, mettant ainsi à jour ce qui se tramait derrière la série d'attentats. Parallèlement, et dans ce contexte d'hostilité ambiante, Gill Mac Bean ne supporte plus le mystère d'Henry sur les couleurs sous lesquelles il a combattu. Il finit par obtenir un confession globale d'Henri sur son passé et sur les raisons qui l'ont conduit vers cette ferme. Naturellement, cela a à voir avec Ben, le fils de la famille Mac Bean.

Film intéressant à plus d'un titre. D'abord de façon affective et anecdotique, avec le regroupement sur un même écran de personnalités du cinéma étatsunien. On a déjà dit un mot des acteurs principaux, mais on a droit en prime à Dean Stockwell jeune (le comparse à cigare resté dans leur espace-temps d(origine tandis que le héros de Code Quantum se ballade dans le temps). Et puis O. Z. Whitehead, une figure de la bande à John Ford, spécialiste des seconds rôles, avec son physique impossible de Mormon intégriste et bourru. Et puis Guy Kibbee, spécialiste, lui, des rôles bonhommes rondouillards s'essuyant le front dégarni à la moindre émotion. Et encore Marshall Thomson, qui aura sa période de gloire télévisée sous les traits du Docteur vétérinaire de Daktari, face à Clarence, l'inoubliable lion à l'illustre strabisme. C'est dingue, quand on y pense, comme les seconds rôles, par leur physique étonnant, souvent caricatural, ou par la répétition de leurs apparitions, peuvent marquer la mémoire sans qu'on s'en rende vraiment compte. Séquence nostalgie …

Sur la forme ensuite. Bien sûr, la qualité de l'image a légèrement pâti du temps, avec des flous et des contrastes délavés qui mériteraient une petite restauration. Détail technique minime mais qui rehausserait encore la qualité de lecture. Le son a par contre conservé une qualité parfaitement audible au spectateur non spécialiste. Du coup, les musiques amusantes des quelques intermèdes, bien que parfois déroutants par leur caractère un peu fabriqués et décalés par rapport au cours de l'histoire, font comme une fraîcheur encore nostalgique, pour peu qu'on soit sensible au genre western (mais serait-on en train de visionner ce film si ce n'était pas le cas ?).

La mise en scène, sans paraître exceptionnelle, reste honnête et fluide, laissant le spectateur se plonger dans l'histoire plutôt qu'admirer la dextérité du réalisateur. Le minimum syndical, donc, mais qu'on peut apprécier pour lui-même comme étant au service du propos plus que s'en servant comme d'un tremplin pour le metteur en scène. Le jeu des acteurs, parfois naïf et emphatique, typique des comédies de l'époque, sait se contenir dans les passages importants. Par de mystère, on n'a sûrement pas l'impression de se retrouver devant un reportage, dans une plongée dans la vie réelle : on nous raconte une histoire, comme sur les planches d'un théâtre à ciel ouvert. On aime ou pas, mais si on aime, c'est de la belle ouvrage.

Sur le fond enfin. Sur une trame de western champêtre qui ne néglige pas une bonne note d'humour et de romance, et qui se divertit sur des musiques bluegrass aux sources du country, le sujet est celui de la réconciliation après le conflit armé dont la Guerre de Sécession est ici l'argument. Les mentalités sont encore conditionnées par l'attachement à un camp, les civils sont encore dans l'humeur de l'engagement et des sacrifices qu'ils ont consenti durant les années de combat, auxquels ils ont comme participé par procuration, donnant leurs fils et leurs forces de travail. Ils n'ont certes pas vécu le feu du front et ne peuvent pas immédiatement comprendre le désir de tourner la page de certains qui en reviennent.

Mais les jeux sont faits et le pays doit réapprendre à s'accepter dans toutes ses composantes, en oubliant les vaincus et les vainqueurs pour ne plus voir qu'un avenir à construire. Le deuil de ses illusions, l'acceptation de la défaite non comme une humiliation mais comme un moment au-delà duquel tout reste à reconstruire, le retour des engagés, le deuil de ceux qui sont tombés, et finalement le retour à la vie normale, ne se déroulent cependant pas sans un effort d'adaptation, sans une vigilance contre les détournements possibles d'un monde qui cherche un nouvel équilibre.

Chacun a son rôle à jouer dans cette reconstruction. Les hommes en ravalant plus ou moins aisément leurs rancunes, les femmes en servant de garde-fou et de rappel de l'objectif de retour à une normalité, la position de chacun est agencée selon une symbolique claire et ici très caractéristique de la mythologie westernienne et pastorale. On retrouve un ordre fondamental qui se réajuste aux nouvelles réalités. Henry et Lissy croisent un couple mené par l'homme marchant devant la femme portant leur fardeau, et réalisent à quel point les vieilles habitudes de l'homme aux aguets et l'arme à la main veillant aux éventuelles attaques indiennes doivent être rénovées au regard d'un monde en évolution.

Que cet appel à la réconciliation survienne en 1947, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, n'est sans doute pas un hasard. On n'est évidemment pas, avec Roy Rowland, dans le message politico-social majeur. A la limite dans le reflet de l'air du temps, dans l'expression de cette préoccupation de l'Amérique de l'après-guerre de retourner à une vie normale en soldant les compte d'un passé récent. Il est peut-être significatif à cet égard que 1947 soit également l'année où le « Gentleman's Agreement » d'Elia Kazan reçut l'Oscar du meilleur film.
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Just this once

Un intermède salutaire

Nouvel épisode dans le cycle Janet Leigh. On ne se lasse pas des bonnes choses. Il y a encore peu, j'aurais simplement cru me tromper à la lecture de son nom en pensant qu'on me parlait de Vivien Leigh, la Scarlett d' « Autant en emporte le vent ». Mais que nenni, que diantre ! Il existe bien une Janet. De même que dans la famille Jackson, si vous dites Germaine en pensant à la soeurette, vous vous plantez complètement : il y a aussi une Janet, et de toute façon Germaine est un frère. Sauf que dans le cas des Leigh, il n'y a aucun lien de parenté … je crois que je commence à me faire des nœuds, là, non ?


(Photo tcmcinema.fr)

Quoi qu'il en soit, notre petite Janet Leigh a commis en 1952 une participation dans une comédie gentillette répondant au doux nom de « Just this once », et a ainsi permis d'enrichir, quelques dizaines d'années plus tard, le cycle qui lui est consacré. Ce que c'est que le destin, tout de même ! Sous la direction de Don Weis, un obscur réalisateur qui aura davantage marqué l'histoire par sa carrière pour de multiples séries TV que pour son œuvre sur grand écran, Janet Leigh se frotte alors à Peter Lawford, Lewis Stone, et Richard Anderson.

L'histoire en douze secondes et demie. Mark MacLene (Peter Lawford), quatrième du nom, est un jeune héritier milliardaire et oisif, si dépensier qu'il court à la ruine. Heureusement, une partie de son héritage est sous la garde d'un ami de la famille, le Juge Samuel Coulter (Lewis Stone), qui décide de faire nommer un curateur à Mark afin de limiter ses excès. Lors d'une audience d'un procès qu'il préside, il est confronté à une jeune et jolie avocate, Lucille 'Lucy' Duncan (Janet Leigh), manifestement très à cheval sur les questions d'argent, à qui il propose la fonction. Lucy entreprend de serrer les cordons de la bourse de Mark et se met en devoir de lui enseigner les vertus de la frugalité.

Mark ne l'entend évidemment pas de cette oreille et, en l'absence de subside à la hauteur de son mode de vie habituel, décide de s'imposer chez Lucy au motif de sa responsabilité de tuteur. Les deux jeunes gens ne manquant pas de charme, la confrontation initiale laisse progressivement naître un sentiment entre eux, dont pâti naturellement Tom Winters (Richard Anderson), le fiancé de Lucy. Evidemment, ce sentiment n'empêche pas Mark de se lancer dans quelques coups pendables pour adoucir la rigueur budgétaire imposée par Lucy.

Bon, avouons-le tout de go, il n'y a pas Sean Penn ! Du coup, et malgré la meilleure volonté de Tonton Sylvain qui m'avait donné le tuyau, on a bien du mal à trouver la portée universelle du message politique sous-jacent. Pour autant, sort-on de là avec l'angoisse chevillée au corps d'avoir trahi la cause et d'avoir perdu son temps en images inutiles ? Fichtre non ! Car il s'agit d'une pochade, certes, d'une galéjade sans prétention. Mais la vie doit-elle se remplir des seules occasions de penser le monde, ses tristesses, et les moyens de les surmonter ? Sûrement pas ! Une sourire, même un rire, ne sont sûrement pas les symptômes de la vacuité d'un quelconque propos. Et même dans ce cas, faut-il réellement s'en vouloir de ne pas être sur le front de la révolte politique 24 heures sur 24 ? De fait, « Just this once » ne cherche pas à brandir la moindre banderole, le moindre calicot, sans pour autant générer la moindre culpabilité. Bien au contraire : qu'il peut être doux de simplement prêter le flanc à un simple divertissement, surtout lorsqu'il est bien fait.

De par le fait, le film est un bon exemple de ce que le cinéma des studios savait divertir, tout simplement. Foin de toute crédibilité. La mise en scène est de bout en bout simple mais dynamique. Les acteurs donnent de leurs personnes dans une énergie joyeuse communicative. Les rares effets spéciaux se limitent à l'incrustation devant un écran faisant défiler des images d'un ailleurs où la scène est supposée se dérouler. Rien n'oblige à y croire, et d'ailleurs on n'y croit pas, mais on s'en rend compte au premier coup d'œil et … on s'en fiche complètement.

Pour le fond, on repassera un autre jour. La place des femmes dans la société et plus particulièrement dans le monde du travail, la séparation entre l'efficacité professionnelle et la vie affective, le rapport à l'argent comme un moyen dérisoire ou comme une fin en soit, l'utilisation de l'argent comme un outil au quotidien ou comme un levier pour faire bouger le monde, l'ambivalence des sentiments, le jugement des autres et leur ingérence dans l'autonomie que l'on pense avoir dans ses choix personnels, … on pourrait gloser sur nombre de sujets qui sont abordés ici comme en surface, comme on glisse sur un lac gelé sans se préoccuper de savoir ce qui se trouve dans ses profondeurs : les choses sont ainsi et il faut bien faire avec elles telles qu'elles sont. Le monde des personnages est ainsi, et il suffit pour eux de se dépatouiller à son contact, de glisser sur lui vers leurs fins propres. C'est d'ailleurs tout le ressort de la comédie. --- Fin de ma minute intello ---

Il reste de tout cela une douce pochade sans prétention autre que de rafraîchir et de propager la bonne humeur. Et, rien que pour cela, et pour la nostalgie du noir et blanc, la durée de la projection est un intermède salutaire.
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Tony Manero

Plongée en eaux profondes

Tonton Sylvain n'est sans doute pas le seul à s'être dit un jour que c'était bien dommage de ne pas avoir ni le temps, ni les moyens, ni les relations pour se rendre au festival de Cannes. Où il y a d'ailleurs plusieurs compétitions qui se déroulent en parallèle. Et parmi les plus connues, la Quinzaine des Réalisateurs fête en 2008 ses 40 années de concurrence face au festival officiel.


Affiche France (ecranlarge.com)


Alors, imaginez la trépidation de la fibre cinématographique qui sommeille dans un lobe caché du cerveau vieillissant de ce brave Tonton Sylvain en apprenant que depuis quelques années déjà, la sélection entière est reprise à Paris au Cinéma des Cinéastes dans les suites immédiates des festivités cannoises. L'occasion de rattraper le coup, et de se conforter dans une image de cinéphile averti, parfaitement à jour dans la connaissance des dernières productions d'élite. A n'en point douter. Alors ne doutant plus un seul instant, le voilà embarqué dans une virée jusqu'à la Place Clichy pour un des films du jour, « Tony Manero », un film chilien de derrière les fagots d'un certain Pablo Larrain. C'est le second opus du réalisateur, qui avait déjà commis un certain « Fuga » en 2006, laissant le souvenir d'une histoire bien torturée.

Là, pour « Tony Manero », le sujet semblait sensiblement plus ludique, avec un pitch annonçant l'histoire d'un homme se prenant pour le sosie de John Travolta dans son rôle de Tony Manero dans la célèbre « Fièvre du samedi soir ». Amusant, à première vue, non ? Du disco, de la nostalgie, quelques séquences de danse et de night-clubing dans une ambiance juvénile, de jolies jeunes filles énamourées, … on pouvait s'attendre à quelques rafraîchissants souvenirs émaillés du sourire accompagnant les situations cocasses classiques des histoires de sosies. Hélas, c'était sans compter avec l'esprit retors de Pablo Larrain qui n'avait décidément pas choisi de verser sur la pente du divertissement sentimental enjoué.

Je vous entends d'ici penser : « Qu'est-ce qu'il nous chante, cet olibrius ? Il s'attendait vraiment à une pochade adolescente ? Soyons sérieux, il aurait bien dû se douter que ce n'est pas le genre de la maison. La Quinzaine des Réalisateurs, tu parles, c'est du sérieux, pas du comique troupier ! ». Et de fait, vous n'avez pas complètement tort. Mais qu'est-ce que vous voulez, même s'il sait parfois s'avaler quelques purges indigestes mais nécessaires, ce pauvre Sylvain a gardé un indécrottable optimisme qui lui fait espérer le meilleur à chaque fois que le pire n'est pas certain. Il appelle ça sa « naïveté active ». Ca fait chic, hein ? !

Ca ne l'empêche pas, à ce qu'il dit, d'aller triturer la plupart des sujets qui lui tombent sous la main pour chercher à déterrer les non-dits même les plus obscurs. C'est juste que l'a priori est d'abord au léger, jusqu'à preuve du contraire. Il dit que ça l'aide à vivre. Alors, une fois qu'il a dit ça, qu'est-ce que vous voulez lui répondre ? La plus élémentaire charité est de lui laisser son « aide à vivre ». Tout ça pour dire que même s'il joue les fleurs bleues, ce brave Tonton n'est tout de même pas tombé de la dernière pluie et qu'il avait quand même bien à l'idée que « Tony Manero » n'allait pas être aussi primesautier que la lecture du pitch le laissait entendre. Par contre, je vous avoue l'avoir rarement vu sortir aussi dépité, déprimé, ou abattu d'une séance de cinoche. Une huître que c'était, une vraie huître ! Du genre fermé à double tour, je veux dire.

C'est que l'histoire est effectivement prise sous un angle particulièrement sinistre. Le contexte est celui de la dictature de Pinochet, en 1978, avec une présence militaire et policière de quasiment tous les instants. L'ambiance est aux murs lépreux, aux rues défoncées, aux vêtements élimés, aux mines épuisées, aux patrouilles militaires, au ciel bas et plombé, à la tristesse et à l'abattement généralisés. Raul Peralta (Alfredo Castro), la cinquantaine bien attaquée, vit auprès d'une famille qui tient un bar miteux de quartier. La grand-mère, sa fille, sa petite-fille (dans le désordre Paola Lattus, Amparo Noguera, et Elsa Poblete), et un garçon (Hector Morales) semblant être son petit-fils. Le samedi soir, Raul est la vedette d'un petit spectacle, sur une scène bricolée dans le bar, reproduisant une scène de danse de « La fièvre du samedi soir ».

La petite-fille et le jeune homme mènent parallèlement une activité plus ou moins secrète de diffusion de tracts contre le régime. L'histoire commence avec l'inscription de Raul pour la semaine suivante à un concours télévisé cherchant à désigner le meilleur Tony Manero chilien. Elle déroule ensuite pour Raul cette semaine d'attente et de préparation jusqu'à l'émission.

Et cette semaine se remplit progressivement des tribulations de Raul et de ses petites activités quotidiennes.

Banalement, de sa chambre, il entend l'agression d'un vieille dame dans la rue, descend la ramasser et la reconduire chez elle où elle lui offre un verre et l'invite à regarder quelques instants la télévision couleur qui est son seul luxe, avant qu'il ne l'occisse sans un mot et ne ramène la télévision dans sa propre chambre en évitant les patrouilles.

Banalement, il participe à une répétition de la petite troupe de danse avant de saccager subitement la scène vermoulue.

Banalement, il récupère chez un ferrailleur du coin des parpaings de verre dont il compte faire une nouvelle scène lumineuse jusqu'à ce que la hausse du tarif par le vendeur le fasse l'occire dans son sommeil.

Banalement, il prend son bain annuel au vu de toute la famille, sans un geste et savonné comme un enfant par la mère de famille.

Banalement, sous l'œil désapprobateur mais impuissant de la mère, il conduit la jeune fille dans sa chambre pour un rapport qui tourne court.

Banalement, pour contrer l'initiative du jeune homme de la famille de se présenter au même concours de sosie que lui, Raul s'introduit dans sa chambre et, après avoir soigneusement étalé le costume de scène du garçon au sol, se déboutonne et se vide péniblement l'intestin sur le smoking blanc puis y étale consciencieusement le produit de ses efforts.

Tout est banal et sinistre. Il n'y a jamais le moindre sourire dans ce monde où la banalité se réfugie dans la brutalité, l'odieux et la misère morale. Pas seulement de ces sourires qu'on pourrait espérer créer chez le spectateur, non, mais de ces simples ouvertures dans de mur de l'expression figée et monolithique des personnages. La seule mimique vaguement souriante apparaît à la fin du film sur le visage du présentateur de l'émission télévisée. Encore s'agit-il d'une expression toute professionnelle et obligée.

L'ensemble du film est ainsi à l'avenant : image sale, décors crasseux, costumes lugubres, musique absente, psychologies quasi animales. Raul est ainsi le produit déshumanisé d'un régime limitant ses sujets à leurs instincts les plus impulsifs et immédiats. On comprend d'évidence le poids qu'a pu représenter cette période dans la construction de l'âme d'une génération de chiliens.

Ce qu'on ne comprend pas, en revanche, c'est comment il lui a été possible de sortir de cette période. Comment cette destruction de l'âme a pu laisser persister une once de conscience commune. Cette persistance est un insondable mystère si l'on en reste au filtre de lecture de Pablo Larrain. On peut avec lui pleurer, ou même abandonner l'idée même de pleurer, mais on en reste alors à une impasse de l'histoire que les faits ont finalement infirmée. Rien ne peut nier les drames et les souffrances. Mais ils ne prennent sens que dans le constat de leur dépassement final. Or si Pablo Larrain filme la déstructuration, il néglige de maintenir ouverte cette minuscule fenêtre sur ce qui est finalement effectivement advenu. Comme si, parvenu au fond de la dépression, il en avait acquis la conviction définitive de l'impossibilité de sa guérison.

Comment dire davantage le sentiment délétère qui poursuit le spectateur au-delà de la fin de la projection ? Le sentiment qui confine à la colère d'avoir été baladé au fin fond d'un abyme sans la moindre idée d'un retour possible. Le sentiment que le spectateur a été pris, sans en avoir ni l'expérience ni la compétence, pour un psychiatre, lui préparé par son métier à entendre la plus profonde détresse sans s'y perdre lui-même.

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8 octobre 2008

Joyeuses funérailles (Death at a funeral)

Revival

Mais qui a fait courir le bruit que les Marx Brothers étaient morts ? On nous avait vendu cette arnaque depuis des décennies et voilà que le deuil se lève : ils ont été sélectionnés pour présenter leur nouvelle production en avant-première à Deauville en marge du festival 2007. Bien sûr, il y a un vague maquillage pour faire croire que le film serait d’un certain Frank Oz. Saperlope ! On veut tromper qui ? On croit que ce pauvre Sylvain a ses yeux dans sa poche et une mémoire en tire-bouchon ? Moi, je vous dis que ce Frank Oz n’existe pas, que c’est un paravent fabriqué à partir du magicien d’Oz qu’on voudrait nous faire croire franc comme l’or. Quel est le crétin de producteur qui nous a pensé assez naïf, ou ignare, pour ne pas décoder le truc en 12 secondes et demi ? …

Affiche France (cinemovies.fr)

En tout cas, voilà le résultat : l’anonymat des frangins Marx, si bien gardé depuis des lustres, s’écroule grâce à la sagacité proverbiale de la Sylvain Etiret Company. J’attends le prix Pulitzer ! Et les remerciements des lecteurs esbaudis dès la fin de leur lecture. Mais avant toute chose, une question, une seule : comment qu’il a fait, Tonton Sylvain, pour découvrir le poteau rose ? Juste en regardant ce « Joyeuses Funérailles », et en VO en plus, sous le titre original habilement crypté de « Death at a funeral » ? Eh oui, mes loupiauds, c’est pas plus dur que ça ! Allez, je vous raconte …

Affiche USA (cinemovies.fr)

Daniel (Matthew Macfadyen), et sa femme Jane (Keeley Hawes), arrivent les premiers dans la maison des parents de Daniel pour préparer l’arrivée du corbillard qui amène le cercueil de son père pour la levée du corps et pour accueillir les invités. Les croquemorts les suivent de peu et lorsqu’ils installent le cercueil, première catastrophe, ils se sont trompés de défunt ! Daniel les ré-expédie fissa réparer leur erreur et tout rentre dans l’ordre avant que n’arrivent les premiers participants. Parmi eux, Sandra (Jane Asher), la veuve éplorée.

Parallèlement, dans une autre voiture, Martha (Daisy Donovan), la cousine de Daniel, et son petit ami Simon (Alan Tudyk), jeune avocat bien sous tous rapports, font une halte sur le trajet qui les conduit aux funérailles pour prendre le frère de Martha, Troy (Kris Marshall), un grand échalas étudiant en pharmacie bien plus intéressé par l’opportunité de se procurer divers psychotropes que par l’enseignement officiel. Troy s’est d’ailleurs mis en retard en se préparant quelques gélules d’avance maquillées en banales gélules de Valium. Stressé par ce retard, Simon en ingurgite d’ailleurs une par erreur sur le conseil de Martha. Les effets commencent à se faire sentir avant qu’ils n’atteignent le lieu des obsèques. Troy ne réalise qu’alors les raisons de l’état de plus en plus halluciné de Simon et l’explique à Martha atterrée en même temps qu’ils rejoignent Victor (Peter Egan), leur père et frère du défunt. Victor ayant déjà bien peu de considération pour le pauvre Simon, Martha et Troy font alors ce qu’ils peuvent pour lui masquer tant bien que mal l’état de Simon.

Troisième groupe en route : Howard (Andy Nyman), un autre cousin, et un copain, Justin (Ewen Bremner), qui reçoivent en route un appel de Daniel pour s’arrêter prendre en chemin Oncle Alfie (Peter Vaughan) dans sa maison de retraite, un vieil oncle grincheux en fauteuil roulant. Arrivant sur les lieux après un trajet éprouvant sous les invectives d’Alfie, Howard se fait griller la place de parking proche de la maison et doit se taper une longue côte à pousser le fauteuil roulant jusqu’à l’entrée où il arrive épuisé, abandonné qu’il a été par Justin qui s’est précipité à la rencontre de Martha qui se trouve être une ex avec qui il aimerait bien renouer.

Le dernier à arriver, alors que le Révérend (Thomas Wheatley) harcèle déjà Daniel pour que la cérémonie ne prenne pas de retard, est son frère Robert (Rupert Graves), le fils prodigue parti jouer les écrivains à succès à New York alors que Daniel et Jane restaient vivre dans la maison familiale et s’occupaient de leurs parents. Jane commence d’ailleurs à en avoir assez de cette proximité et harcèle de son côté Daniel pour qu’il n’oublie pas de passer le coup de fil urgent devant réserver l’appartement où elle rêve de déménager rapidement. Et pour ajouter un petit brin de tension à l’évènement, Daniel qui a les pieds sur terre s’est préparé un petit discours en guise d’éloge funèbre alors qu’il n’a aucune capacité d’écriture, imaginant bien que son frère, bien qu’écrivain, n’aura de son côté rien préparé. Comme il s’en doutait, mais chaque bribe de phrase entendue à ce sujet parmi les invités en est un douloureux rappel, chacun s’étonne que ce soit lui qui soit en charge de dire le fameux éloge funèbre.

Dernier personnage à entrer en scène, un nain qui tourne autour du cercueil et que personne n’a jamais vu, se présentant comme Peter (Peter Dinklage), un ami du défunt, et qui cherche rapidement à s’entretenir en privé avec un Daniel débordé.

A partir de cet écheveau vont se tisser toutes sortes de quiproquos, situations croisées, catastrophes, erreurs en tous genres, dans un jeu de portes qui s’ouvrent et se referment, d’escaliers qu’on monte et qu’on descend, de fenêtres qu’on passe dans un sens puis dans l’autre, durant toute la durée des obsèques au cours d’une journée où chaque minute ou presque est l’occasion d’un nouveau rebondissement.
Mais le plus important n’est pas encore apparent dans ce résumé déjà bien long. Le plus important tient surtout dans le fait que ce petit résumé ne retrace en réalité finalement et en gros que le premier quart d’heure du film. Et que les choses continuent sur ce rythme quasiment jusqu’à la fin de la projection. Du Marx Brothers, je vous dis ! Dans la grande veine de ces histoires délirantes dont le fil conducteur est le nombre de rires à la minute. Ici, j’ai rapidement arrêté de compter. D’autant que, tour de force, il y a quelque chose de crédible dans cette histoire alambiquée, quelque chose de l’accumulation de catastrophes qu’on s’imaginerait aussi bien capable de nous atteindre nous-mêmes, comme elles s’amoncèlent sur la tête de personnages qu’on se dit avoir déjà vus quelque part : Tiens, celui là, on dirait Jeannot ; Et celui-là, il ne te rappelle pas Tonton Fernand ? … Bien sûr, ce n’est pas un gage de qualité, mais ça donne un gentil mélange de proximité et de connivence qui porte naturellement à la sympathie.

La réalisation n’a rien de très original. La mise en scène de n’importe quelle pièce de Feydeau a depuis longtemps fait ses preuves. Les tourniquets de portes qui claquent et de cadavres dans les placards sont des classiques depuis longtemps bien rodés. Tout est bien connu, depuis le générique graphique d’entrée jusqu’au bêtisier final. Pourtant, et peut-être justement à cause de cette expérience, la réalisation trouve ici en peu d’effets le chemin qui soutient l’attention. Elle tend à s’effacer au profit d’une histoire qui, pour être pleine de rebondissements, en reste néanmoins limpide. Y’a pas à dire, ça nous change de ces labyrinthes à la « Michael Clayton » dans lesquels on perd son chemin à la moindre faute d’inattention, ou d’ailleurs même si on fait un effort de concentration.

Les acteurs ne sont pas pour rien dans cette limpidité. Malgré la tentation qui aurait pu naître, on échappe de très loin au burlesque à la Mel Brooks. Chacun trouve son petit rayon comique sur lequel s’installer et prospérer. Que ce soit Andy Nyman dans le rôle du cousin maladroit, paniqué, à l’hypochondrie angoissée et transpirante. Que ce soit Peter Vaughan en vieil oncle ronchon toujours décalé depuis son fauteuil roulant. Que ce soit Alan Tudyk en digne bourgeois tentant, face à une adversité déstabilisante, de sauver un semblant d’apparence … Inutile de tous les citer. Chacun se ballade dans son registre sans marcher sur les pieds du voisin alors justement que leurs personnages passent leur temps à se bousculer les uns les autres. En fonction de son caractère, chaque spectateur a l’opportunité de trouver dans tout ce bestiaire un énergumène qui lui correspond ou qui correspond à son sens de l’humour.

Il est difficile de ne pas évoquer quelques classiques du genre, au premier plan desquels « Quatre mariages et un enterrement », encore que la parenté ne soit pas si proche et porte bien plus sur le contexte des funérailles et sur la tonalité british du résultat. British par le lieu de l’action, par l’humour, pince sans rire par instants, iconoclaste par moments, sans jamais se départir d’une bienséance rapidement mise à mal. British aussi par la grande majorité du casting. Mais si l’on excepte cette analogie, on est bien plus proche des illustres Groucho and Co que de toute autre chose.

Et c’est bien ce qui fait la surprise de ce film, et le sentiment d’avoir redécouvert un enfant perdu de ces zigotos superbement allumés.

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Dans la vallée d’Elah (In the valley of Elah)

Reverse the flag !

Il y a des films qui vous navrent et d’autres qui vous transportent. Il est des films qui vous distraient et d’autres qui vous apprennent quelque chose. Il est des films inutiles et d’autres qui vous disent quelque chose du monde que vous n’auriez sans doute pas compris sans eux. « Dans la vallée d’Elah » est de cette seconde catégorie. Enfin, je crois. En tout cas, il l’est pour moi. Peut-être est-ce le film lui-même, peut-être l’ambiance qui l’entoure, peut-être la personnalité des un ou des autres, peut-être le discours du réalisateur, Paul Haggis, qui présente son film, … Allez savoir ! Peut-être qu’on a chacun des révélateurs qui nous sont propres, qui ne touchent que nous-mêmes, qui font vibrer je ne sais quelle corde sensible qui ne résonne pas sur la même fréquence que chez notre voisin de palier. Si c’est le cas, parler de ces films-là, c’est parler de soi. Mais si parler de soi permet de parler du monde, si cela peut éveiller une autre conscience à quelque chose d’importance, alors je veux bien parler de moi.

Affiche France (cinemovies.fr)

Il y a pourtant une longue tradition du film engagé ou militant. Elle est cependant bien souvent entachée d’un manichéisme atavique, d’une naïveté certes touchante mais surtout rebutante. « Dans la vallée d’Elah », de façon inattendue, ne pêche pourtant pas par ces travers pour l’essentiel. A bien y regarder, on trouvera bien quelques raccourcis, quelques facilités téléphonées, mais finalement pas tant que ça compte tenu du risque. La seule que j’ai pour ma part repérée tient dans un drapeau monté à l’envers qui symboliserait l’appel à l’aide de toute une nation devant une catastrophe imminente. La seule sur tout un film … pas de quoi fouetter un chat (qui ne l’aurait d’ailleurs pas mérité …).

Affiche USA (cinemovies.fr)

L’histoire est celle d’un policier militaire en retraite, Hank Deerfield (Tommy Lee Jones), dont le fils Mike (Jonathan Tucker), engagé lui aussi, rentre de mission en Irak mais disparaît de son casernement avant d’avoir même averti ses parents de son retour. Apprenant cette absence irrégulière, Hank sent l’embrouille et, laissant sa femme Joan (Susan Sarandon) à la maison, se met sur la trace de son fils, d’abord pour lui éviter des ennuis, puis rapidement en réalisant qu’il est probablement en danger. Il met en œuvre les quelques relations qui lui restent dans l’armée ou auprès de la police locale, sans grand succès si ce n’est un accueil poli de la part du Lieutenant Kirklander (Jason Patrick), côté MP, et du détective Emily Sanders (Charlize Theron), côté civil. Tout au plus parvient-il, auprès du Sergent Carnelli (James Franco), le chef de groupe de son fils, à obtenir une visite de sa chambre et une rencontre avec ses plus proches compagnons d’armes, le Caporal Chef Penning (Wes Chatham), les Caporaux Gordon Bonner (Jake McLaughlin)
Ennis Long (Mehcad Brooks), et le Soldat Robert Ortiez (Victor Wolf), tous prévenants et respectueux tout en restant sur une réserve militaire très manifeste. Sentant bien qu’il n’apprendra pas grand-chose de cette façon, Hank profite de la visite pour subtiliser le téléphone portable dans les affaires de son fils, point de départ de son enquête personnelle.

Installé dans un hôtel proche de la base, Hank commence à faire parler la mémoire du portable qui livre ses secrets au compte-gouttes, en particulier les photos et les vidéos tournées par son fils pendant qu’il était en Irak. Les choses prennent un tour dramatique avec la découverte d’un corps découpé en morceaux partiellement carbonisés qui se révèle être celui de Mike.

Malgré l’horreur de la situation, Hank décide de ne pas lâcher prise, de ne pas laisser à d’autres manifestement moins expérimentés que lui, le soin de l’enquête. Avec l’aide d’Emily qu’il finit par intriguer suffisamment pour qu’elle se charge de l’enquête du côté civil malgré quelques entraves administratives tenant à la concurrence des services, civils et militaires, Hank commence alors à dénouer les liens et à remonter l’emploi du temps de son fils. Deux histoires se mêlent alors, tantôt reliées, tantôt séparées, à mesure que les indices se révèlent : d’une part l’enquête sur les circonstances de la mort de Mike, et d’autre part l’accumulation des informations sur les conditions de la guerre en Irak et de son vécu par les troupes au plus près du terrain.

De l’aveu même de Paul Haggis, le film est fortement engagé contre la présence américaine en Irak. Il s’appuie sur une fiction, certes, mais alimentée d’une multitude de faits réels, glanés par le réalisateur alors que commençaient à naître ses doutes sur l’action de son pays, en particulier sur les documents saisis sur le terrain par les soldats sur leurs portables et expédiés à leurs proches aux USA.

Et c’est cet engagement qui saisit à mesure que se développe l’histoire. A quasiment aucun moment le regard ne s’arrête sur un aspect technique ou un autre. La réalisation est simple, sobre, efficace, comme pour se faire oublier devant le fond du sujet. Comme s’il s’agissait avant tout de ne pas chercher l’effet, ni dans un sens ni dans l’autre, d’éviter toute fausse note qui pourrait détourner l’attention, mais d’éviter aussi bien toute emphase ou tout excès de style qui pourrait éloigner des faits. Les plans restent simples et limpides, sans fioriture. Les situations sont claires, leur enchaînement linéaire sans pour autant en laisser se perdre l’intensité. Pas ou très peu de cascade, de cris, de poursuite cavalcadante. Juste la découverte progressive d’une vérité qui est suffisamment pesante par elle-même. Une vérité politique et historique qui se dévoile à l’image de la vérité de l’intrigue qui s’éclaire.

Les acteurs sont à l’image de ce choix de sobriété et de transparence. Les rares moments de colère restent contenus, maîtrisés, pudiques. Comme pour ajouter un vernis de dignité qui seule permet de soutenir l’horreur des évènements. Seule Susan Sarandon, dans son rôle de mère qui n’est autorisée à vivre les choses que par procuration, à distance, laisse éclater des sanglots où se mêlent détresse et colère. Tommy Lee Jones construit une épaisseur, une densité. En quelques plans fixes, on lit sur son visage, dans sa posture, dans son timbre de voix, défiler les émotions les plus profondes, les plus authentiques. Il y a dans ce visage buriné, dans ces oreilles affalées par l’âge, dans ces paupières tombantes comme des rideaux qui descendent lentement sur une vie qui s’achève dans un ultime non-sens, une vérité à réellement frémir. Impossible de ne pas voir, dans ce père, notre propre père s’il était plongé dans la sidération de la violence de tels évènements. Et de même que le courage ne peut exister sans la perception de la peur, il ne peut non plus exister sans fragilité, sans qu’une faille ne vienne déstabiliser et détruire quelque chose.

C’est tout cela qui est, dans le moindre détail, dans les yeux de Hank. Dans sa façon de surmonter sa douleur en s’adressant au fils d’Emily, comme du plus profond d’une absence dont on ne revient que parce qu’il y a un sens à revenir, parce que quelqu’un a un besoin vital de votre retour, même s’il ne le sait pas encore. Car ce fils est un passeur, une barque qui vous fait retraverser le Styx dans l’autre sens, qui vous force, dans sa naïveté, à reconstruire un monde autrement en charpie. Et pourtant, il faut bien que tout cela retrouve du sens, redonne une raison de vivre, de se regarder en face, de se lancer dans un combat de David contre Goliath, de descendre dans la vallée d’Elah la peur au ventre et d’en revenir vainqueur. Pas pour en tirer gloire ou fierté. Simplement pour pouvoir vivre à nouveau après avoir mis la peur et la honte juste un peu à l’écart, simplement pour pouvoir se regarder en face, après avoir accepté de regarder le monstre de l’horreur dans les yeux, après avoir plongé au plus profond de la fange et en être ressorti couvert de blessures et de résidus puants, mais vivant. A l’image de cette simple blessure de rasoir sur la gorge de Hank, qui n’en finit pas de saigner jusqu’à ce que ce soit l’application du morceau de papier toilette qui en vienne à bout. Le symbole est là, simple, discret, direct, abject, mais sans insistance, presque invisible tant il est transparent.

Charlize Theron est, elle, posée comme le support de la normalité, de la vie qui reste malgré tout la priorité. Elle doute, elle se révolte, elle hésite, elle baisse les bras, elle tente à nouveau, elle sourit, elle pleure … elle vit, elle, la source de cet enfant qui demeure le seul espoir restant dans un monde en décomposition.

Parce que le monde de ces soldats de retour de ce front perdu au fin fond du désert est effectivement en décomposition avancée. Il n’y a plus de sens, plus de limite, plus de barrière. L’horreur n’y est plus qu’un mot, sans méchanceté, sans haine, juste une banalité. Un monde où le rire et les larmes se mêlent sans nuance, sans fard, sans transition. Où il n’y a d’ailleurs tout simplement plus de larme. L’horreur n’y est plus qu’une notion abstraite, théorique. On sait bien que certaines choses ne se font pas, qu’un corps coupé en morceau n’est pas dans la normalité de la plupart des gens. Mais on ne se souvient plus en quoi c’est anormal. On se rappelle bien qu’un jour on avait ce sentiment-là aussi, mais dans une autre vie, dans un passé presque oublié. On sait que cela se fait de compatir dans certaines circonstances, qu’il faut dire « Condoléances », que cela soutient parfois les éplorés, alors on le dit comme mécaniquement, comme un mauvais acteur qui récite son texte sans trop savoir de quoi il est question. Il n’est pas question de méchanceté, de haine, de violence. Il est question d’oubli, de perte de sens, de disparition de valeur. De toutes ces valeurs qui faisaient simplement que l’Homme était un Homme, de ces valeurs qu’on a appris à oublier, avec succès.

C’est précisément là qu’est l’horreur. Dans cette infinie violence qu’il y a à réaliser, après des millénaires de civilisation, après des siècles de construction d’un pays qui se voulait havre de paix et de liberté, qui se voulait phare de la conscience, après des décennies de digestion d’un bourbier sud-vietnamien et de lente cicatrisation de ses plaies, à réaliser le retour de la sauvagerie, de la barbarie, de l’animalité au sens propre, le retour à cet état pré-humain d’avant l’apparition de la conscience.

Que devant cette découverte, malgré son courage, sa volonté, Hank se sente dépassé, démuni devant l’immensité du drame, et ne trouve d’autre recours que de s’en remettre à un ultime appel au secours, à un drapeau hissé sens dessus dessous, c’est finalement cela le fond du drame.

Le drame, c’est que plus personne ne se pose la question du pourquoi, du pourquoi y être allé. La seule question qui persiste dans un monde insensé, c’est celle du comment, du comment ça se passe, comment la bête remonte que l’on croyait enterrée depuis des lustres. Comment se comportent ces hommes ? Comment en arrivent-ils à perdre leur âme ? Même plus celle du comment on en sort, car il n’y a plus de sortie sauf par un miracle, un miracle qui ne peut plus venir que du dehors, comme une réponse d’on ne sait où à un drapeau renversé.

Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment en est-on arrivé à ce que des hommes de cette trempe, celle des Paul Haggis, en viennent à ne plus savoir à quel saint se vouer, à appeler au secours, simplement, dignement ? Au-delà du drame lui-même de ce qui se joue sur le terrain, de son éventuelle légitimité ou de son absence de légitimité, que l’on ait pu laisser aller les choses jusqu’à ce que de tels hommes, à l’image de ce qu’on nous dit de ceux qui sont sur place, se sentent à ce point perdus, à ce point éloignés de ce qui, un temps, avait fait la foi d’une nation, constitue une source d’interrogation aussi insondable et désespérante que la guerre elle-même.

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Allons donc, papa! (Father's little dividend)

Quand papa devient papy

De retour dans mon grenier regorgeant de vieilleries, pour une fois que ce sont les vacances, on peut en profiter pour se décrasser les neurones. Madame est à la plage. Personne dans les pattes pour m’empêcher de me mettre de la poussière jusque derrière les oreilles si j’en ai envie. De m’arrêter pour un deuxième apéro, ou de me vautrer sur le canapé. D’ailleurs ça tombe bien, j’ai une flemme du tonnerre, et voilà qu’émerge entre deux valises mal fermées depuis des lustres un petit film de quand je n’étais même pas né. C’est marrant, un vieux Spencer Tracy de Vincente Minnelli. Et ce qui est encore plus marrant, c’est à quel point à chaque fois que je vois ce type dans un film en costume des années 50 j’ai l’impression de voir cette vieille photo d’un cousin de ma mère le jour de son mariage. La ressemblance est frappante. Est-ce que c’est ça qui m’a toujours rendu Spencer Tracy sympathique ? Allez savoir. En tout cas, banco ! Direction salon et vautrage canapesque, et dare-dare encore.


Affiche France (allocine.com)

L’histoire se passe de nos jours (c’est-à-dire en 1951 ! ), dans cette middle class américaine pour laquelle l’Amérique a inventé le concept de middle class. Elle s’ouvre sur les confidences de Stanley Banks, concernant l’année chaotique qu’il vient de vivre depuis un an, et qu’il s’apprête à nous narrer. Vu son air, on sent bien que tout cela ne va pas tourner au drame psychologique, mais qu’on va avoir le privilège d’une comédie de mœurs traitée sur le ton de la plaisanterie légère bien que manifestement exemplaire d’une tranche de vie. Bigre, quel suspens !

Affiche USA (whosdatedwho.com)

Et on comprend bien vite le fond du propos. Stanley Banks (Spencer Tracy), partage la tête d’une famille paisible avec son épouse Ellie (Joan Bennett). Il a trois enfants dont l’aînée est une fille, Kay (Elizabeth Taylor), suivie de deux garçons, Ben (Tom Irish) et Tommy (Russ Tamblyn). Arrivé à la quarantaine, ayant élévé sa petite famille, ayant marié depuis peu Kay à Buckley Dunstan (Don Taylor), un jeune blanc-bec qui l’a enfin libéré de la responsabilité de sa féminine progéniture, Stanley se sent pousser des ailes. Les garçons sont des garçons et donc demandent moins d’attention, alors pourquoi pas profiter de cette liberté retrouvée pour reprendre une vie moins coconiforme. Et si on se faisait un petit voyage avec Ellie ? Et si on redevenait jeunes et fous ? …



Affiche Belgique (movieposterdb.com)

Evidemment, Ellie est un peu surprise de ce changement d’humeur de son époux et l’accueil de ses avances est marqué par une certaine incompréhension. D’ailleurs Ellie a d’autres idées en tête. Kay et Buckley les ont invités à dîner en compagnie des parents du blanc-bec Herbert (Moroni Olsen) et Doris Dunstan (Billie Burke). Il y a de la grande nouvelle dans l’air. Dans un vague effort pour s’intéresser à la question, Stanley pense à une promotion du gendre idéal. Enfin bref, Ellie, toute émoustillée de ce mystère dont Stanley n’a cure, finit par traîner son mari à la soirée. Et c’est dans cet équipage que, entre un cracker et un whisky, le jeune couple annonce la fameuse nouvelle : l’arrivée prochaine d’un futur rejeton. Une joyeuse hystérie s’empare alors de toute l’assemblée, riant, criant, tournant autour de Kay comme un essaim de lucioles. De toute l’assemblée, … sauf de ce pauvre Stanley qui tente bien de faire bonne figure mais qui voit en une seconde s’effondrer son rêve de liberté retrouvée.


Affiche USA (movieposterdb.com)

Stanley tente bien une dernière offensive de retour au bercail, dans un vain mouvement de déni minimisant la portée de l’évènement, ou de révolte s’emportant contre la folie d’un tel projet chez des parents si jeunes, … rien n’y fait. Ellie a basculé dans un autre monde, celui des grand-mères et d’une nouvelle maternité par procuration. La chute est brutale pour ce pauvre Stanley, du plus haut de ses espérances au plus profond des abîmes de la grand-paternité.



Affiche Espagne (movieposterdb.com)

L’année qui suit est dès lors l’occasion d’une chronique de deux mouvements inverses. D’une part il y a l’implication de plus en plus présente dans l’arrivée de cette progéniture, pour un père qui se croyait libéré d’une fille et qui se retrouve en responsabilité d’une épouse replongée dans la vie de famille, d’une fille devenant mère, d’un gendre découvrant et partageant les heurs et malheurs de la vie conjugale au côté d’une primipare aux humeurs changeantes. Et d’autre part il y a la découverte de ce nouveau statut d’aïeul et des plaisirs qui y sont liés. Le coup de grâce est porté par le premier sourire adressé par l’enfant à son papy qu’il gratifiait jusque là de pleurs incoercibles à la moindre approche. Une année pour faire le deuil d’une vie de jeune homme rêvée et pour entrer dans la carrière de Papy-Gateau. Il fallait bien ce temps là pour y arriver …



Affiche Espagne (movieposterdb.com)

Spencer Tracy s’amuse visiblement comme un gamin dans ce rôle de père qui aimerait tant faire reconnaître ses droits à l’autonomie sans jamais démissionner de sa charge, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, et finalement transformant la mauvaise en heureuse fortune. On est dans le registre de la comédie, alors les choses s’enchaînent, se bousculent, se télescopent sans interruption sur un rythme alternant sourire et tendresse. Les bons sentiments sont là, mais pas seulement. Tracy a cet art de donner corps et humanité à un personnage qui aurait pu tourner à la caricature.

Affiche Espagne (movieposterdb.com)
D’ailleurs Don Taylor et Elizabeth Taylor ne se privent pas de basculer dans ce registre de la caricature. Mais après tout, même s’ils ont une place importante, ils ne sont ici que comme soutien au portrait de Stanley. Les parents de Buckley naviguent encore davantage sur ces eaux de burlesque exagéré, alors que Joan Bennett fait une épouse plus sobre bien que sans égaler le jeu de Tracy. Comme si les personnages étaient rangés en cercles concentriques autour de Stanley, leur distance par rapport à lui étant marquée par leur bouffonnerie croissante. Effet volontaire de mise en scène ou non, il en ressort un contraste et une mise en valeur étonnante du jeu de Tracy.

Quoi qu’il en soit, le sourire, la légèreté, l’attendrissement commencent à la première image et se termine sur la dernière. Que demander de plus quand on n’est pas fan de Romero ? Et puis quand Madame rentrera de la plage et qu’elle me verra ce sourire béat aux lèvres, peut-être qu’elle croira que c’est l’effet du plaisir d’avoir plongé dans la poussière du grenier et que le rangement avance à grand pas … C’t’arnaque !
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Sunset boulevard

Pris par surprise

On ne traverse pas impunément les festivités de Noël.

On se croyait bien à l’abri, derrière un gros sapin surchargé de boules et de guirlandes, confortablement installé dans la routine de quelques habitudes enfin conquises. On se disait qu’on avait bien avalé et digéré suffisamment d’expériences cinématographiques depuis tant d’années, et qu’on avait bien le droit désormais de se reposer sur ces lauriers chèrement acquis pour se contenter de regarder d’un oeil distrait la production récente à mesure de sa parution. Qui allait nous contester la capacité à disserter sur les mérites de telle ou telle nouveauté ? On avait fait ses preuves.

Et puis voilà, patatra ! Le cadeau qu’on n’attendait pas, le défi qui vous prend par surprise. Même pas volontaire, en fait. Le DVD d’un film qu’on avait presque oublié tant il fait partie d’un patrimoine non-dit tellement il est évident. En déballant le paquet, on ne s’attend à rien de précis, juste qu’on reconnaît qu’il s’agit encore d’un film en format DVD, encore un. Un coup d’œil sur la pochette et plus rien. Le blanc. Le choc. Du genre uppercut. « Sunset Boulevard ». Mon Dieu …

C’est que ce n’est pas d’hier que date la première rencontre avec ce film. Et ça n’avait pas été du gâteau. Le genre de cinéma qui vous prend à revers. Mais on était jeune et prêt à tout. Alors à l’époque, on l’avait mis dans un coin de sa mémoire comme un objet spécial auquel on pourrait penser plus tard. Un peu comme cette édition reliée cuir de la « Critique de la raison pure » que Tonton Charles nous avait offert pour un anniversaire d’adolescent. On savait bien qu’il y avait là-dedans de quoi remplir de pleines nuits d’insomnie et nous construire l’âme à coup de béton armé. Mais devant l’énormité du projet, on l’avait soigneusement rangé bien en évidence sur le rayon central de la bibliothèque pour ne surtout pas oublier de le lire quand il serait tant. Et l’impressionnante icône n’avait depuis jamais quitté sa place éminente : « j’y penserai plus tard ».

Et s’il était temps, maintenant ? Si c’était justement un signe du destin, maintenant qu’on avait amassé tant de matériau plus ou moins digeste, de plonger réellement dans le tréfonds de l’objet ?

De quoi s’agit-il ? D’un film de Billy Wilder de 1950.

Dans le Hollywood des Studios, un jeune scénariste désargenté, Joe Gillis (William Holden), tentant d’échapper aux huissiers qui lui réclament sa voiture, se cache dans une impressionnante bâtisse qu’il croit d’abord abandonnée sur Sunset Boulevard. En réalité, c’est la demeure d’une riche et ancienne star du muet, Norma Desmond (Gloria Swanson), qui y vit quasi-recluse en compagnie des stigmates de sa gloire passée et de son majordome, Max Von Mayerling (Erich Von Stroheim). Se croyant toujours attendue du public, Gloria tente de rédiger un scénario pour son retour devant la caméra, et elle sollicite l’aide de Joe pour le mettre en forme. Se noue alors une relation délétère jusqu’au drame.

Comme pour signifier d’emblée que le sujet ne sera pas la résolution d’une enquête policière, le film s’ouvre sur la conclusion du drame, sur le cadavre flottant du narrateur en voix off qui parle au présent malgré l’évidence de sa mort. Le sujet sera ailleurs, dans un intemporel où seules les relations entre les êtres, leurs motivations, leurs forces et leurs bassesses, ont un réel intérêt.

On comprend très vite que tout ce beau monde évolue dans le milieu très fermé de l’industrie du cinéma de ces années là. On a pu croire que le propos était d’en décrire les travers et les folies. Ce d’autant que le film est parsemé de personnages réels dans leurs propres rôles, aussi emblématiques que Cecil B. DeMille, Buster Keaton, …, et à tel point que le Directeur du Studio, à l’issue de la présentation du film, avait pu violemment prendre Billy Wilder à partie : « Comment as-tu pu faire ça ?! ». En outre, Gloria Swanson était à l’époque du tournage, une authentique gloire du muet qui tentait ainsi un retour à l’écran. Erich Von Stroheim, s’il n’avait jamais réellement quitté les écrans, avait vu sa carrière de réalisateur, quasi-mythique aujourd’hui, brisée vingt-deux ans plus tôt par la sortie de son dernier film financé et joué par Gloria Swanson alors au fait de sa gloire.

Mais tant d’énergie pour si peu ? Juste pour vilipender les mœurs de ce petit monde ? Billy Wilder aurait-il risqué tant de foudres pour ce seul objectif ? Diantre, l’animal a d’autres appétits !

Bien sûr, il y a de cela. Il y a quelque chose comme la mise au grand jour d’un monde réel derrière une industrie du rêve, quelque chose comme une démystification. Comme de montrer comment la hotte du Père Noël ne peut se remplir que grâce au labeur sous-payé d’enfants asiatiques sous le joug de requins financiers sans scrupule, comment les lutins du Père Noël manient le fouet et le licenciement sauvage. Il y a quelque chose comme de montrer que derrière le miracle de la naissance d’un enfant se cache la douleur et le sang dans une maternité en fait véritable usine à accouchements dont les coulisses sont pleines de conflits syndicaux, de ménage oublié, de rendements tendus, d’absentéisme et de sordides luttes de pouvoir. Bien sûr. Et alors ? En fait, à mesure que le mythe se détricote apparaît un autre mythe : comment à partir de telles bases en est-on malgré tout arrivé à construire « L’Homme qui tua Liberty Valance » ou « 12 Hommes en Colère » ? Comment de telles petitesses a pu naître tant de grandeur ? Où se cache le génie et le mystère de ce bouillonnement étourdissant ?

Et de petitesses et de dévoiements, ce monde humain n’en manque pas même si, au bout du compte, il parvient à regarder le ciel dans les yeux et se construire une route vers les étoiles.

Comment cette machine à fabriquer du rêve et les icônes de ces rêves en arrive-t-elle à broyer les plus faibles d’entre ses meilleurs serviteurs ? Comment l’humain s’accommode-t-il de l’adulation puis de l’oubli ? Quelle force faut-il, dans ce monde d’outrance, d’exacerbation des sentiments et d’exaltation qui accompagne le voyage vers les cimes, pour conserver une once de raison et un pied sur la terre ferme ? Certains connaissent les dangers du voyage et sont comme les gardiens d’un troupeau perdu qui se donne corps et âme à une cause qui le dépasse. D’autres se noient dans les remous violents du torrent, dérivant certes dans la même direction, mais submergés par la furie des flots, par le temps qui les emporte vers l’âge où la folie les rattrape. Que par moment réapparaisse une compassion pour ces naïves victimes importe finalement bien peu. Joe peut s’étonner de remarquer comme les gens peuvent paraître gentils quand ils s’occupent d’un cadavre, à l’image de la bienveillance qui entoure la folie de Norma, la victime n’en tombe pas moins sur l’échafaud du monde en mouvement.

Norma Desmond est de ces enfants perdus, survivant dans le faste rococo d’un palais à l’abandon sous l’aile protectrice d’un Max qui tente de tenir à bout de bras un monde figé dans la poussière du temps. Chaque pas de Norma est une épreuve, un risque de se confronter à l’évolution de la réalité extérieure. Max est là pour veiller au grain, derrière chaque pas pour étayer au fur et à mesure le rêve qui s’étiole. Il ôte comme il peut la poussière qui s’amoncelle, il ôte chaque serrure de la maison pour éviter à Norma la tentation d’un geste fatal, il remet en service la vieille voiture fastueuse depuis longtemps sur cales, il déplace les lampadaires pour garder à Norma la lumière que le monde ne projette plus sur elle. Ange gardien anonyme et secret, il se perd lui-même dans sa tâche insurmontable, tout en accompagnant jusqu’à la chute ultime et en la travestissant des projecteurs de la gloire. Mais il ne peut rien contre cette enfance qui demeure dans le cœur et jusque dans l’écriture de Norma. D’ailleurs le veut-il ? Evidemment, on ne peut s’empêcher de regarder ce Max avec le regard amusé du spectateur de « L’Amour du risque », série TV américaine mettant en scène un couple de milliardaires et leur majordome, Max. Même si la parodie est loin derrière l’original.

Le rêve de Norma est le rêve d’une enfant pour l’éternité. Le rêve d’une petite fille qui n’a pas su passer le cap de l’âge magique de l’enfance où tout est acquis sur un simple geste, sans besoin d’un mot, d’une parole. Le verbe n’existait pas, à l’époque de sa grandeur, le cinéma était muet et s’en contentait. Mais comme le passage à l’âge adulte, comme l’entrée de Dieu sur Terre, l’introduction du verbe qui nomme, qui dit, qui parle, qui pose les choses et les pensées, s’est déroulé autour de Norma et comme sans elle. Elle, elle en est restée à un monde de signes, à un monde où la pensée suffit à l’action, à un monde d’enfance, à un monde d’avant l’arrivée de Dieu, à un monde dans lequel elle était Dieu. Et la confrontation brutale à un nouveau monde où chacun se revendique une part de ce pouvoir de dire, de faire, se revendique une part de Dieu, où la brigade criminelle n’est complète que lorsqu’elle associe policiers et journalistes, nouveaux maîtres des mots et action, ne peut que la pousser à l’extrême du pouvoir du seul Dieu qu’elle est, au pouvoir de vie et de mort, sur elle, et sur les hommes.

Dans une confrontation de cette ampleur, que pèse la contribution d’un Joe, homme parmi les hommes, happé dans un monde de titans ? Les enjeux sont d’un autre niveau qu’il ne pouvait les imaginer. Il vivait sur une planète où la banalité du quotidien, les soucis d’argent, le sourire des filles, l’amitié, pouvaient avoir un sens. Espérant tirer partie d’une situation dont il perçoit les failles, il entre en fait dans un territoire dont il ignore les codes, les rites, les puissances mises en branle. Il entre muni d’un glaive dans une arène où l’on se bat à coups de bombes à neutrons, avec toute sa bonne volonté, sa ruse, son humanité, et finalement son ignorance. Mais une fois dans cette arène, il n’y a d’autre issue que le combat, la révolte, la défaite.

Le véritable mystère de « Sunset Boulevard » n’est en fait pas tant dans la description d’un drame daté sur la vie des stars à une époque de changements radicaux. Il est dans la capacité de Billy Wilder à en ramener les déterminants dans une humanité commune où chacun d’entre nous est soumis, certes aux diverses avanies du quotidien, mais aussi aux questionnements fondamentaux de notre condition d’homme inscrit dans un temps, un groupe, une évolution. Il est dans la capacité d’une société à produire certains de ses membres à ce niveau de lucidité et de clarté et à en assumer le discours.

Bien sûr, l’art de Wilder n’est pas que dans la conception d’un tel monument. Il est aussi dans la maîtrise technique de sa réalisation. Dans le choix d’un noir et blanc, certes encore fréquent à l’époque, mais porteur de cette vertu de contraster la réalité en d’en rehausser l’esprit. Dans le choix d’introduire le sujet par le seul plan réellement spectaculaire du film, Joe flottant dans la piscine vu de sous l’eau avec la foule légèrement déformée des policiers affairés au bord de la piscine en arrière plan. Dans le souci du détail de chaque prise de vue, jusque dans la texture presque palpable de la poussière et des volutes de fumée de cigarette. Il est surtout dans cette capacité de Wilder à faire oublier la mise en scène pour ne plus laisser voir que le sens de l’histoire, que l’âme des personnages, et au bout du compte que son sujet.
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Mission to Mars

Permission to Mars

- C’est pas encore un Brian de Palma ?!

- Ben si, pourquoi ?

- Mais tu nous en as déjà fait deux d’affilée ! Ca y est, on s’est fait une idée …

- Mais là c’est pas pareil. C’est de la science-fiction.

- Et alors ? On a compris que ce type se complique la vie avec des histoires d’allumés, c’est bon.

- Mais non, j’te dis. C’est pas comme les autres. Et puis comme je les ai vus tous ensemble, c’est mieux que je vous en parle aussi.

- C’est si bien que ça pour que tu insistes comme ça ? Parce que l’Esprit de Caïn, bonsoir !

- Euh … non. Mais quand même, c’est comme une série. Pas la même histoire ce coup-ci, mais de De Palma quand même.

- On s’en fiche ! Série ou pas série, si c’est mauvais, c’est mauvais, et puis c’est tout.

- C’est pas vraiment mauvais, tu sais. Et puis même si … J’ai promis que j’en causerais, alors voilà.

- Eh ben on n’est pas sorti alors. T’as pas aussi promis de parler de la grande aventure du coussin à travers les âges au moins ? Ou de l’art du maniement du tiroir, par hasard ?

- Ben euh … si. Enfin, je l’avais promis, mais là c’est déjà fait. J’ai déjà mis tout ça en ligne.

- Pas possible !

- Ben ouais, et même que pour l’histoire du coussin, c’est comme qui dirait une saga, sur plusieurs textes. T’as envie que j’te montre ?

- Non !!! Ce qui m’étonne c’est plutôt qu’on ne t’ait pas éjecté du site. Enfin, … après tout, y’en a sans doute que ça a fait marrer …

- Ben je crois, en fait. Mais là, pour Mission to Mars, alors, j’te raconte ? Tu veux ?

- C’est-à-dire que je crois qu’on n’en sortira pas autrement. Alors autant s’en débarrasser tout de suite. Après on sera tranquille …

- Bon, alors puisque tu y tiens …

- Ne me fais pas dire …

- Je sais, je sais !! Mais bon, c’était histoire de dire. Mais si tu m’interromps tout de temps, ça risque d’être plus long que prévu.

- Surtout pas !!! Vas-y. Moi, je fais motus, bouche cousue, et tout le toutim …

- Alors voilà. En fait c’est pas compliqué. En 2020 ou à peu près, la Terre (en fait la NASA) se lance à la conquête de Mars et y envoie une mission commandée par Luke Graham (Don Cheadle). Après son installation à la surface de Mars, le contact est rompu et la Terre expédie une mission de secours, commandée par Woodrow 'Woody' Blake (Tim Robbins) et composée en particulier de Jim McConnell (Gary Sinise), Phil Ohlmyer (Jerry O'Connell), et Terri Fisher (Connie Nielsen) qui se trouve être aussi la femme de Woody. A l’approche de Mars, le vaisseau de secours est touché par une pluie de météorites et doit être évacué par ses occupants qui se réfugient dans le module orbital de la première mission. Dans le transfert, Woody se sacrifie pour sauver son équipe et on écrase une larme devant la détresse de Terri. Alors que Phil reste en orbite en attendant leur retour, Jim et Terri descendent finalement sur Mars pour poursuivre leur mission de secours à la première équipe dont le camp a été localisé à proximité d’une étrange montagne dont la forme vue du ciel est celle d’un immense visage. Les sauveteurs découvrent un camp semi abandonné dans lequel Luke reste le seul survivant, genre de Robinson hirsute et effrayé. Après avoir remis le camp à flot et retapé Luke, le groupe décide une sortie d’exploration vers la zone où s’est déroulé l’accident étrange que Luke leur décrit et qui a coûté la vie à tous les autres membres de sa propre équipe. Toute cette approche est baignée dans une ambiance assez mystérieuse dans laquelle les capteurs de l’équipe tentent de décoder une étrange émission semblant provenir de la curieuse montagne. Près d’être également décimés dans un sursaut climatique violent, le groupe découvre enfin la nature de l’émission et comprend qu’il s’agit d’un message exigeant leur réponse pour leur permettre d’entrer en contact avec son émetteur.

Et là on arrive à la seconde partie du film, celle du contact avec ET. Et la montagne est justement le lieu protégé où peut avoir lieu cette rencontre. On apprend comment les habitants de cette planète en sont finalement partis et comment elle a pris cet aspect désertique qu’on lui connaît maintenant. On apprend les liens qui joignent Mars à la Terre et comment les ET avaient laissé ce message à destination des terriens qui viendraient explorer la planète rouge. On apprend comment les ET avaient déjà tout anticipé dès avant l’apparition, le développement, puis la multiplication de la vie sur Terre. Quasi hypnotisé par cette découverte, Jim se sépare de ses compagnons qui, mission accomplie, peuvent reprendre leur route de retour, d’abord vers Phil qui s’impatiente en orbite, et puis vers la Terre.

Alors, c’est-y pas beau, tout ça ?

- Mouais, pas mal. Mais c’est pas un peu le remake de « 2001 Odyssée de l’Espace » ?

- Ben justement, c’est un peu ce qu’on a reproché à De Palma. D’avoir tenté d’imiter l’inimitable. En 2000, quand le film est sorti, « 2001 » était passé depuis 1968, de même que « 2010 l’Année du premier contact » qui était sorti en 1984. La différence résidait dans la seconde partie qui s’ouvrait sur la rencontre avec la vie extra-terrestre. Mais Spielberg avait aussi déjà balisé le genre avec « Rencontre du troisième type » en 1977. « Abyss » avait continué dans un genre proche en 1989. Et c’est vrai qu’avec une concurrence de ce calibre, Brian avait affaire à forte partie. Du coup, même avec la meilleure volonté des acteurs, il était difficile de ne pas risquer la comparaison. Et comme le résultat n’était pas exceptionnellement au dessus des prédécesseurs, l’impression générale a été plutôt négative. D’autant que le sujet n’était pas spécialement de faire dans le spectaculaire, même si le film ne manque pas de scènes assez impressionnantes. Les effets spéciaux restent dans le sobre, et de sobre à « cheap », les râleurs de tous poils n’ont pas tardé à franchir la distance.

En plus, la description de l’évolution de la vie depuis ses particules élémentaires jusqu’à l’homme a fait surgir une controverse en terre étatsunienne entre les tenants de la théorie darwinienne de l’Evolution et ceux du Créationnisme. Si ça te chante, jettes un coup d’œil sur le débat enflammé qui a sévi sur Imdb.com à ce propos. Tu verras à quel point les noms d’oiseau volent bas et à quel point le film lui-même a pu passer au second plan de la dispute.

Et comme par ailleurs la vulgarisation scientifique avait entre temps diffusé suffisamment de vernis dans le public, nombreux ont été ceux qui se sont mis à rechercher les incohérences et les impossibilités dans les aspects techniques, physiques, astronomiques, spatiaux de l’histoire. Je ne sais pas bien si on aurait pu trouver les mêmes objections à « 2001 » s’il était sorti à la même époque ou s’il était déjà devenu intouchable, mais le fait est que ça n’a pas simplifié la vie de Brian.

Ajoute à ça que, malgré tout, il faut bien admettre que sans être mauvaise, la prestation des acteurs ne méritait peut-être pas de passer à la postérité - ou est-ce la direction d’acteur qui était peut-être un peu laxiste ? -, et voilà un film plein de promesses qui s’engageait bille en tête vers la pente savonneuse de la gamelle …

- En fait tu as l’air de ne pas être si mécontent que ça, on dirait …

- Ce n’est pas vraiment ça. C’est juste que ça m’agace un peu que ce film soit décrié pour de mauvaises raisons. Mais c’est vrai qu’il laisse un drôle de goût dans la bouche. Difficile de dire précisément ce qui ne va pas. Peut-être qu’il manque une petite touche de magie, celle qui fait passer du film intéressant au chef-d’œuvre, ce petit je ne sais quoi … Comment dire ? Pas facile, mais bon, c’est vrai qu’il reste quelque chose qui cloche. Peut-être ce jeu avec les symboles, avec les non-dits, avec le mystère, qui laisse la porte ouverte à l’imagination au lieu de lui fournir des clés toutes ficelées.

- Alors finalement, ça t’a déçu, en somme.

- Ben c’est un peu ça quand même …

- Eh ben, il t’en faut du baratin pour dire une chose simple !

- Râleur, va ! Mais il n’y a encore pas que ça. J’ai quand même encore du mal avec une chose : Brian n’est ni un enfant de cœur ni un novice de la caméra. S’il nous sort un film raté, est-ce qu’il ne faut pas se demander si le ratage n’est pas volontaire. Et dans ce cas si c’est réellement un ratage. Et encore : est-ce que l’impression de ratage n’était pas recherchée dans un but précis ? Est-ce que ce n’est pas justement un moyen de signaler qu’il faut aller y regarder de plus près et que le sujet n’est peut-être pas où on croit. Autrement dit, cette histoire de martiens n’est-elle pas qu’une allégorie d’autre chose. Et alors là, de quoi ?

- Tu ne vas pas un peu loin dans la prise de tête, dis voir ?

- Ben je sais pas trop, en fait. Lis juste en diagonale l’article sur le film sur Cinetudes.com et tu te feras une petite idée de ce qu’on peut trouver en creusant un peu. Je te laisse faire et te gratter le crâne sur la métaphore concernant la fabrication d’un film, sur la problématique de la filiation, … Mais même en creusant il me reste encore un truc que je n’ai vu évoqué nulle part et qui, pourtant, saute aux yeux. Enfin, je crois …

- Ah bon ? Et c’est quoi ce grand mystère ?

- Ben, comment dire ?.. A quel point c’est un film religieux. C’est ça, oui. Religieux et chrétien.

- Je croyais que tu avais fini la moquette depuis un moment déjà. Je vois que tu avais gardé un peu de combustible de réserve, non ?

- Non, je rigole pas. Ca ne te dit rien, les noms des personnages ? C’est souvent très instructif quand tu fais un peu attention. Regarde, là. Un qui s’appelle Woody, « celui du bois », comme un charpentier en somme. L’autre qui s’appelle Fischer, « le pêcheur » (ou « la pêcheuse » puisque c’est une femme). Un autre qui s’appelle Ohlmyer. Change un peu l’orthographe et ça donne Allmighter, « le tout-puissant ». Ca ne te dit rien ? Si en plus tu te dis que le personnage principal s’appelle Jim, c’est-à-dire le diminutif de Jérémie, ou en hébreu « Dieu est grand », tu n’y vois pas plus clair ? Et puis tu remarqueras que le type qu’ils sont venus sauver s’appelle Luke, Luc en français, du même nom que l’évangéliste qui fut parmi les premiers convertis (donc sauvé en langage chrétien) avant de rédiger son évangile. Et si tu remets tout ça bout à bout, ça te donne quoi ? Eh ben : un charpentier tout-puissant accompagné d’un pêcheur qui vient sauver un type sous une bannière qui proclame « Dieu est grand ». Tu y es ? Et pour compléter le tableau, qu’est-ce qui lui arrive, à ce héros principal, à Jérémie, à Jim ? Il découvre la Vérité et sort du monde des humains par une plongée dans un bain qui pourrait le noyer et qui s’avère lui ouvrir la conscience à une réalité plus vaste, lui dessiller les yeux dirait un prêtre, puis par une ascension vers une zone lumineuse d’où il retrouve « son père », la race qui a été à l’origine, autant dire qui a créé, la vie et l’homme. Qu’est-ce que tu veux de plus ? La mission de sauvetage n’est qu’une allégorie christique et Jim en figure le personnage central. Et dans tout ça, qui c’est qui retourne auprès des hommes pour narrer le truc et décrire le miracle du baptême et de l’ascension ? Ben c’est Luc, pardi, le fameux évangéliste.

C’est-y pas du beau boulot, ça ? Et on a rien vu venir … La classe, non, le père Brian ? Et en plus, une fois que t’as la clé, tu peux continuer à broder. L’image christique, c’est quoi ? C’est pas juste Jim, c’est la mission de sauvetage en fait. C’est-à-dire à la fois homme (Woody), femme (Terri), célibataire (Phil), couple (Woody/Terri). C’est un tout qui fait l’Homme, l’humain générique dans sa divinité.

Et du coup, le fait de mêler ce code là avec le concept de l’Evolutionnisme devient encore plus outrageant pour les tenants du Créationnisme. Tu parles, le tir vient de leur propre camp de chrétiens convaincus. D’où l’âpreté du débat. Ce dont ils n’ont probablement pas eu conscience eux-mêmes, je parie.

- Mais où tu vas chercher tout ça ? Tu veux une Aspirine ? ..

- Maintenant, regarde tout ça sur un plan psychanalytique. Un type, veuf depuis peu (c’est comme ça qu’est présenté Jim dès le début du film), pendant tout le trajet de son voyage, appelons ça de son deuil, côtoie un couple d’amis, dans une position intermédiaire entre le célibataire ouvert à toute conquête comme l’est Phil et celle du mari qu’est Woody et qui « détient »officiellement La Femme, les regarde se cajoler, danser, mi-attendri et mi-détruit par le spectacle auquel il ne participe pas et qui lui rappelle la perte de sa moitié. Jusqu’à en être blessé quasiment à mort, ici par le mitraillage par la pluie de météroïtes. Et qui c’est qui le sauve, ou du moins qu’est-ce que son premier regard accroche quand il revient à lui ? Ben La Femme, pardi ! Il se débat comme il peut avec les contingences matérielles, il joue les chefs, les cadors, mais finalement, il court vers quoi ? Bingo ! Il retrouve son ascendance, autant dire sa mère, par la rencontre de cet ET manifestement féminin, qu’il finira par suivre dans son monde à elle après avoir accepté de plonger dans un bain de liquide quasi-amniotique. Régressivité parfaite dans une foetalité protectrice. Et …

- Et … Et si t’en gardais pour la prochaine fois. Si tu dis tout maintenant, il te restera quoi à mettre dans ta Thèse sur les méandres de la tête de Brian ?

- C’est que …

- C’est que j’ai la tête qui tourne à t’écouter … Je crois que c’est moi qui vais la prendre, cette Aspirine, finalement !
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Secret de famille (Keeping mum)

Par la Grace de Dieu

Un peu de détente n’a jamais fait de mal à personne, surtout quand elle fait sourire, simplement sourire. Rowan Atkinson s’est fait une spécialité de ce genre d’objectif, même s’il s’adonne aussi volontiers au burlesque. C’est que l’humour anglais a au moins deux faces : celle, extravertie, de Benny Hill, voire des Monthy Pithon, et celle, plus en demi-teinte, de George Bernard Shaw (quoi qu’irlandais). Ici, c’est un mélange dosé de ces deux aspects qui s’amuse à promener le spectateur. Surtout quand le dit spectateur ne s’attendait pas à tomber sur cette galéjade, traînaillant au matin d’une nuit d’insomnie sur quelques zapperies hasardeuses du satellite. Pas le plus mauvais moyen de se laisser surprendre par quelqu’archive inattendue, d’ailleurs.

Concocté en 2005 par un certain Niall Johnson, l’histoire nous entraîne sur les terres campagnardes d’un pasteur de la plus britannique province, après avoir rappelé en guise d’ouverture le procès, quelques années plus tôt, d’une jeune femme meurtrière sans l’ombre d’un remord. Le dit village est british jusqu’au bout de l’image qu’on peut s’en faire : pelouse grasse tondue épaisse, du vert dans tous les coins, juste interrompu par quelques plaisants cottages, une église de vieilles pierres grises sous un ciel gris, humide, et bas, des champs et des routes étroites bordés de murets de pierres grossières obstinément entassées. Quelques vieilles dames paroissiales font le siège du Révérend local après l’office concernant d’importantes questions de préséance au sein du Club Floral. Dans ce décor sans nuage si ce n’était ceux des cieux, le Révérend Walter Goodfellow (Rowan Atkinson) est à la tête de sa petite paroisse et tente de l’être à celle de sa petite famille. Malheureusement, son épouse, Gloria (Kristin Scott Thomas), étouffe dans ce paysage immuable de calme et de monotonie au point d’être au bord de succomber aux charmes extravertis de Lance (Patrick Swayze), son professeur de golf, sa fille Holly (Tamsin Egerton) pousse la révolte de sa jeunesse jusqu’à égarer quelques soutien-gorge au salon et à ramener à la maison des petits amis dont la variété des attifements ne le dispute qu’à leur multitude, et Peter (Toby Parkes), le jeune rejeton, est en but aux avanies des garnements de son école de par son ascendance cléricale. C’est dans ce petit univers que débarque Grace Hawkins (Maggie Smith), digne vieille dame embauchée comme employée de maison pour donner un coup de main salutaire à la gestion du foyer.

Souriante et bienveillante, Grace prend progressivement en main les difficultés qui se présentent. Le capharnaüm retrouve un peu d’ordre, les soutien-gorge retrouvent leur placard et leur pli repassé de frais, les repas sont prêts à l’heure et retrouvent une consistance qu’on avait fini par oublier, plus personne n’oublie d’aller chercher Peter à la sortie des classes. A l’étonnement de chacun, les petites misères du quotidien s’effacent sous l’action apaisante et discrète de cette grand-mère d’adoption, logée dans la chambre d’amis, avec pour tout paquetage une immense malle d’un autre âge.

Dans cette ambiance de sérénité en cours de reconstitution, même les tracas extérieurs semblent s’atténuer. Le chien d’un voisin acariâtre jappe toute la nuit et refuse à Gloria un repos nocturne réparateur ? En quelques jours, le chien s’est enfui en laissant son maître dans l’expectative. Le maître s’étonne de plus en plus ouvertement de la disparition de son animal ? En quelques jours, il est appelé pour un voyage improvisé en Australie. Les camarades de classe de Peter le harcèlent d’un peu trop près ? En quelques jours, ils voient se retourner contre eux les mauvais coups qu’ils fomentaient. Gloria est au bord du précipice extraconjugal ? Les défauts de son prince charmant lui apparaissent progressivement de plus en plus nettement. Le Révérend, tout à son activité paroissiale et à sa naïve bonhomie de bonnet de nuit, retrouve un humour qu’on ne lui soupçonnait plus.

Naturellement, passé le sentiment de surprise et de délivrance de ces divers tourments miraculeusement disparus, l’accumulation des soulagements finit par poser question aux moins naïfs, et les regards se tournent de plus en plus vers cette bonne Grace …

Pourquoi bouder son plaisir ? Bien sûr, ce n’est pas John Ford ou John Huston, mais est-ce qu’on ne se lasserait pas à manger des ortolans à chaque repas ? Est-ce qu’une bonne omelette avec juste ce qu’il faut de râpé du supermarché, un peu de sel, un peu de poivre, et trois feuilles de salade, n’épice pas de temps à autre une vie de gastronome ? Ou juste une sandwich sur le pouce, vous savez, un bout de camembert juste crémeux à l’inimitable odeur de pied entre deux tranches d’une baguette craquante et bien dense à peine sortie du four de boulanger de la rue Jean Jaurès, à côté de l’église, entre le Bar des Amis et la mercerie de Madame Lambert ? Pas besoin de se casser la tête et d’aller chercher un message complexe. Ou un message tout court d’ailleurs. Il suffit de se laisser bercer, de se laisser porter par une vague tranquille et sans prétention qui s’amuse à effleurer la rive. Et si le bonheur est dans le pré, il peut bien être aussi dans le presbytère. Ou pas loin en tout cas, même s’il lui faut de temps à autre un petit coup de pouce pour se manifester. C’est que la vie de femme de pasteur anglican semble bien morose après avoir mis au monde une progéniture turbulente, et qu’il n’est pas simple de rappeler à son devoir conjugal un Pierrot plus que lunaire déconnecté des réalités de ce bas monde. Mais les voies de Dieu sont impénétrables, et s’il faut passer pour le rapatrier sur terre par quelques petits ou gros écarts à la morale ordinaire, c’est finalement pour la bonne cause.

Il y a bien longtemps qu’on a perdu la veine de ces comédies douces et sans prétention où même un meurtrier en série peut vous tirer un sourire de tranquille connivence. Aucun « effets spéciaux », en tout cas aucun qui soit notable. Si un sein ou une cuisse se glisse dans un coin de l’écran, c’est par inadvertance. Le plus proche qu’on soit de la grivèlerie est cette histoire de soutien-gorge ou bien le strip-tease arrêté à temps d’un Patrick Swayze qui dénote dans le paysage tant il en fait trop dans ce monde de sobriété et de sourire en coin. Mais après tout, il est américain, dans la vie comme dans le rôle, alors on peut bien comprendre cette mentalité d’enfant mal dégrossi, qui confond émotion avec emphase, joie avec hystérie, amour avec fornication. Pauvre Lance qui ne sait plus où donner de la tête face à ces hurluberlus qui semblent ne pas savoir ce qu’ils veulent et vivent sûrement sur une autre planète.
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Les deux mondes

Par augure et par pythie

Un après-midi de désoeuvrement pour s’aérer la tête en sortant d’un congrès passionnant mais un peu spécialisé quand même. Un genre « Culture des hortensias en milieu sub-tropical ». Y’a des choses à dire quand on veut entrer dans les détails, et pas des plus inintéressantes. Mais bon, un peu prise de tête quand même. Alors après deux jours pleins à se consacrer à ça, un tour à Montparnasse, et hop, la première affiche un peu ludique qui se présente, c’est la bonne. Tiens, y’a Benoit Poelvoorde dans « Les deux mondes ». Bon, pourquoi pas. D’un certain Daniel Cohen. Y’a pas connaître. Ca ne fait rien. Après tout, du moment que je n’entends plus parler d’hortensias pendant une heure ou deux …


Rémy Bassano (Benoît Poelvoorde) est un restaurateur de tableaux parisien. Il travaille dans son petit atelier et mène une vie bien rangée entouré d’une épouse, Lucile (Natacha Lindinger), qui manque un peu de reconnaissance professionnelle, et de deux bambins un peu pots de colle. Du banal, quoi. Un jour, un musée lui confie la restauration d’un dessin de Toulouse-Lautrec en même temps qu’une jeune femme, Delphine (Arly Jover), vient le solliciter pour un petit tableau mal en point. Peu après, Lucile lui annonce sa décision de divorcer pour convoler avec Antoine Geller (Stefano Accorsi), un médecin rencontré pour son travail. Sidéré, Rémy cède docilement la place presque en s’excusant. Tentant de trouver consolation dans sa famille, il n’y rencontre pas plus que le vague intérêt habituel d’un parmi huit frères et sœurs.

Cependant, ces quelques journées sont émaillées de phénomènes étranges de plus en plus marqués, avec l’impression épisodique chez Rémy de s’enfoncer dans le sol ou que le temps s’arrête. Jusqu’au jour où il ne s’agit plus d’une impression mais d’une véritable téléportation vers un univers parallèle peuplé de sauvages dans une contrée hostile. La raison de ces impressions s’éclaire alors, tenant aux sortilèges du chaman local qui use d’une mystérieuse magie pour accomplir la prophétie annonçant la venue d’un sauveur devant libérer le peuple bergaménien de son statut d’esclave et de garde-manger du sanguinaire et cannibale Zotan (Augustin Legrand).

D’abord effrayé par ce qui lui arrive, Rémy se prend progressivement au jeu, pour finalement endosser le rôle qu’on attend de lui, tout en continuant à faire des allers-retours avec son monde habituel.

Tout d’abord, ami cinéphile, ne te fais pas d’illusion. Il ne s’agit en aucune manière d’un remake du film homonyme de 1930. Existe-t-il d’ailleurs sur terre un dernier individu vivant à avoir vu cette antiquité ? Non, il s’agit de l’œuvre inédite de Daniel Cohen, fan de bandes dessinées qui a poussé le plaisir de manier la caméra pour la seconde fois jusqu’à se joindre à la troupe de ses acteurs et tenir le rôle du chaman bergaménien. Non sans s’adjoindre un personnage de sorcier en second, ou de chef de la tribu - difficile d’être certain -, attribué à Michel Duchaussoy.

Cela dit, autant annoncer tout de suite la couleur. On vient pour passer un bon moment. Eh bien c’est le cas. Il faut dire que Benoit Poelvoorde a bien changé depuis sa période spécialisée dans les têtes à claques grandes-gueules et pitoyables. Je ne saurais dire depuis quand exactement, mais le fait est acquis et c’est tant mieux. Comment il a réalisé qu’on pouvait faire rire tout en restant touchant, c’est probablement son secret. En tout cas, ce secret n’est pas parvenu jusqu’à moi. Résultat, on a perdu en acidité et ce n’est pas une si grande perte. Au moins on rit de bon cœur, sans se sentir coupable du moindre mauvais sentiment.

Pour en arriver là, on passe par moults effets spéciaux, assez réussis au demeurant. Pas besoin d’être spécialement bon public pour apprécier l’engloutissement du pauvre Rémy par le moindre canapé vorace ou sa noyade sous l’effet aspiratif d’un carrelage de cuisine. On a même droit en passant, comme dans « Night Watch », à une reprise du modèle « Matrix » avec un ralentissement du temps figeant tous les personnages d’une scène à l’exception du héros qui semble alors se balader au milieu d’un tableau vivant. Ca devient un peu connu, mais le résultat est là ! Et puis on a par la même droit, lorsque le chat se fige en plein saut pour devenir à l’évidence une pauvre peluche à l’œil terne, à la séquence « effet raté » qui donne juste ce qu’il faut de décalage pour sourire et apprécier le reste. Juste pour le fun, on remet ça avec le géant Zoltan dans sa grotte aux prises avec un modèle standard d’humain : on approche alors, comble du kitsch, la qualité inénarrable des effets spéciaux d’un bon vieux « Voyage de Gulliver » des années 50. On ne s’épargne même pas le clin d’œil à l’ « Astérix » d’Alain Chabat avec le discours subitement psychanalytique d’une troupe de vestales lubriques.

Au service de toute cette épopée, Benoit Poelvoorde n’est pas le seul à mettre la main à la pâte, même si la troupe est loin d’être égale. Grossièrement, les personnages des scènes parisiennes, qu’il s’agisse de Deplhine, de Lucile, ou de personnages secondaires comme Serge (Pascal Elso), le copain confident de Rémy, ou comme une impayable libraire (Catherine Mouchet), sont notablement plus réussis que ceux des scènes bergaméniennes. Parmi ces derniers, Michel Duchaussoy est autant à sa place qu’un manteau de vison au milieu d’un défilé syndical (encore que rien ne soit impossible en Sarkozie …). Augustin Legrand, en sauvage famélique et en Zoltan aux dents longue, passera moins sûrement à la postérité que pour sa très estimable prestation de Don Quichotte en chef (On se demandait ce qu’il avait bien pu partir tourner en Afrique du Sud quand il avait disparu quelques semaines au moment des tentes du canal Saint-Martin. Maintenant, on sait ! ).

La réalisation, quand à elle, ne démérite pas. Il y a quelques scènes intimistes tout à fait honorables, encore que le talent de Daniel Cohen se déploie plus distinctement dans les plans aux larges horizons. Quelques scènes de lac en pleine nature ne dépareilleraient pas dans « Excalibur » ou dans « Danse avec les Loups », c’est dire. Pour autant, malgré sa bonne volonté, la caméra de Daniel Cohen se laisse un peu trop souvent aller à la farce burlesque ou à quelques pitreries poelvoordiennes. Il faut dire que quelques personnages secondaires, en particulier dans les scènes de foule, n’aident pas à la crédibilité ou à l’onirisme. On peut même se demander si le réalisateur ne prend pas quelque malin plaisir, dès lors qu’il a construit les condition d’une envolée de l’imagination, à en minorer l’effet par un soudain retour au comique troupier. Curieux mélange.

Quoi qu’il en soit, avec ses forces et ses faiblesses, le résultat, s’il n’est pas continûment captivant, mérite un détour amusé. D’autant que l’histoire n’est pas absolument sans intérêt, pointant à quel point chacun peut porter en lui les germes qui ne demandent qu’à éclore de capacités insoupçonnées, comment il peut enfiler les bottes d’un super-héros si les conditions se présentent. Car Rémy n’est pas seulement ce petit homme discret habitué à humblement et silencieusement travailler au fond de son atelier en sous-sol sans même quasiment d’indication sur le pas de sa porte. Il n’est pas seulement cet anonyme inutile dont même le plus bête des convoyeurs de fonds ne parvient pas à saisir ni le rôle ni le nom. Il est aussi ce révélateur qui d’une triste croûte déchirée et enduite d’un vernis inégal fait sortir une image lumineuse ouvrant à un autre monde. Il est ce naufragé de la vie se noyant littéralement dans l’eau inondant son atelier comme il se noie dans les avanies du quotidien pour renaître, non pas différent, mais révélé tel qu’en lui-même, comme un papier argentique exposé à la lumière et noyé dans un bain sombre se révèle sous la main du photographe. Comme à l’accoutumée, il n’est que de bien lire les noms des personnages pour décrypter le conte : le doux et benoît Benoit, naïf et timide, accouché en lui-même au contact de Delphine, littéralement « celle de Delphes », pythie annonciatrice des augures autrement irreconnaissables.

C’est ainsi en toute clarté que cet accouchement donne naissance à un nouvel homme, au travers d’un bain forcé dont il émerge pour se trouver face à un peuple bergaménien dont il ne comprend pas un mot de la langue, mais dont la cérémonie d’accueil au travers d’une olive déposée dans la bouche, lui livre la maîtrise du langage. Olive, forme végétale d’œuf, symbole d’une vie qui renaît, quasi hostie complétant un rite baptismal. Maîtrise de la parole, du verbe, du Verbe, essence religieuse de vie et de création. Et pour faire bonne mesure, le Rémy nouveau, en Bergaménie, se retrouve doté d’une dense barbe aux allures christiques. Comment être plus transparent dans le propos ?

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Rien de ces aventures d’un autre monde ne traverse la barrière du réel autrement que dans l’esprit de Rémy. Le temps écoulé dans cet autre monde n’est même pas décompté du temps du réel, tout se déroulant dans une suspension du temps concret. Seul Rémy change, dans sa vision de sa vie, dans sa maîtrise de son sort. Même Delphine, seul élément de passage, finit par s’effacer devant le retour au monde dès lors que son rôle de passeur mythique est accompli.

Il serait tentant de poursuivre le décodage de chaque séquence du film, de chaque scène, de chaque instant. Sous des dehors de farce, le film est ainsi surchargé d’une multitude de symboles et de sous-sens. Mais que resterait-il du plaisir de la découverte ? De l’amusement du décryptage personnel d’une bouffonnerie plus sérieuse qu’il n’y parait ?

La question de savoir si ce ou ces sous-sens peut éclairer la conscience du spectateur qui tentera de se livrer à l’exercice est un autre problème. Qui dit que ces messages sous-jacents sont nécessairement d’une teneur révolutionnaire susceptible de changer la face du monde ? Personne, assurément. Mais que sous des dehors bariolés ou naïfs, on conserve le goût de lire entre les lignes, de s’escrimer à rechercher les ressorts d’un discours, d’une image, d’un évènement, bref de tenter de comprendre l’autre et le monde qui nous entoure, voilà bien le premier des plaisirs et des enseignements du cinéma.

Et s’il fallait pour cela se préparer l’esprit à couper les cheveux en quatre en se saturant les neurones de finasseries sur la culture des hortensias, le jeu en valait certainement la chandelle.
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7 octobre 2008

Hôtesse à tout prix (View from the top)

Oh ! Tess a tout pris !

Quelques années avant de découvrir les affres de l’insularité, un sage aurait écrit : « Toute ma vie, j’ai rêvé d’être une hôtesse de l’air. Toute ma vie j’ai rêvé d’avoir des talons hauts. Toute ma vie j’ai rêvé de voir le bas d’en haut. Toute ma vie j’ai rêvé d’avoir les fesses en l’air ». Il s’appelait Jean Baltazar. Elle se serait appelée Marie-Noëlle. Malheureusement, il aimait les filles de chez Castel et les filles qu’on voit dans Elle. Et ce serait pour cette raison ridicule que la philosophie aurait ainsi perdu un de ses meilleurs éléments.

Néanmoins, et c’est heureux, l’Oncle Sam a inventé le système Echelon, et depuis lors, toute déclaration, à défaut de toute pensée, se retrouve désormais consignée devant l’éternité. Et les paroles du sage, qu’on aurait pu croire éphémères et par conséquent perdues, ont pu être préservées de l’usure du temps, être reprises par quelqu’enfant de George Washington, et alimenter la réflexion de toute une nation.

Tels ont été le sort et la vie du sage, pourtant inconscient en la prononçant, que sa parole allait influencer si profondément la pensée et servir de terreau à la floraison d’un art à ce point signifiant.

Et pourtant, quoi de plus éternel que cette histoire d’une jeune fille (Donna Jensen /Gwyneth Paltrow) d’une petite ville, rêvant d’échapper à son destin, et découvrant la voie à la lecture de l’autobiographie d’une hôtesse de l’air de classe internationale (Sally Weston / Candice Bergen) ? Sa voie est dès lors tracée : intégrer à tout prix l’équipe de navigants de la première compagnie qui lui donnera sa chance, et de là poursuivre son ascension foudroyante. Malheureusement, cette ascension vertigineuse est entravée par deux cataclysmes : d’une part, lors d’un test de sélection, une autre candidate (Christine Montgomery / Christina Applegate), se sachant moins qualifiée, échange leurs copies respectives et usurpe la trajectoire de son amie qu’elle laisse végéter dans une compagnie locale, et d’autre part la rencontre de l’amour (Ted Stewart / Mark Ruffalo). Heureusement, la supercherie est découverte, mais qui laisse la récipiendaire vengée devant le choix cornélien entre un envol international et la préservation de son amour. Après une tentative de choix de sa carrière, la lumière éblouit cependant enfin la misère de son cœur. Elle corrige alors l’ordre de ses priorités, acceptant la primauté de l’amour sur toute autre tentation, et regagne le cœur qu’elle avait failli perdre.

Naturellement, la référence à la pensée de Jean Baltazar est finement cryptée, et la belle ne se nomme plus Marie-Noëlle mais Donna Jensen. La manœuvre est habile mais ne pouvait éternellement rester dans l’ombre. D’autant que la sortie prévue du film fin 2001 avait dû être repoussée en 2003 pour cause d’avanies aériennes indépendantes de la volonté de ses auteurs, les obligeant de plus à couper une scène d’entraînement des équipages à la bonne conduite face à un détournement potentiel, et que ce retard et cette oblitération rendaient plus abstrait le lien avec la pensée sauvage de Jean Baltazar. A preuve qu’il aura fallu attendre 2006 pour que par ces lignes soit rétabli le lien indispensable à la compréhension de la profondeur du sujet.

Néanmoins, de quoi d’autre pouvait-il être question ?

« Toute ma vie j’ai rêvé d’être une hôtesse de l’air ». Plus qu’un rêve, une ambition, un choix de vie, un choix éthique, un parcours moral, une quête … Le Seigneur des Anneaux condensé en une simple phrase ! Miracle de la pensée Baltazarienne.

« Toute ma vie j’ai rêvé d’avoir des talons hauts ». La déclinaison est évidente. Donna nous l’offre à longueur d’histoire, ses uniformes successifs s’accompagnant d’une ascension progressive de la hauteur de ses talons parallèlement à l’ascension sociale et humaine qu’elle accompagne. Allégorie de la marche de l’humanité.

« Toute ma vie j’ai rêvé de voir le bas d’en haut ». Seconde allégorie, sociale et politique. La France d’en Bas ne pouvait s’y tromper, et pourtant c’est l’Oncle Sam qui l’exprime le plus clairement : le titre original est en effet « View from the top ». On ne pouvait être plus clair. La vilenie, la traîtrise de Christine plongent là leurs racines, dans l’illusion et la duperie d’une promotion sociale dont Polanski avait affligé Tess. Mais ici, la duperie échoue et Bruno Barreto, le réalisateur, semble nous rappeler à l’ordre : Oh ! Tess a tout pris !

« Toute ma vie j’ai rêvé d’avoir les fesses en l’air ». Troisième allégorie. Mouvement du cœur et de l’âme. Allégorie de l’amour avec un grand A qui clôt et conclut la réflexion, qui porte une touche finale à l’œuvre de la pensée et repositionne l’humain au terme de toute velléité sociale. L’amour comme vainqueur de l’âpre bataille qui se joue au plus profond du cœur de Donna.

Malgré la profondeur du sujet, et peut-être à cause d’elle, le ton de la comédie a été ici préféré à celui de la chronique ou de la dissertation philosophique. Sean Penn ou Otto Preminger auraient peut-être opté pour un autre choix. Mais Barreto est un homme du sud, brésilien d’origine, plus imprégné de soleil que des brumes sombres et étouffantes des docks de New York. Et force est de constater que la puissance de la pensée Baltazarienne se développe plus à son aise allégée qu’elle se trouve par l’énergie du sourire qu’elle n’eût pu le faire dans une ambiance lourde à la Dickens ou à la Tennessee Williams.

Et de sourire, il n’en manque pas. L’appel à Mike Myers (John Witney), l’inoubliable interprète d’Austin Powers et de Wayne’s World, est ici significative, campant un sélectionneur d’hôtesses pour le centre de formation de la compagnie sans nul autre pareil.

Dès lors, et c’est la force du film, l’œuvre peut être vue à plusieurs niveaux. Rien n’interdit en effet de se plonger dans le doux ronronnement d’une comédie plaisante et fraîche, animée de bons sentiments et sans y voir plus de malice. Mais rien n’interdit non plus d’y voir matière à une élévation de la pensée comme seul Jean Baltazar a su nous y instruire.
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Analyse polyvalente

Critique multi-usages

J’étais allé au cinéma de mon plein gré. Non pas qu’un battage médiatique quelconque ne m’eut aucunement incité à tenter l’aventure. Je suis d’ordinaire assez rétif à ce genre d’intervention, au point de plus fréquemment tenter ma chance au petit bonheur plutôt que de me fier à une revue de presse préliminaire. L’affiche paraissait avenante, attirante mais sans ostentation, discrète et précise à la fois. Le titre aurait pu introduire une multitude d’histoires, mais son inscription sur ce placard précisément, au fronton de ce cinéma, faisait une association devant laquelle aucune hésitation ne venait spontanément à l’esprit. Pourquoi ce film-là, ce jour-là ? Je n’en sais trop rien. Peut-être le résultat d’une alchimie complexe entre l’humeur du jour, le titre, l’affiche, la météo, la longueur de la file d’attente, la brièveté de la jupe de la blonde qui venait de rejoindre la queue, … Allez savoir. En tout cas, c’est là que j’avais finalement décidé d’investir mes dix euros. Et c’est là que, la poche allégée d’un billet de banque et alourdie d’un billet d’entrée, je m’enfonçais dans la salle obscure en tâtonnant du bout du pied la travée baignée de pénombre à la recherche d’un accès incertain à un fauteuil encore libre.

La blonde avait quitté la queue bien avant moi et il n’y avait de toute façon plus aucun espoir de la retrouver au hasard dans cette mer de velours rouge dont les ondulations n’étaient qu’à peine perceptibles sous la faible lumière renvoyée par l’écran dans le bruit assourdissant des bandes-annonces et des messages promotionnels d’usage. Quand enfin j’avisais une zone dépeuplée et un coussin disponible à offrir un havre à l’avachissement du spectateur dans la peau duquel je m’étais glissé, le film commençait, ou du moins s’entamait la séquence rituelle de la compagnie de production. Les choses avaient bien changé par rapport au rugissement héraldique du lion de la MGM, mais la seule chose qui semblait vouloir demeurer était bien cette propension des studios à faire précéder leurs productions d’un objet cinématographique incertain dont l’unique but était la construction scénarisée du logo supposé identifier la compagnie de production. Quoi qu’il en fût, j’étais à peine callé entre les accoudoirs vermillon que le film débutait.

Malgré un luxe de détails, les un chargés de sens, les autres chargés de la seule tâche d’assurer soit un parfum de quotidienneté soit une trame de fond à la narration, l’histoire était finalement assez simple. Un jour, deux personnages, chacun immergé dans le flot continu de sa propre vie, émergeant comme par hasard entre un hier qui l’a lentement construit et un lendemain qui sera définitivement conditionné par ce qu’aujourd’hui aura créé de maturation propice à son éclosion, se rencontrent dans des conditions que certains trouveraient probablement prévisibles mais que nombre d’autres raccrocheraient certainement à la futilité que le hasard fait peser sur la condition humaine. De cette rencontre naît une relation qui se développe au fil de l’histoire, s’incluant dans un réseau relationnel progressivement de plus en plus complexe.

Des évènements et des personnages semblant extérieurs, présents ou potentiels, interfèrent au fil du temps dans le développement de cette relation multifactorielle, sources de réactions, parfois émotionnelles et parfois rationnelles, de rebondissements inattendus pour peu qu’on se laisse surprendre par leur irruption, comme autant de matériaux de construction d’un édifice progressivement de plus en plus élaboré. Et c’est au sein de cette élaboration qu’entre en œuvre le lent processus de constitution d’un lien, tout à la fois étrange et naturel, qui sert de fil conducteur à l’ensemble du film. L’intrigue se noue sans crier gare, encore qu’à y être vigilant on pouvait en distinguer les prémices bien avant qu’elle ne prenne un tour explicite, jusqu’à son paroxysme qui ne trouvera de dénouement que par le même processus, mais inversé cette fois en un renversement de déconstruction subite.

Au retour à la lumière, pendant que s’éloignait, dans un entr’aperçu fugace, la blonde antérieurement disparue, qui fuyait désormais définitivement loin de la queue de sortie de la salle où je me trouvais englué, la question qui me vint naturellement à l’esprit, outre l’ébauche d’une interrogation sur le moteur de la longue plainte de Camus décrivant le mythe de Sisyphe, sur son intrication intrinsèque à la cruauté du supplice de Tantale, et sur sa conclusion finalement apaisante qu’il fallait imaginer Sisyphe heureux, était avant tout celle de savoir si le spectacle auquel je venais d’assister devait se ranger au rayon du drame ou à celui de la comédie. Car enfin, si l’ensemble de la narration soulignait le caractère déterminé du parcours des personnages, donc leur enfermement dans un mécanisme échappant à leur autonomie, à leur contrôle, à leur libre arbitre, et broyant finalement leur liberté, l’intrigue se dévidait de surprise en rebondissement, en décalages soudains, sources classiques d’un humour protecteur. Lequel, du rouleau compresseur de l’enfermement écrasant ou de l’échappatoire du sourire, voire du rire, l’emportait en l’occurrence ? Peut-être aucun. Peut-être les deux. Selon le moment, l’humeur, l’angle sous lequel on abordait l’histoire. Et à cet égard, la profondeur de l’analyse de la psychologie des personnages pouvait aussi bien se voir comme futile et superficielle que comme un terreau générateur d’un approfondissement sensible de la connaissance de l’âme humaine.

Bien sûr, rien de tout cela n’aurait eu la moindre chance d’éclore sans les performances d’acteurs choisis. Mais la même ambiguïté se projetait nécessairement aussi sur la qualité apparente de leur prestation : devait-on la considérer comme teintée d’un sur jeu quasi cabotin, ou au contraire comme empreinte d’une intériorisation distanciée ? Encore une fois, l’angle de lecture était ici primordial en ce qu’il orientait le regard sur telle ou telle attitude, tel ou tel geste, telle ou telle expression. Devait-on en conclure que la direction d’acteur avait été définitivement trop lâche ou au contraire trop rigide, mêlant des contraintes contradictoires en une impossible synthèse ? Ou ne devait-on pas plutôt louer la versatilité de la mise en scène basculant sans cesse d’un extrême à l’autre dans une apparente cacophonie ?

Et en soutien de cet effort, que dire de l’image et de sa qualité technique, de la lumière, de la bande son, … ? Peut-être que, chacune pour sa part, était exemplaire de la difficulté d’atteindre à la perfection technique, ou simplement de la concilier avec le concret d’une histoire aux multiples facettes, avec une problématique à plusieurs niveaux. Comment chaque couche de cette accumulation de niveaux de lecture peut-elle s’appuyer équitablement sur une réalisation technique qui leur soit commune ? C’est à l’évidence un défi impossible et pourtant sans cesse renouvelé, avec plus ou moins de bonheur, ici comme mille fois depuis l’invention des frères Lumière.

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NDLA 1 : Avec mes excuses pour cet exercice de style « juste pour rire ». Le pari est de rédiger une critique de film multi-usages, c’est-à-dire pouvant correspondre à n’importe que film. Le jeu consiste à trouver un film auquel elle ne s’adapte pas.

NDLA 2 : Je ne savais pas très bien dans quel chapitre déposer cette plaisanterie. Je l’ai mise ici un peu au hasard. Si certains lecteurs la trouvent mal positionnée et souhaitent me suggérer une place plus adaptée, je la déplacerai volontiers.
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The Da Vinci code

Mouvement Brownien

J’avais dévoré The Da Vinci Code (2003), le livre de Dan Brown. Puis Angels & Demons (2000). Puis Digital Fortress (1998). Puis Deception Point (2001). Autant dire tout Dan Brown, dans un joyeux désordre.

Je ne suis pas très calé pour disserter sur les qualités littéraires de l’auteur. Certains les trouvent surfaites, c’est tout ce que je peux en dire. Par contre, sur son habileté à prendre le lecteur par la main et à l’entraîner dans le dédale complexe d’une intrigue, le fait qu’une fois le doigt pris dans l’engrenage du premier roman, je n’aie pu ressortir à l’autre bout qu’une fois épuisée toute la production de l’auteur est peut-être suffisamment éloquent.
Bien sûr, cette lecture stakhanoviste est aussi l’occasion de repérer les routines de l’auteur, son plan quasi inchangé d’un ouvrage à l’autre. La différence entre les récits tient bien plus dans la différence de cadre que dans les changements de l’intrigue. Mais le cadre est suffisamment documenté pour donner une crédibilité aux yeux du non spécialiste du sujet qu’est le lecteur moyen. La situation la plus exemplaire est la superposition du Da Vinci Code et de Angels & Demons où le héros est le même personnage, le professeur Robert Langdon, titulaire de la chaire de symbologie religieuse à Harvard, dont les compétences l’entraîneront sur la piste d’un complot historico-ésotérico-religieux des griffes duquel il devra sauver une courageuse jouvencelle. Les deux autres sont certes moins superposables mais recèlent les mêmes ressorts : un spécialiste d’un domaine pointu en vient par ses compétences à porter la lutte et à jouer le grain de sable dans l’engrenage qui semblait bien huilé d’un complot élaboré. Là le domaine en cause n’est plus religieux mais dans un cas informatique, et dans l’autre scientifique, biologique et astronomique. Et dans tous les cas, le récit se développe sur le dédoublement du héros en un couple de héros. Tout cela n’est pas sans rappeler la technique narrative de Robert Ludlum, autre monstre du best-seller dans sa version politico-espionagesque. La vertu de Dan Brown est en l’occurrence une documentation approfondie alimentant sans cesse une crédibilité renforcée. Ce n’est pas par hasard si The Da Vinci Code a fait fleurir les ouvrages visant à faire le tri entre le réel et l’imaginaire dans le récit de l’auteur. Ce n’est pas par hasard si l’église Saint-Sulpice, à Paris, lieu d’un évènement clé de l’intrigue, reçoit depuis la publication du roman des visiteurs tentant de reprendre l’enquête du livre à leur propre compte.

Dans ce contexte, quoi d’étonnant qu’Hollywood se soit emparé de l’histoire ? Et c’est Ron Howard qui s’est lancé sur la version filmée. Quel changement depuis que ce jeune homme jouait les Ritchie Cunningham dans les Happy Days de mon enfance, ou depuis qu’il donnait la réplique à un John Wayne vieillissant dans The Shootist. La révolution est spectaculaire, même si je dois avouer encore, comme dans un réflexe pavlovien ancré si profondément qu’il ne s’estompe toujours pas malgré les décennies qui passent, une impulsion de rechercher une apparition de Fonzie dès que j’entends ou que je lis sur un gérérique le nom de Ron Howard (oh, happy days …).

Pour en revenir au film, présenté cette année à Cannes et simultanément sorti sur les écrans du monde, il reprend assez fidèlement le déroulement du livre. Avec quelques coupures apparemment imposées par la longueur de l’ouvrage et la densité de l’action qu’il fallait bien faire tenir dans une durée raisonnable.

Le Professeur Langdon (Tom Hanks), de passage à Paris pour une conférence, est convoqué nuitamment par le Lieutenant de police Collet (Etienne Chicot) sous les ordres du Capitaine Bezu Fache (Jean Reno) dans une salle du Louvre où le conservateur du musée, Jacques Saunière (Jean-Pierre Marielle), vient d’être assassiné par un albinos en robe de bure (Silas / Paul Bettany) non sans avoir eu le temps d’organiser son agonie de façon à faire de la scène du crime un message lourdement codé, aux multiples références symboliques mais s’appuyant essentiellement sur l’œuvre de Léonard De Vinci et sur sa participation à une très ancienne société secrète, le Prieuré de Sion. Le nom de Langdon y est évoqué, raison de l’intérêt de la maréchaussée. Durant l’audition de Langdon devant le cadavre intervient une jeune femme, Sophie Neveu (Audrey Tautou) du service du chiffre qui tire Langdon des griffes de la police et lui révèle être la petite-fille de Saunière dont elle veut comprendre, pour son propre compte, l’assassinat. Commence alors une course poursuite à plusieurs niveaux : Langdon et Sophie sur les traces de l’assassin et du secret protégé par Saunière, pour la découverte duquel il a été tué, guidés par la résolution progressive du jeu de piste sur lequel les entraîne le message codé laissé par Saunière ; Silas et ses commanditaires sur les traces du même secret ; la police sur les traces de Sophie de Langdon qu’elle pense liés à l’assassinat de Saunière. Chemin faisant, Langdon et Neveu reçoivent l’aide d’un vieil original anglais vivant à Paris, Sir Leigh Teabing (Ian McKellen), versé dans la symbologie religieuse et le mythe du Graal, qui les accompagnera dans la suite de leur parcours.

Evidemment, la vision que l’on peut avoir du film dépend du fait qu’on ait lu le livre auparavant on pas. Et à partir du moment où cette lecture est déjà un acquis, il devient difficile de se mettre dans la peau du spectateur naïf. D’où la difficulté du commentaire. Mais n’est-ce pas le même débat devant toute adaptation cinématographique d’un roman à succès ? La Princesse de Clèves avec Gérard Philippe est-elle fidèle à l’œuvre de Gérard de Nerval ? Et retrouve-t-on à la vision du film les émotions que nous avait provoquées la lecture ? Les multiples versions des Misérables tombent dans le même écueil. Pour ne rien dire du simple fait de visionner un remake d’un film antérieur. Vieux débat, donc, voire faux débat peut-être. En tout cas, c’est comme ça, et il faut bien faire avec. Il est pourtant vrai que le rythme du film est ici bien différent de celui de la version écrite. Plus lent, moins intrigant, laissant sur sa fin devant certaines coupures, mais sans doute du fait que l’on sait ce que la coupure fait perdre d’intrigue, ce que le raccourci fait perdre de la sensation de plaisir de la découverte progressive d’un ressort qui est ici rapidement dévoilé. Mais c’est la loi du genre. Et après tout, peut-être est-ce un bon argument pour que les initiés invitent les néophytes à découvrir la version papier après l’introduction qu’aura constitué le film.

Quant aux acteurs, que dire ? Pas si mauvais que ça à mon goût. Juste une petite difficulté à voir Audrey Tautou comme une héroïne de cavalcade après s’être imprégné de sa prestation dans Amélie Poulain ou dans Un Long Dimanche de Fiançailles. Mais bon, la critique ne va pas bien loin. Le jeu particulier de Paul Bettany lui vaut quelques félicitations de ci de là. Je dois avouer une certaine gène devant une impression d’emphase à contre temps du reste de la troupe. Mais pas plus. Pour le reste, le tout est assez honorable. Pas de quoi se relever la nuit, mais bien assez pour passer un bon moment. Et contrairement à d’autres commentateurs, je n’ai entendu dans la salle aucun rire mal à propos, ni vu de bâillement intempestif au long ou à l’issue de la projection. Mais le public du samedi est peut-être plus indulgent …

De plus, ça faisait un bon moment que je n’avais pas vu autant d’acteurs français dans une production hollywoodienne. Peut-être à l’exception de Munich, et encore. Cocorico.
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Marie-Octobre

Marie d’automne

Madame avait eu pitié. Entre deux Sean Penn, qui avaient au moins l’avantage de m’introduire confortablement entre les bras langoureux de Morphée, mais également l’inconvénient majeur de me valoir quelques regards cuisants à mon réveil. Est-ce que ma technique avait été percée à jour ? Est-ce qu’un ronflement égaré avait eu raison de son entreprise d’éducation de ma conscience à la cinéphilie ? Est-ce que c’était mon anniversaire ? Allez savoir … Toujours est-il que soudain arriva la suggestion que nul astrologue n’avait su prévoir et qui me laissa muet de surprise et les yeux humides de gratitude. « Regarde ce que j’ai trouvé. Julien Duvivier, 1959, avec Paul Meurisse et Danièle Darieux. Ca a l’air bien, tu ne crois pas ? Ca te tente pour après le dîner ? »

« Julien qui ? » fis-je dans une vague tentative de sauver les apparences, mais le coup m’avait pris par surprise. Aune possibilité de mûrir une autre réponse. L’avait-elle prémédité ? Honnêtement, aujourd’hui j’en doute. Mais ce jour là ce fut la première impression qui me submergea l’occiput.
Du tac au tac et sans l’ombre d’une hésitation, comme si la suite avait déjà été écrite et déjà posément réfléchie, encore qu’aucune nuance de victoire ne vint alors colorer sa réponse, Madame me répondit que c’était « Duvivier, tu sais bien. David Golder, les Don Camillo, Pépé le Moko … Un Noir et Blanc grand public des années cinquante. »

Le coup de grâce était porté et le reste ne fut que formalité : « Oh oui, ça a l’air pas mal », « Alors à table et on le branche vite », « Qu’est-ce qu’on mange ? », « Des pâtes au saumon », « Humm », … Une descente à pique avec tous les atouts maître en main : il n’y a qu’à poser les cartes une à une et regarder les plis s’empiler. Qu’est-ce que vous voulez faire ?!...

C’est ainsi que débuta la projection de Marie-Octobre. Et même depuis le canapé habitué à accueillir mon décubitus, je compris bien vite que le marchand de sable s’était trouvé une occupation pressante et que la fonction baillogène que je m’étais depuis beau temps entraîné à localiser à la vitesse de l’éclair dans les Sean Penn qui faisaient notre pitance depuis quelques semaines, avait, pour quelqu’obscure raison, été omise lors de la conception de ce film. Avait-elle seulement et inventée à l’époque ? Probablement. Mais elle n’avait pas encore atteint le degré de performance qu’on lui connaît aujourd’hui. Fonction naissante d’un cinéma encore chargé d’histoire ; pas de l’Histoire historique, mais du désir de raconter une histoire ; une histoire avec un début, un milieu, un suspens, une fin. Bien sûr, il n’y avait ni John Wayne ni Cary Grant. Mais manifestement il était possible de faire sans.

Un groupe d’anciens résistants est réuni par son ancienne égérie pour un dîner que chacun aborde comme une plaisante réunion de famille au cours de laquelle sera célébrée la mémoire du chef du réseau, mort sous les balles allemande responsables de la dissolution du groupe. Les convives ainsi que la domestique (Victorine / Jeanne Fusier-Gir) sont tout au plaisir de ces retrouvailles. L’un est devenu prêtre (Père Yves Le Guen / Paul Guers) et arbore une soutane convaincante. Un autre a fait carrière comme inspecteur du fisc (Etienne / Noël Roquevert). D’autres encore possèdent qui un cabaret de streep tease (Carlo Bernardi / Lino Ventura), qui une clinique d’accouchement florissante (Robert / Daniel Ivernel), qui une imprimerie (Antoine / Serge Reggiani), qui un négoce de viande (Lucien / Paul Frankeur), une serrurerie (Léon / Robert Dalban), ou un cabinet d’avocat d’Assises (Julien / Bernard Blier).

A l’issue du repas la conversation prend un tour inattendu révélant la vraie raison de cette réunion voulue par Marie-Octobre (Danielle Darrieux) assistée de François (Paul Meurisse) : il s’agit en réalité de démasquer le traître qui aurait vendu le réseau à l’occupant et qui serait responsable de la mort de son chef. Passant de l’incrédulité à la suspicion généralisée, le groupe se scinde, éclate, se reconstitue, par alliances successives et mouvantes au gré de la direction que prennent les regards. Presque chacun se révèle avoir eu un mobile potentiel à trahir, se voit l’obligation de répondre aux accusations de ses pairs, de prouver sa bonne foi et sa fidélité. Des ressorts cachés sont mis à jour. Des faiblesses, des lâchetés, se dévoilent, se jugent mutuellement, se pardonnent. Jusqu’à Marie-Octobre qui se voit soupçonnée. Le jeu de la vérité se développe ainsi tout au long du film, dans le huis clos de cette maison qui a vu la fin du réseau et dont Marie-Octobre est restée propriétaire, gardienne d’un temple laïc à la mémoire du chef assassiné, de retournement en rebondissement, jusqu’à son aboutissement tragique.

Dans une ambiance de théâtre filmé, des figures du cinéma français des années 50 et 60 se rejoignent pour un premier jet de ce dont Robert Hossein reprendra quelques années plus tard, en le transposant à peine dans un monde de truands, sous le titre du Jeu de la Vérité. Malgré cette atmosphère lourde de soupçon et de culpabilité, on est presque amusé de voir Lino Ventura, ancien catcheur d’origine italienne passé au monde du spectacle, endosser le rôle d’un ancien catcheur d’origine italienne passé au monde du spectacle. En tant qu’acteur chargé d’exprimer au mieux les dédales de l’âme humaine pour Lino, en tant que patron de cabaret de streep tease chargé d’exposer au mieux les dédales du corps humain pour Carlo. On s’amuse également d’observer combien chacun peaufine le caractère qu’il campait et camperait ensuite dans une multitude de films, comme si chacun de ces acteurs quasi culte était ici, non pas la caricature, mais l’essence de lui-même. Et le plus amusant est peut-être justement que malgré ce risque de caricature, le film fonctionne sans aucune peine. Certains ont beau s’emparer du travers déclamatif que la scène théâtrale sait si souvent engendrer, l’impression générale de sobriété et de naturel demeure malgré tout intacte.

L’image, quant à elle, est d’une clarté que seul le noir et blanc a la capacité de rendre. La lumière est à la fois douce et précise. On retrouve bien par endroits des ombres portées équivoques qui rappellent que l’éclairage du plateau était à l’évidence assurée par des projecteurs multiples que l’éclairage naturel supposé de la pièce n’aurait pu assurer. Mais outre que la densité de l’histoire fait simplement négliger de telles distractions, pour celui qui les remarque, ces petites imperfections ne font en fait qu’humaniser encore une scène où brûle la comédie des rapports entre la noblesse et la trahison, entre la fidélité et la tolérance, entre la vengeance et la justice, entre la peur et le remord. La précision du trait reste l’essentiel, partant des acteurs, traversant la mise en scène, et se projetant dans cette netteté parfois presque picturale de l’image finalement bien plus proche d’un dessin à la mine que d’un tableau de peinture.

Et quand s’éteignit l’écran et que le silence se fit pour n’être interrompu qu’après quelques minutes par un « Ca t’a plu ? » vaguement inquiet, je me dis qu’après tout, chacun ses petits travers, et qu’on peut bien passer à Madame sa passion pour Sean Penn quand elle sait dénicher du fin fond des archives des morceaux de bravoure de cet acabit là.
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L’affaire Winston (Man in the middle)

L’homme au milieu

Poursuivant dans une fougue renouvelée son exploration aléatoire des classiques du cinéma, la Sylvain Etiret Company ne résiste pas à la tentation de faire partager à ses assidus lecteurs la redécouverte d’une oeuvre oubliée depuis 1964. Pourquoi une telle pierre a-t-elle été délaissée dans le caillouteux jardin de l’oubli ? Mystère ! Elle ne manque pourtant pas d’un certain éclat et de quelques atouts qui auraient dû éveiller l’attention d’une mémoire bien ordonnée. Et pourtant …
Affiche France (intemporel.com)

Voyez plutôt : un réalisateur, Guy Hamilton, qui, s’il n’avait pas encore à l’époque marqué l’histoire, allait bientôt commettre pas moins de quatre James Bond et «La Bataille d’Angleterre», une tête d’affiche occupée par un Robert Mitchum encore auréolé de la gloire de sa prestation dans « La nuit du Chasseur » neuf ans plus tôt, un Trevor Howard à peine sorti de son rôle de Capitaine Bligh dans « Les Révoltés du Bounty ».
Affiche France (movieposterdb.com)
L’histoire raconte l’intervention du Lieutenant-Colonel Barney Adams (Robert Mitchum) à qui l’armée américaine confie la tache d’assurer la défense du Lieutenant Charles Winston (Keenan Wynn) accusé du meurtre d’un soldat britannique avec qui il co-dirigeait une obscure base d’intendance alliée en Inde durant la seconde guerre mondiale. La tension monte entre anglais et américains et il est temps pour le chef de l’état-major, le Général Kempton (Barry Sullivan), d’y mettre bon ordre en faisant condamner et exécuter le coupable. Choisi plus pour son sens de la discipline et de l’obéissance que pour son expérience inexistante d’avocat, Adams va cependant prendre son rôle au sérieux et tenter de mettre en évidence la pathologie mentale de l’accusé l’exonérant du risque de peine capitale. De faux témoignage en mutation de témoin gênant, l’état-major s’emploie à rappeler Adams à l’ordre et à entraver son action. Avec l’aide de Kate Davray (France Nuyen), une infirmière révoltée par l’attitude de sa hiérarchie participant au complot, et celle inattendue du Major John Kensington (Trevor Howard), un psychiatre militaire anglais au rencard, Adams poursuit sa route jusqu’à rendre évident en pleine audience le trouble de l’accusé malgré les avis officiels des pseudo-experts militaires.

Affiche USA (moviegoods.com)
« Encore un film judiciaire », soupireront les esprits chagrins. « Après « 12 Hommes en Colère », « Vers sa destinée », et « Find me guilty », Sylvain se laisse encore aller à sa marotte ! » Et ils n’auront pas tord. De fait, les films de procès ont ce charme désuet de l’action dans la lenteur. Une action, pour violente ou agitée qu’elle ait été, est reprise au calme des audiences, décortiquée, pesée, soupesée, expliquée, interprétée, débattue. Et, si le film est bien fait, on assiste, à un rythme humainement compréhensible, à un ralenti du mouvement, analogue à ce que le ralenti nous fait découvrir de détails insoupçonnés dans un mouvement sportif. De plus, on cède facilement au plaisir du combat des idées, de la joute verbale, de la confrontation des esprits dans le huis clos feutré d’une arène policée. Comme une victoire de la pensée sur la force, quelle que soit l’issue du débat.

Affiche USA (movieposterdb.com)
C’est encore une fois aussi une étape dans l’exploration de l’imaginaire mythologique étasunien dans lequel la place du droit et de la vérité semble les tenir à la droite immédiate de Dieu. Quelle autre culture a autant mis en avant le rôle de l’avocat et de l’action judiciaire ? Qui a inventé la judiciarisation de la société et des rapports sociaux comme une forme de plaie menaçant, s’il n’est pas déjà trop tard, de s’étendre de ce côté-ci de l’Atlantique ? Qui n’a été bercé depuis son enfance par cette surprise permanente que la moindre fiction étasunienne reprend à l’envi : « Tu as menti » ? Accusation rédhibitoire dans un discours d’outre-Atlantique, dans laquelle l’oreille européenne s’est habituée à baigner sans y prendre garde mais sans parvenir à vraiment saisir ce qu’un tel acte pouvait bien avoir d’odieux et de sacrilège. « Tu as tué père et mère, et ce n’est pas bien. Mais surtout tu as menti, et ça, c’est impardonnable ». Mystère.

Affiche USA (movieposterdb.com)
Ici, contrairement à ce qu’auraient pu en donner un John Wayne ou un Gary Cooper, purs entre les purs, Robert Mitchum confère au héros, comme il sait le faire, une ambiguïté inhabituelle. Initialement tout dévoué à la cause de son commandement, presque désinvolte concernant le cas de l’accusé qu’il a mission de défendre, Adams n’en vient que lentement à soutenir la cause de son client, sous l’effet conjugué de l’évidence d’un complot et de l’enthousiasme d’une infirmière révoltée, traditionnelle accoucheuse des consciences et des corps. Et c’est justement cet accouchement, cette transformation d’Adams d’un rôle d’exécutant zélé et plein de bonne volonté en celui de pourfendeur de l’injustice, qui fait la particularité du film. Adams n’est pas, comme à l’accoutumé dans de genre de scénario, une grande âme lâchée au milieu des loups et qui vainc à force de courage et d’obstination. Il est un des loups qui se retourne contre ses maîtres au prix de son confort et de sa carrière, au nom de principes qui lui étaient jusque là quasiment inconnus.

Affiche USA (movieposterdb.com)
De fait, Winston n’est pas le pauvre bougre pris dans une tourmente qui lui échappe et qui le brise injustement. Il n’y a aucun doute à ce sujet tant son discours est clair, vindicatif, odieux, irrémédiable et définitivement incorrigible. Besogneux défenseur de la race blanche, dans une armée en lutte contre les tenants des « valeurs » qu’il prône, gardé en cellule par un soldat à peau d’ébène, il pousse la minutie jusqu’à tenir un recensement de toutes les « forfaitures » et les compromissions inter-raciales de sa victime. Né de l’autre côté de la frontière, Winston n’aurait probablement été qu’un sous-fifre de plus à rééduquer après la victoire. Mais dans ce camp-ci, il devient une verrue impardonnable qui doit être conduite à l’échafaud coûte que coûte. Bien sûr, il faut entendre ce discours avec les oreilles de 1964, à peine neuf ans après la fin de la seconde guerre mondiale, en pleine mutation de l’Amérique de l’immédiat après-Kennedy, de Matin Luther King, de Malcolm X, en pleines émeutes pour les droits civils, pour la fin de la ségrégation raciale sur le sol même et dans les institutions des Etats-Unis. Si des illuminés de cette trempe peuvent encore se tolérer au fin fond d’un état du sud, bien caché au milieu de quelque champ de coton, son apparition au regard du monde extérieur, d’une armée alliée mais étrangère, devient comme une honte à châtier promptement. Et c’est bien cet énergumène, si vil qu’il soit, qui n’en demande même pas tant, et presque contre lui, qu’Adams va se mettre en devoir de sauver du bourreau.

Mais pourquoi se mettre soi-même en péril pour sauver le pire des hommes ? On comprend vite que ce n’est pas tant cet homme qui compte dans la démarche, que c’est davantage l’Homme et les principes qui sauvent son humanité qui sont en jeu. Mais jamais n’apparaît cet argument, cette pensée construite. Les choses viennent comme naturellement, comme s’imposant à un Adams en situation. Il n’y a aucune fierté dans le geste, aucune révolte contre une autorité qui lui marche sur les pieds. Adams est avant tout un soldat, qui ne vit que par et pour l’armée, acceptant toute consigne comme légitime dès lors qu’elle est ordonnée par un supérieur. C’est de là qu’il part en toute bonne conscience. Et qu’il renverse ensuite le mouvement. Toute la question est dans le pourquoi de ce renversement, sans qu’une réelle réponse soit énoncée. Vient-il du regard de Kate, de l’ironie froide et désabusée de Kensington, du tourment et du courage du Major Kaufman, le premier psychiatre à avoir examiné Winston et à avoir été muselé par sa hiérarchie, de la force tranquille du sergent noir gardant la cellule de Winston ? Peut-être de partout à la fois. Mais quoi qu’il en soit, certaines choses valent la peine de se perdre soi-même pour nous grandir au bout du compte.

Ici, le déséquilibre mental de l’accusé éclate à la fin du procès et vient valider les efforts d’Adams. L’odieux, pour odieux qu’il soit, valait bien une défense puisqu’il était mû par une fragilité, un handicap profond de la volonté et de la conscience. Malheureusement, l’histoire ne dit pas comment aurait œuvré la défense d’un accusé en l’absence d’une telle faille. On est guidé vers l’idée que l’inhumanité en l’homme est probablement le fruit d’une pathologie plus ou moins masquée. Quelle est cependant la réalité de cette hypothèse ? Mais peut-être n’est-ce pas vraiment le sujet du film. Peut-être ne s’agit-il que de souligner que tout accusé mérite une défense honnête, un procès juste, sans préjuger du résultat de la confrontation entre la défense et l’accusation. "Justice exists only in its own right. It exists apart from power and apart from might. Expedience can have no part in justice." (« La justice existe uniquement de par elle-même. Elle existe séparément du pouvoir et de la force. L’a priori n’a aucune part dans la justice »), répond Adams, peut-être sans encore y croire vraiment, à un journaliste indien lors d’une conférence de presse d’avant procès.

Du point de vue technique, l’usage du noir et blanc a ici un petit quelque chose de faussement rassurant. Les choses semblent si aisées à discerner dans un univers aussi simplement tranché. Le bien et le mal se distinguent si commodément dans un nuancier allant du blanc au noir. Et pourtant, comment ne pas s’y sentir pris dans la même pénombre qui fait de « Casablanca » un endroit encore plus mystérieux que si c’était en couleurs que s’y faufilaient Humphrey Bogart et Ingrid Bergman ?

Le casting majoritairement britannique, en écho à un tournage en terre anglaise, à proximité de Londres même pour les scènes d’extérieur dont on ne doute pas une seconde qu’elles se déroulent sous le soleil de l’Inde, procure sans avoir l’air d’y toucher ce léger soupçon d’étrangeté suffisamment puissant pour d’emblée déconcerter les certitudes tout en restant suffisamment discret pour qu’on y prenne garde avant la fin du film.

La mise en scène est sobre, sans ostentation, à mille lieues de la pyrotechnie que le réalisateur fera bientôt virevolter dans sa série de James Bond. On est presque dans du théâtre filmé, sans fioriture et sans état d’âme. Il y a là-dedans quelque chose de la fin d’ « Ouragan sur le Caine » dont on aurait condensé à l’extrême la phase introductive et dont l’angle de vision aurait glissé subrepticement de l’examen de l’accusé à celui de son défenseur.

La rançon d’un tel traitement est naturellement une impression de lenteur, accentuée par le caractère contenu du jeu de Mitchum, par son phrasé inimitable de feint détachement, par la lente claudication de son personnage. Une lenteur qui selon les cas peut soit aider à entrer dans la trame du procès soit heurter par son apparente négligence initiale.

Qu’une perle de ce gabarit soit resté méconnu depuis plus de quarante ans est finalement peut-être le plus grosse surprise de la découverte de ce film posé et intelligent.
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