Add to Technorati Favorites

24 octobre 2008

Vedettes du pavé (Sidewalks of London – Saint Martin’s Lane)

Vieilleries et curiosités

Au magasin des vieilleries et des curiosités, allez savoir ce qui vous pousse à choisir un film plutôt qu’un autre. Vous êtes là, à vous dire qu’à force d’avaler des histoires plus ou moins navrantes et des effets spéciaux au kilomètre, vous voudriez bien savoir ce qu’il y a dans le fait de projeter une image sur un écran qui capte autant votre attention. Et que ce ne serait pas du luxe de remonter aux sources de l’affaire plutôt que de continuer à gober stérilement le défilement des images. Alors, banco ! Retroussons nos manches, munissons-nous d’un bon plumeau, et hardi petit ! Y’a quoi sous cette pile ? Tiens, un Buster Keaton. Mouais, j’ai quand même pas trop envie aujourd’hui. Va savoir pourquoi … c’est comme ça. Et là, c’est quoi, ça ? « Vedettes du pavé » ? « Saint Martin’s Lane » pour la VO. Tiens, une curiosité, ça s’appelle aussi « Sidewalks of London ». Pourquoi pas. Et ça date de quand, cette antiquité ? 1938, eh ben c’est pas tout neuf, en effet. Par un certain Tim Whelan. Tu m’en diras tant ! Par contre, y’a du beau monde, dis donc : Charles Laughton, Vivien Leign, Rex Harrison … mazette ! Finalement, ça n’a pas l’air d’être le plus mauvais choix. Adjugé !

Affiche Italie (ebay.es)

L’histoire se passe à Londres, où des artistes de rue tentent de survivre en se produisant devant les terrasses des cafés et les files d’attente aux guichets des spectacles couverts. L’ambiance est bon enfant, chacun prenant son tour devant les attroupements, avec juste quelques accrocs de chapardage épisodique, mêlant artistes patentés et mendigots. Charles Staggers (Charles Laughton) est spécialisé dans la déclamation de poèmes. Libby (Vivien Leigh), danseuse sans affectation, est plus orientée vers des expédients cleptomanes dont elle profite dans une riche demeure inoccupée. Surprenant son manège, Charles la force à restituer un étui à cigarettes qu’elle avait subtilisé au client d’une gargote de rue, Harley Prentiss (Rex Harrison), compositeur de son état. Cette rencontre noue une relation amicale et platonique entre Charles et Libby qui, à la rue après la découverte de son squat, vient emménager sous son toit. De taquinerie en dispute, les deux en arrivent à l’idée d’un numéro commun auquel ils convient deux compagnons de galère.

DVD US (amazon.com)


La première présentation est un succès, devant Prentiss présent dans la file d’attente. Mais Libby réalise aussitôt le peu d’avenir de ce genre de prestation, et quitte le groupe pour voler de ses propres ailes sous la férule de Prentiss. Effondré par ce lâchage doublé des moqueries de Libby lorsqu’il lui déclare sa flamme, Charles quitte lui-même le spectacle et s’enfonce dans l’alcool et la clochardisation à mesure que Libby grimpe les marches du succès.


DVD France (cdiscount.fr)

Jusqu’au jour où le hasard les met à nouveau en présence, elle la Belle, lui le Clochard, pour aboutir à un large pardon qui permettra à Charles de reprendre sa place et ses déclamations sur les trottoirs de Londres.

Rien de vraiment grandiose dans cette histoire à l’eau de rose peuplée de sourires et de bons sentiments, mais juste une fraîcheur, un souffle gentiment désaltérant. Le plus étonnant est peut-être de voir Charles Laughton s’investir ainsi pour un petit film juste au sortir de sa prestation dans le très culte « Les Révoltés du Bounty » aux côtés de Clark Gable, et juste avant de s’engager dans « L’Auberge de la Jamaïque ». Vivien Leigh, quant à elle, entrera l’année suivante dans la légende avec le rôle de Scarlett dans « Autant en emporte le Vent ».

Au plan technique, le film date de 1938, et autant dire tout de suite que ça se voit. La lumière a quelque chose d’un autre âge, comme une approximation datant d’une époque de tâtonnement. Si les rares scènes de jour sont quasi systématiquement surexposées, les scènes de nuit font roder un gris lugubre s’il était voulu. La qualité de l’image semble avoir notablement souffert des outrages du temps. Il est difficile de savoir comment les choses se présentaient lors des projections de l’époque et si le piqué actuel tient à la prise de vue ou à la dégradation du support. En tout cas, on est bien plus proche de l’image et du son désastreux de « L’Auberge de la Jamaïque » que de ceux d’ « Autant en emporte le Vent ».

Le jeu des uns et des autres est très hétérogène comme on pouvait s’y attendre. Vivien Leigh est dans l’exagération qui la caractérise (m’expliquera-t-on un jour ce qu’on peut bien lui trouver ?). Rex Harrison est un dandy très british au regard enamouré si propre aux jeunes premiers de l’époque. Charles Laughton vole à des kilomètres au dessus du lot, même s’il n’a pas encore cette rondeur qui ne s’acquière qu’avec l’âge et qu’il étalera du « Procès Paradine » d’Alfred Hitchcock à « Panique à la Maison Blanche » d’Otto Preminger.

Et malgré tout, il reste au fond des yeux à l’issue de la projection comme un air de contentement, une lueur du plaisir qui ne s’en laisse pas compter par les imperfections techniques, une satisfaction d’avoir regardé défiler tout ce que la bonne volonté peut apporter aux raconteurs d’histoire, même les plus maladroits. Car de quoi s’agit-il ? De la confrontation entre l’ambition et le plaisir de vivre, entre les rêves de gloire et les rêves d’artistes. Pas d’une confrontation agressive, emportée, juste la juxtaposition de deux visions du monde : vivre pour faire ou faire pour vivre. Pas de hargne ou de colère là-dedans, tant les deux sont généralement mêlés, intriqués. Juste une séparation artificielle pour en montrer les limites respectives et les dilemmes de leurs enjeux. En d’autres temps, on aurait vu l’opposition entre un désir de « travailler plus pour gagner plus », et un objectif de « travailler plus pour apporter plus ». Bien sûr, comment apporter plus si c’est sans gagner par son labeur les conditions de sa dignité et de son confort ? Mais comment aussi apporter quoi que ce soit si le seul objectif est d’amasser aveuglément ? Séparation arbitraire tant l’ensemble est indissociable et solidaire. Et que cela soit dit le sourire au bord des lèvres, à près de 70 ans de distance, n’en est que plus touchant.

Lire la suite...

Le secret des poignards volants (Shi mian mai fu)

Vole, pigeon, vole !

Est-on certain de repérer tous les codes quand le message vient d’aussi loin ? Est-ce que le jeu des couleurs en extrême orient fait appel au même référentiel que celui qui a cours sous nos latitudes ? Est-ce que le rythme des saisons met en jeu les mêmes émotions et les mêmes pré requis que ceux qui peuplent nos mémoires ? Allez savoir ! Le fait est que le résultat produit un drôle d’écho et ce n’est déjà pas si mal. Peut-être pas celui que le réalisateur avait prévu, mais après tout tant pis. Ou peut-être qu’il l’avait prévu quand même : la Chine a une certaine histoire de contact avec l’occident, ne serait-ce que par Honk Kong et Macao interposés. Dire que le contact fonctionne dans les deux sens et que le détail de la sensibilité chinoise nous est comme un livre ouvert serait par contre bien exagéré. Et finalement, que Zhang Yimou s’y retrouve, c’est peut-être bien possible. Que ses compatriotes soient dans le même cas est sûrement plus improbable. Mais au fond, est-ce que ça a une importance ? On est là, on regarde, on vibre ou pas, et c’est déjà ça. On se lasse, alors tant pis, et on passe à autre chose ; on reste collé au fauteuil et le pari est gagné, orient extrême ou pas.
Affiche France (cinemovies.fr)
L’histoire est en elle-même relativement classique, se déroulant dans la Chine du XIXième siècle. Pour atteindre le Clan des Poignards Volants, rebelle à son autorité, un potentat local qu détient prisonnière une jeune femme aveugle, Mei (Zhang Ziyi), membre du clan, fait organiser son évasion sous surveillance. Jin (Takeshi Kaneshiro), un de ses capitaines prendra le rôle du complice qui escortera la jeune femme durant son voyage de retour et la défendra contre les fausses attaques des troupes lancées à leur poursuite sous la direction d’un second complice, Leo (Andy Lau) , capitaine des gardes. Durant le voyage, les embûches sont nombreuses, avec les interventions parasites de troupes annexes qui ne sont pas dans la combine et qu’il faudra défaire. C’est également l’occasion pour les deux fuyards de développer un sentiment mutuel qu’ils tentent alternativement de maîtriser. Arrivant sur les terres du clan, une succession de révélations rend la situation de plus en plus complexe pour les deux jeunes gens, pris dans un tourbillon tragique entre leurs fidélités à leurs clans respectifs et le chamboulement de leurs émotions.

Affiche USA (cinemovies.fr)


Sous nos cieux, le film serait classé dans le genre cape et épée, mêlé d’un zeste de fantastique, comme c’est souvent le cas dans ce type de production orientale. La taille du zeste variant naturellement d’une production à l’autre. Ici, le zeste se limite quasiment aux séquences de combats dont la réalité est plus proche d’une chorégraphie bondissante et aérienne quasi mystique que d’un réalisme sourcilleux. On est loin des westerns ou des aventures de la Tulipe Noire. On est en revanche bien plus en écho à une sorte de Matrix médiéval. Les gestes sont lents, posés, réfléchis, comme issus d’une longue et profonde méditation, jusqu’à ce que le passage à l’action les libères soudainement, comme livrés à eux-mêmes et fruits d’un entraînement qu’on devine minutieux et acharné, où le geste n’est plus que le flot non retenable déclenché par la décision d’agir. Comme la libération des eaux à la rupture d’un barrage, rien ne pouvant plus l’interrompre jusqu’à leur tarissement. Et pourtant, magie de l’orient millénaire et cérébral, alors que l’on croyait le flot justement immaîtrisable, l’action s’arrête subitement, se fige, comme dans une respiration, avant de reprendre en une explosion de combat chorégraphié. Mélange de puissance invincible, d’autant plus évocatrice qu’elle est toute en fluidité au lieu de la force brute du rustre, et de capacité contenir et canaliser ce qui semblait sans limite. La caméra n’est alors là que pour souligner le virevoltant mouvement, ou pour contourner, comme circonscrire, la scène figée où chacun reprend son souffle et ses repères.


Affiche USA (monkeypeaches.com)

Dans ce ballet, le temps n’a plus cours, en tout cas plus de la même façon que dans notre monde de glaise et de sang. Il accélère, ralentit, se déplace, s’immobilise, déferle. Les combats peuvent durer une fraction de seconde ou s’étaler sur plusieurs saisons, cela n’a que peu d’importance. Les blessures s’ouvrent s’oublient, se referment, sans qu’une basse raison matérielle ait besoin d’y être convoquée. Les épées volent, les flèches décollent, les lances se plantent, les poignards virevoltent, à un rythme qui doit plus à la métaphysique qu’à la rationalité, mais nul ne l’attendait. On aurait naïvement pu croire ce tourbillonnement réservé à quelque tradition nippone du manga, mais il n’en est rien. Même sur l’autre rive de la Mer de Chine voltigent des héros épiques et chevaleresques. On aurait naïvement pu croire les péripéties matriciennes copiées de quelque jeu vidéo issu des cauchemars d’un graphiste de l’Empire du Soleil Levant. Il n’en est rien, l’Empire du Milieu contre-attaque, ou plutôt sort de sa torpeur. D’autres l’avaient déjà annoncé : Quand la Chine s’éveillera … On voit le résultat.

Affiche Chine (monkeypeaches.com)


Et lorsque ces aventures sont capturées par une pellicule maîtrisant couleur et lumière avec talent, le résultat est presque sans surprise. Encore une fois, il est probable que notre œil de sauvage occidental ne saisit de cette palette de couleurs que l’aspect immédiatement esthétique, là où le regard asiatique saisit tout une gamme de symboles mystérieux. Mais il faut bien un début à toute chose.

Reste à remplir de nos propres contenus cet édifice symbolique livré clés en main mais aussi vierge que la plus magnifique coquille vide. Marcel Mauss nous avait préparé à côtoyer le « mana » polynésien, cette enveloppe symbolique pure, disponible à chacun pour y inclure les significations qui lui importent. On est devant cette cinématographie comme devant ce mystère polynésien, à la fois fasciné et relégué en marge d’un monde qu’on sait être là sans le connaître vraiment, aux risques de n’accéder définitivement qu’à sa forme ou de n’y projeter que nos propres références sans finalement rien y apprendre sur nous-même ou sur le monde.
Lire la suite...

Dunkerque (Dunkirk)

Une place à part

Les films de guerre, surtout dans les années 50, étaient rarement autre chose que l’occasion d’un éloge du courage des vainqueurs face à la force brutale ou retorse de l’ennemi. Ca pouvait aussi occasionnellement être un simple terrain de galéjade, une toile de fond de comédie. Rarement autre chose. En voyant au programme du satellite un film inconnu de 1958 rangé dans la catégorie « Film de Guerre », je ne me suis donc pas le moins du monde méfié, en me préparant à un spectacle classique, pénard dans mon sofa, bien à l’abri derrière la ligne Maginot des habitudes. Et badaboum. Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi cet ovni ? … Mais n’allons pas trop vite. D’abord un petit mot de l’histoire.

Affiche (posters.motechnet.com)

Au début de la seconde guerre mondiale, l’Angleterre vient d’entrer en scène et d’expédier un corps expéditionnaire pour aider les français à contenir l’offensive allemande à travers la Belgique et le nord de la France. Malheureusement, la poussée allemande est plus puissante que prévue, et les troupes britanniques se retrouvent encerclées dans une poche de résistance autour de Dunkerque, dos à la mer. Juste avant que la nasse ne se referme, un petit groupe de soldats qui tient le front se retrouve pris derrière les lignes allemandes. Coupés de leur unité, ils errent dans la campagne en tentant de la rejoindre. Rapidement, leur officier tombe lors d’une escarmouche et c’est le caporal Bins (John Mills) qui se voit contraint de ramener ses hommes. Avec quelques difficultés, ils rejoignent Dunkerque et comprennent alors la situation.

Affiche USA (rarefilmposters.com)

Parallèlement, en Angleterre, le désastre de l’armée prise au piège dans la ville assiégée mobilise l’attention. Une opération de sauvetage pour récupérer les troupes par la mer est organisée, mais tourne vite à la déroute sous le feu des avions allemands qui coulent plusieurs navires de la Navy à l’approche de la ville. Les quelques journalistes présents, en particulier un anglais, Charles Foreman (Bernard Lee), et un français, Jouvet (Michael Shillo), sont atterrés par la catastrophe). Une vaste campagne de réquisition de tout ce qui peut flotter, civil et militaire, est alors lancée pour porter secours aux soldats, à base de petits bateaux, moins accessibles aux bombes ennemies. Certains propriétaires de bateaux de plaisance se portent volontaires pour conduire leurs embarcations eux-mêmes plutôt que de les confier à l’armée, peu habituée à manoeuvrer ce genre de véhicules. Foreman, justement un des propriétaires d’embarcation, prend la tête de cet engagement comme supplétif. Un de ses voisins, John Holden (Richard Attenborough), lui-même propriétaire du Héron et sous la pression d’une épouse, Grace (Patricia Plunkett), paniquée et se refusant à imaginer son mari sous les drapeaux, renâcle davantage à la réquisition de son bateau. Il obtempère néanmoins et, une fois éloigné de Grace, finit par se joindre aux volontaire à la manœuvre de l’hétéroclite flottille.

Foreman et Holden, arrivant sur les lieux, sont bloqués quelques heures sur la plage de Dunkerque par une avarie de moteur et y partagent le sort des soldats, sous le feu ennemi. Ils observent les longues files d’hommes s’enfonçant dans la mer dans l’attente d’un navire à aborder. Ils écoutent, ils tentent de rassurer, ils se protègent des mêmes obus que leurs compagnons, ils contemplent le même horizon rougi des faubourgs en flamme de la ville, ils regardent les bâtiments de la Navy coulant avec leur cargaison de soldats à peine récupérés sur le sable. Ils se lient en particulier avec les hommes survivants du caporal Bins qui les aident à réparer le moteur du Héron. Jusqu’à l’heure où Holden pourra, seul, lever l’ancre et rapatrier son petit lot de rescapés sur les côtes anglaises.

En 1958, le réalisateur Leslie Norman en était encore à ses premières tentatives dans le cinéma. Tentatives qu’il allait bientôt abandonner pour une carrière à la télévision, avec la direction de multiples épisodes de séries mémorables comme « Le Saint », « Chapeau melon et bottes de cuir », « Amicalement votre », … Le pourquoi de ce revirement serait sans doute à creuser, et à regretter tant « Dunkerque » (« Dunkirk » pour la VO) est un film étonnant. Le pourquoi de l’oubli de cette réalisation serait sans doute également à questionner tellement le film semble avoir une place à part dans le paysage des films de guerre.

Le premier étonnement vient de l’histoire elle-même, ou du moins du choix du sujet, relatant la catastrophe nationale que fut la défaite de la bataille de Dunkerque. A-t-on tant d’autre exemple à l’époque de récits d’une défaite par les battus eux-mêmes, surtout si peu de temps après qu’elle soit survenue ? D’autant que le parti pris n’est pas ici de transformer la réalité, de la camoufler, de la travestir en une forme de victoire quelconque. Non, le choix est bien de montrer l’âpreté du sort de ces combattants quasiment livrés à eux-mêmes, les hésitations du commandement, les lenteurs des secours. Bien sûr, il y a une forme d’héroïsme dans l’intervention de ces civils venant au secours de leur armée, une forme de grandeur dans la révolte spontanée d’une partie de la population contre les lenteurs de la guerre officielle, une forme de bravoure sobre et émouvante dans ce choix de fourmi se portant au secours de l’éléphant paralysé. Mais il n’est pas pour autant question d’en faire une vertu unanimement partagée. Les petites lâchetés du quotidien restent présentes, les petits bouts de courage comme ceux de veulerie ou de couardise, tant chez les civils que chez les militaires.

Le second étonnement tient dans le choix de raconter cette histoire en deux parties parallèles, l’une sur place et l’autre au pays, ne fusionnant que dans la seconde partie du film. Comme deux volets fonctionnant en contrepoint, avec une économie de moyens inhabituelle pour un genre ordinairement plus spectaculaire. Toute l’épopée du groupe mené par le caporal Bins se déroule presque comme une partie de campagne. Il y a bien quelques épisodes de combats, mais décrits comme de l’extérieur, comme le ferait un journaliste présent sur les lieux mais qui ne prendrait pas part à l’action. Le petit groupe erre de place en place, croisant presque sans y croire une colonne de réfugiés ou une batterie d’artillerie. Tels des enfants perdus, ils tentent bien de s’intégrer à une unité de rencontre pour en être presqu’aussitôt expédiés comme on renvoie des enfants pour les éloigner d’un danger. Les combats, dans une zone pourtant censée grouiller d’ennemis, sont épisodiques, brefs, comme irréels dans un jeu de cache-cache enfantin. Seuls apparaissent les destructions, les ruines, les épaves à mesure qu’on se rapproche de la ville. Sur la plage, la mort rôde sans qu’elle effraie vraiment les hommes qui attendent, comme un simple fait. La mort est là ? Oui, et alors ? Elle reste neutre, impersonnelle, tombant du ciel dans un bruit de Stuka ou de Messerschmit, sans visage ennemi à haïr.

Le troisième étonnement réside dans la qualité de l’interprétation des trois acteurs principaux.

Que ce soit Bernard Lee, qui tiendra son heure de gloire dans le personnage récurrent du M de la série des James Bond. Avec sa grande carcasse posée, paternelle, il figure ce courage de la révolte modeste, presque silencieuse. Il est cette force tranquille dont les anglais se sont fait une spécialité. Quiconque croyait qu’il s’agissait d’une image d’Epinal n’a pourtant pu qu’en vérifier l’existence dans la sobriété des réactions de la population après les récents attentats de Londres. On peut bien penser ce que l’on veut des tenants et des aboutissants du terrorisme, de la capacité de propagande des images télévisées, il y a dans l’interprétation de Bernard Lee quelque chose qui résonne jusqu’à aujourd’hui.

Que ce soit Richard Attenborough incarnant un Holden paralysé entre plusieurs fidélités, entre la peur et le courage, entre l’égoïsme et la main tendue. Petit homme gris, derrière ses lunettes rondes et sa moustache proprette, il est cet homme ordinaire écrasé par le doute. Il est ce héros quasiment malgré lui, navigant à sa mesure dans un monde en folie. Et de sa mesure, entre dignité et indignité, naît un geste qui, bien qu’hésitant, prend sa part de l’avancée de l’Histoire.

Que ce soit John Mills au contact d’un front qu’il recherche tout en l’évitant. Caporal d’occasion qui ne s’était jamais imaginé à la tête d’un groupe d’hommes qui attendent de lui ce qu’il attendrait lui-même d’un plus gradé que lui. Basculant soudainement d’un statut d’enfant que l’on guide à un statut d’adulte qui guide les autre, à un statut quasiment de père qui se retrouve en charge d’une marmaille plus ou moins docile. Deuxième père dans cette histoire, accouché dans son nouveau statut dans la brutalité d’un camion qui explose et tue son officier, comme on se découvre père brutalement à l’expulsion d’un enfant du ventre de sa mère malgré les mois d’attente d’un évènement qu’on ne vivait qu’en pensée. Bins est cette métamorphose, cette déstabilisation, ce cataclysme du changement de rôle, de l’autorité nouvelle qui vous assomme, de la responsabilité qu’il faut apprendre en un quart de seconde de bon ou de mauvais gré.

Métaphoriquement, Leslie Norman nous raconte ainsi l’histoire d’une naissance, dans la douleur et dans le sang, comme toute naissance d’avant l’invention de la péridurale. Et comme d’habitude dans le cinéma anglo-saxon, les simples noms des personnages sont profondément signifiants. Avec un père fantasmé, Foreman, littéralement l’homme du devant, celui qui montre la route, qui guide sa famille, sa tribu, même au prix de sa vie. Et on reconnaît alors l’étymologie de « obstétrique », du latin « ob stare », se tenir devant. Père fantasmé ou plus précisément accoucheur. Avec une mère fantasmée, Holden, littéralement celui qui tient, comme une mère tient et protège sa famille, pleine de doutes et de craintes, mais finalement porteuse de ce courage de tous les jours face à l’adversité quotidienne. Avec un chef de famille réel, incarné, Bins, littéralement à la fois « boîtes » mais ici phonétiquement « têtes » (« beans »), à la tête de ce minuscule groupe qui s’organise face au monde pour se défendre, se protéger, survivre, prospérer, se reproduire. Ainsi doté d’un père, d’une mère, et d’un accoucheur, un monde nouveau peut enfin naître du chaos, une société nouvelle, une nation prête à traverser la douleur et la guerre pour en sortir grandie et réunifiée.

Parti du triste constat d’une cuisante défaite, passant par les affres de la tristesse, de l’errance, de l’incompréhension, sans jamais tomber dans un naïf acte de foi patriotique, Norman en arrive à nous faire sentir, sous la cendre et les décombres, cet espoir insensé que rien n’est jamais perdu, à ce paradoxe de la survie qu’elle est rebelle à toute destruction.

Le plus grand étonnement, au bout du compte, est au bout du compte celui qui s’interroge sur les raisons de l’oubli d’un film de ce gabarit. Et sur ce qu’on retiendrait du cinéma du passé si quelques énergumènes obscurs ne se tenaient anonymement derrière leurs tables de programmation du petit écran à nous distiller quelques unes de ces perles rares.

Lire la suite...

Chambre 1408 (1408)

Une heure dans la vie d’Enslin

Les festivals sont l’occasion de se présenter devant une salle de cinéma avec à peine une petite idée, et même parfois moins, du sujet du film. On est là, au pif, juste en faisant confiance au sélectionneur qui a programmé tel ou tel film pour nous le faire découvrir. Avec le plaisir de la découverte, que ce soit pour les films en compétition ou pour ceux qui sont présentés en avant-première hors compétition. C’est le cas de ce « Chambre 1408 », d’un certain Mikael Hafström, illustre inconnu suédois passé en Amérique. On sait juste que sa place se situe quelque part entre le genre horreur et le genre fantastique. Ca fait bien court, quand même.

Affiche France (cinemovies.fr)

L’histoire raconte les mésaventures de Mike Enslin (John Cusack), l’auteur de premier roman qui avait eu un certain succès, et qui a tourné casaque en se spécialisant dans la rédaction de guides touristiques divers en rapport avec les maisons hantées. Sans être dupe du fond d’arnaque publicitaire qui s’y cache, Mike surfe sur le goût de ses lecteurs en leur proposant une étude de terrain des 10 meilleures chambres d’hôtel hantées du pays, en les classant comme les restaurants chez Michelin et en les notant sur une échelle de 1 à 10 Cranes après les avoir testées lui-même. Blasé mais professionnel, il reçoit un jour par la poste le signalement d’une chambre 1408 du Dolphin Hotel à New York. Le signalement est suffisamment intrigant pour qu’il décide de la réserver pour une nuit. Mais première surprise, On lui répond que la chambre n’est jamais disponible. Mike doit faire jouer les relations de son éditeur pour avoir une vague réservation. Arrivé à New York, deuxième surprise, on dérange jusqu’au Directeur de l’hôtel, Gerald Olin (Samuel L. Jackson), qui tente encore de le dissuader de passer la nuit dans cette chambre, qu’il a interdite à la location depuis des années du fait de son caractère « maléfique». La chambre reste entretenue car la multinationale qui possède l’hôtel n’a jamais accepté de la condamner physiquement, mais uniquement avec d’infinies précautions.
Affiche Allemagne (cinemovies.fr)
Malgré toute la persuasion d’Olin, Mike insiste et finit par obtenir la chambre dont on lui apprend que nul n’y a résisté plus d’une heure. D’abord dépité par la grande banalité de la chambre, Mike réalise rapidement qu’il s’y passe des choses étranges. En particulier avec le dérèglement subit du radio-réveil qui se met en position « compte à rebours » et commence à égrener le temps à partir de 60 minutes. Commence alors une montée en charge des calamités, à commencer par le blocage de la porte d’entrée interdisant toute échappatoire, puis avec une succession de cauchemars de plus en plus éprouvants, replongeant Mike dans son passé récent, avec la mort de sa fille Katie (Jasmine Jessica Anthony) et la séparation d’avec sa femme Lily (Mary McCormack).

Afiche USA (cinemovies.fr)
Disons le carrément et sans fausse honte, si j’ai gardé une certaine attirance pour le cinéma fantastique, j’ai lâché l’affaire des films d’horreur depuis Boris Karloff. Je n’ai entendu parler de Carlos Romero et de Mario Bava que depuis peu. Je ne me suis avalé un film de chacun jusqu’au bout que très récemment et par pur souci documentaire. Et avec le sentiment, pendant le film et à son issue, d’une navrante perte de temps. Enfin, ce n’est que mon avis, je sais, mais je le partage complètement … En tout cas, tout ça pour dire d’où on part dans cet avis hautement éclairé.

Durant la version précédente du festival de Deauville, je m’étais d’ailleurs fait prendre au même piège avec un film du même acabit qui répondait au doux nom de « Pulse ». De mémoire, il me semble que la plus grande partie de mes commentaires de l’époque pourrait sans grand changement s’adapter au film d’aujourd’hui, si ce n’est une qualité nettement supérieure des effets spéciaux ici. Epargnons-nous donc le fastidieux travail de répétition, et renvoyons simplement les plus courageux à l’original.

Il serait par contre bien plus amusant de se demander ce qui se cache derrière cette accumulation de catastrophes effrayantes. Qu’est-ce qui guide la progression d’une frayeur à la suivante ? Y a-t-il une logique dans cette affaire, ou les choses s’enchaîne-t-elles sans autre ordre que dans un cauchemar, sans autre fil conducteur que la montée du taux d’adrénaline plasmatique ? A cette question, en dehors d’un rappel aux liens familiaux, avec le père, l’ex-femme, la fille morte, je ne vois pas bien de réponse évidente. S’agirait-il donc d’une façon d’aborder les difficultés des liens affectifs ? La phrase du père cauchemardé dans sa chambre d’hôpital et depuis son fauteuil roulant, disant à Mike « Tu es comme j’étais ; je suis comme tu seras » est-elle une clé qui doit nous ouvrir le coffre où est cachée la solution ? Une clé qui risque de se briser dans la serrure à l’image de la clé de la porte de la chambre ? Le tourbillon qui déverse des paquets de mer dans la chambre de Mike et manque de le noyer a-t-il quelque chose à voir avec un liquide amniotique inversé, porteur de mort plus que de vie ? Le réveil de Mike sur un lit d’hôpital après cette noyade serait-il un substitut de naissance au sortir de la salle de travail ?

La persévérance des catastrophes malgré le passage par l’eau, soit brûlante soit source de noyade, par la terre, avec l’envahissement de l’écran par les cendres de Katie, par l’air, avec la tentative déjouée de Mike de s’échapper par les gaines de climatisation de la chambre, ne prend apparemment fin qu’avec le passage par le feu qui dévore la chambre, comme le fer rouge d’une cautérisation Des quatre éléments classiques, seul le dernier semblerait offrir une porte de sortie. Serait-ce pour signifier la proximité d’un retour vers le réel avec une entrée en enfer, le siège des flammes éternelles ?

Autant de questions sans doute plus intéressantes que de simplement se laisser immerger sous des vagues d’épinéphrine, mais … Mais il se fait tard, et après tout, plutôt que de disserter à l’infini, si on disait simplement que ce film m’a copieusement gonflé, est-ce que ça n’irait pas plus vite ?
Lire la suite...

Un mur à Jérusalem

Vers une subjectivité maîtrisée

Il est sans doute difficile de rester neutre sur un sujet encore aujourd’hui aussi sensible que la création de l’état d’Israël. Quand, en 1970, Albert Knobler et Frédéric Rossif tentent une présentation historique et documentaire des évènements en en faisant débuter le récit à la fin du XIXème siècle et en en déroulant le fil jusqu’à la fin de la Guerre des Six Jours, le projet n’en est pas moins polémique, même s’il s’inscrit dans un contexte politique et émotionnel bien différent d’aujourd’hui. De plus, le film ne doit pas être confondu avec un documentaire portant le même titre, publié en 2007 mais concernant le mur de séparation érigé par Israël en bordure de la frontière avec la Cisjordanie.

Affiche France (bobtheque.com)

S’appuyant sur le talent de documentariste certain de Frédéric Rossif, sur un texte de Joseph Kessel, sur une narration par Georges Descrières, Bérangère Dautun, et par Michel Bouquet pour les citations bibliques, le film se compose exclusivement d’images d’archives en noir et blanc. Manifestement, il présente la situation avec des sympathies israéliennes, sensible au souffle épique d’une lutte contre l’adversité menant le peuple juif de son statut d’exilé dispersé à celui lui permettant de disposer d’un pays qui lui soit propre, au travers d’un siècle riche en rebondissements, retournements, horreurs et misères. Les éléments de polémiques ne sont pas omis, de l’acquisition progressive des terres aux évènements de Deir Yassin, même s’ils ne prennent pas la part que leur donnerait une présentation partisane opposée. Il est vrai qu’il était probablement difficile de faire entrer l’ensemble de la complexité d’une histoire aussi chargée dans les 90 minutes du film et d’en conserver simultanément le propos épique.

Dans une première partie du film, des pogroms d’Europe de l’Est, de l’affaire Dreyfus avec la prise de conscience de Théodore Herzl de la nécessité de porter le sujet sur un plan politique avec la création de la pensée et du mouvement sionistes, à la lente mise en place des différentes étapes traduisant ce projet en pratique au travers des vicissitudes du XXème siècle, les choses se construisent au fil des années. Les premiers immigrants, l’installation, la cohabitation avec les autochtones musulmans dans le contexte de l’Empire Ottoman finissant, l’arrivée de la Première Guerre Mondiale, de l’autorité britannique issue de la guerre, du mandat de la Société des Nations, et de ses propres objectifs dans le cadre d’une politique coloniale à l’échelle mondiale, la déclaration Balfour puis le Livre Blanc sur l’avenir de la Palestine désormais hébergeant juifs, arabes, et anglais, tous les jalons historiques sont rapidement passés en revue avant que ne s’abatte le séisme de la Seconde Guerre Mondiale. Et ces jalons sont placés dans leur cadre de l’histoire mondiale, avec la constitution des puissances américaine et soviétique et le lent déclin des puissances coloniales européennes.

La seconde partie débute avec l’implication des différents groupes dans la Seconde Guerre Mondiale, le Grand Mufti de Jérusalem faisant pencher les musulmans vers l’alliance avec le Reich et les juifs contribuant à la lutte alliée dans la Brigade Juive au sein d’une armée britannique qui cherche également appui auprès d’une partie des arabes, promettant à chacun une terre après la victoire. Au sortir de la guerre, cette double promesse est cependant difficile à tenir, et les anglais finissent par prendre parti pour le camp arabe. Ainsi débute la révolte juive avec passage à la voie armée, dans un contexte international plombé entre autres choses par l’épopée des bateaux de la liberté dont le célèbre Exodus et par les camps anglais d’internement des immigrants tout juste sortis des camps de concentration. Finalement, l’ONU vote en 1948 la création de deux états, l’un arabe et l’autre juif dans des frontières alambiquées partageant la Palestine, et c’est le début des luttes directes israélo-arabes avec les guerres de 48, 56 et 67 simultanément à l’arrivée de nouveaux contingents d’immigrants dès l’indépendance et au développement économique du pays.

Le film se clôt sur la fin de la Guerre des Six Jours avec l’image célèbre du Général Moshe Dayan déposant un mot d’espoir de paix dans une fente du Mur des Lamentations enfin accessible aux juifs.

Bien qu’il n’ait absolument rien d’un document de propagande, par son angle choisi de description du développement d’un mouvement national, depuis sa naissance jusqu’à la création d’un état, « Un mur à Jérusalem » a à l’évidence une coloration partisane bien, on l’a déjà dit, qu’il ne fasse pas l’impasse totale sur certaines des zones troubles de cette histoire. Comme toute tranche d’Histoire, il serait effectivement probablement naïf de la lire comme une lutte du blanc contre le noir, du bien contre le mal. Les enjeux sont nécessairement plus troublés qu’une simple réduction serait tentée de les voir. Les situations complexes ne peuvent se résumer à cela, parasitées qu’elles sont par des développements annexes, des branches parallèles de l’histoire qui bourgeonnent, évoluent, se brisent, repoussent jusqu’à pouvoir parfois masquer ou dénaturer le sens global et les motifs initiaux.

Conserver un regard objectif devient alors une gageure voire une impossibilité dont la résolution ne peut passer que par le rappel des motivations et des faits historiques tels que vus et vécus par chacune des parties. Le film fait alors figure non pas de vérité absolue mais de cette part de vérité qui habite le cœur et la mémoire de toute une partie des protagonistes. Une vérité teintée d’un souffle, que nous avons dit « épique » , qui transforme une tranche d’Histoire en quelque chose de l’ordre de l’identité sans la reconnaissance de laquelle il n’y a pas de reconnaissance de l’autre, de respect mutuel, et d’apaisement possibles. J’ignore si une approche comparable, ouverte et non volontairement propagandiste, a été réalisée sur la vision arabe de cette histoire. Dans l’affirmative, il serait fondamental de mettre les deux regards en parallèle, non pas pour les juger mais pour en comprendre les perspectives respectives et en cerner les contradictions mutuelles éventuelles. Dans le cas contraire, on ne pourrait qu’espérer qu’une telle démarche puisse bientôt se faire jour.
(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)
Lire la suite...