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23 octobre 2008

Still life (Sanxia haoren)

Trois-Gorges profondes

Vous en voulez, du cinéma d’ailleurs ? Vous en voulez du cinéma qui ne ressemble à rien d’autre ? Vous en voulez, du film dépaysant qui vous plonge dans une culture sans référence commune avec votre quotidien sans pitié ? Et bien passez votre chemin ! Ce cinéma d’Asie n’est pas fait pour vous. Vous trouverez peut-être votre bonheur dans d’autres salles, avec des musiques planantes, des poignards qui volent, des sabres qui sifflent. Ici, rien de tout ça, ce n’est pas le genre de la maison. Mais si vous cherchez à voir une société qui se transforme, un quotidien épuisant, des petits riens qui fabriquent un grand tout au bout du bout du total, une humanité de sueur sans honte et sans ostentation, un quotidien de larmes contenues, d’effort, de volonté, d’abnégation, de lenteur pesante, de misère honorable, de simplicité, de rapports tout simplement humains, alors arrêtez-vous. Posez une fesse sur ce fauteuil, avalez un grand café serré, et regardez-moi ça. « Still life » est fait pour vous. Vous voulez voir la vie, la vraie, celle qui est au bout du monde mais qui vous montre ce que pourrait être la votre, ce qu’elle est probablement aussi au moins en partie, sous votre coin de ciel à vous, au milieu des vôtres ou au milieu de votre solitude. C’est à cette porte là qu’il vous faut frapper.

Affiche France (cinemovies.fr)

Deux histoires évoluent en parallèle dans une ville de la Chine du sud profonde, une ville promise à la noyade quand aura été achevé le barrage des Trois Gorges et que ses eaux auront atteint leur niveau définitif. En attendant, les bas quartiers se préparent au submergement dans une ambiance de démolition active, sous les coups de masses et de pioches d’une multitude d’ouvriers drainés de toute la région pour gagner quelques sous sur l’immense chantier. Les hauts quartiers, eux, abritent toute une vie destinée à demeurer. Mais l’ambiance industrieuse est partout, des manœuvres vivant de leur sueur aux marchands de sommeil dans des taudis migrant au rythme des expropriations et des destructions, aux cadres du chantier pas si loin de partager la même vie d’éloignement, de solitude, d’abnégation, de lasse acceptation que les ouvriers miséreux, aux embarcations brinquebalantes sur le plan d’eau en cours de digestion des immeubles qu’il a déjà engloutis.

Arrivant à la ville à la recherche de sa fille, partie avec sa mère quelques 16 ans plus tôt, sur la seule piste qu’il possède, celle de son beau-frère patron d’un de ces bateaux du fleuve, un mineur se retrouve contraint d’attendre le retour de sa femme en vadrouille dans une ville voisine. Et comme il faut bien vivre en attendant, le voilà engagé à la démolition générale. Jusqu’au retour de sa femme qui lui apprend que sa fille est encore ailleurs, plus au sud : « Mais ce n’est pas ici le sud ? », « Si, mais encore plus au sud ». Comme s’il y avait toujours plus loin à aller, toujours plus profond à creuser, toujours un horizon à atteindre, même à pas minuscules mais dont l’accumulation rend toute chose possible. Même de racheter cette femme, depuis si longtemps partie, à son employeur. La racheter aussi simplement qu’on achète un terrain, en convenant du prix et en repartant au labeur pour en accumuler le montant. Le temps n’a rien à y faire. Petit à petit, tout est possible, même pour acquérir cette femme qui sait que tout se paye et que rien ne justifie l’emportement d’une manifestation d’émotion.

De son côté, une infirmière arrive à la recherche de son mari qui n’a pas regagné leur domicile depuis deux ans tant il est occupé à son labeur d’ingénieur sur le chantier du barrage. Au début, quelques coups de fils maintenaient encore un semblant de lien, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que la coquille vide d’un lien distendu avant de cesser complètement. Hébergée chez un ami, elle poursuit sa quête d’un mari qui semble s’éloigner à chaque fois qu’elle retrouve sa trace, elle finit par obtenir une rencontre dont la vacuité la confirme dans son désir d’annoncer une liaison et son souhait de divorce.

Navigant au gré de ces deux quêtes, qui ne se croisent jamais, le film dévide à l’infini l’écheveau des attentes, des espoirs, des déceptions, des retours, des éloignements, des ruptures. Mais il le fait dans un monde de lenteur et de lassitude, où rien ne semble émouvoir tant les sentiments sont contenus dans un mélange de pudeur et d’abnégation. Aucune révolte ne vient s’interposer, aucun cri, aucune course. La douleur comme la joie sont muettes, sobres, à peine émaillées par un regard ou épisodiquement une larme silencieuse. Le temps s’écoule lentement, inexorable, impitoyable, comme sur cette rangée de montres et de réveils, en collection dérisoire, pendant sur une corde à linge dans la modeste cuisine du logement qui abrite l’infirmière.

Et au milieu de ces histoires intriquées, au milieu de ces décombres interminables de bâtiments et de sentiments en ruines, un immeuble délirant se fait à peine remarquer tant le paysage est sinistre et désolé. Tout au plus se demande-t-on, l’espace d’une fugace seconde, à quoi pouvait bien servir cette étrange bâtisse avant de tomber dans la désolation de la décrépitude. On le croise par instant, pour finir par s’y habituer comme à une étrangeté sans conséquence. Jusqu’au moment où, sans annonce et sans autre suite, en quelques secondes, il se détache du sol dans un nuage de poussière avant de s’élancer vers le ciel et d’y disparaître comme une fusée regagnant son orbite. Pas d’annonce, pas de suite. Juste cet instant qui emporte avec lui tout ce que le film scrute au ras du sol, à la manière d’un entomologiste de l’âme, de la société chinoise, du fardeau de la vie, des destins qui se croisent plus qu’ils ne se nouent, et qui verrait sans trop comprendre disparaître à l’horizon un étrange papillon coloré là où il avait laissé la chenille grise et velue qu’il observait, avant de retourner à la patiente étude des chenilles suivantes, au plus près des herbes et des cailloux.

Une société chinoise en cours de construction, dans un monde en déconstruction. Où chacun, jusqu’au plus humble, a son téléphone portable, même s’il loge sous les arcades d’un pont. Où on danse la valse comme par obligation, comme en pensant à autre chose. Où les petits trafics s’accommodent des grands projets. Une Chine des petites gens, et des grandes gens qui ne savent pas encore quoi faire de cette ascension sociale. Une société du silence et de l’acceptation, où le plaisir pourrait aussi bien être une forme du devoir. Une société qui sait que le monde est dur, qui sait ce que veut dire la misère, qui a appris à se peindre des couleurs de la muraille pour échapper aux rigueurs du sort, qui sait aussi que l’intime n’a rien à faire au dehors.

« Still life » est un cinéma de cette Chine là, de ces hommes là qui savent le prix de la douleur, de cette prudence et de cet acharnement discret.
(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)
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20 octobre 2008

Le silence de la mer

Voyage dans le Vercors

Vous croyez avoir tout vu. Enfin pas tout, mais suffisamment pour vous faire une idée rapide des choses quand on vous annonce un film en vous le rangeant dans une catégorie générale, et en vous citant à la volée le réalisateur et un ou deux acteurs. Vous vous dîtes « Un film sur la guerre, un film de Jean-Pierre Melville ? Pas d'histoire, c'est encore un truc comme « L'Armée des Ombres ». C'est du solide, du truc de qualité, mais bon, c'est vu et revu. On va encore se taper ça ? ». Et puis Paulette insiste. « Allez quoi, c'est un des rares Melville que je n'ai pas vu ». Alors vous vous laissez faire, presque conscient de la ronflette qui vous attend. Et puis le film commence, et tout change. Comment décrire ça ? Dire que ce qui se passe alors sur l'écran ne ressemble à rien d'autre ? Dire que le sommeil s'enfuit subitement malgré l'heure tardive et malgré un rythme de corbillard neurasthénique ? Peut-être, mais c'est encore bien loin de la vérité.

Affiche France (oeil-ecran.com)


L'histoire est pourtant simple. En pleine seconde guerre mondiale, un officier allemand, Werner Von Ebrennac (Howard Vernon), prend ses quartiers dans la maison réquisitionnée d'un vieil homme (Jean-Marie Robain) et de sa nièce (Nicole Stéphane). Avant son arrivée, il fait livrer quelques malles qui sont installées dans une chambre à l'étage, puis il apparaît quelques jours plus tard. Il rentre chaque soir de la Kommandantur et y repart chaque matin. Chaque soir, il suit le même rituel. Les premiers jours vêtu de son uniforme, puis en civil afin de ne pas heurter ses hôtes obligés, il descend au salon où, devant la cheminée, le vieil homme tire sur sa pipe tandis que sa nièce tricote. Décidant de lutter à leur mesure, les deux français offrent une résistance passive à l'occupant, ne lui accordant pas un mot. On n'entendra d'ailleurs de tout le film quasiment jamais le son de leur voix si ce n'est celle du vieil homme, en voix off, qui fait office de narrateur.

Pourtant, l'allemand met de la bonne volonté dans ses tentatives de fraternisation. Inlassablement, soir après soir, il répète le même rituel : arrivée au salon, un bonjour sans réponse, quelques secondes de pause, une visite de la pièce, de sa décoration, de son ameublement, de son âme, de l'âtre qui crépite et réchauffe les mains et le corps, et un monologue de quelques minutes dans un français impeccable, comme s'il participait à une conversation polie de bonne compagnie, puis un bonsoir avant une sortie discrète vers l'étage et sa chambre. Jour après jour, l'officier se livre ainsi de plus en plus intimement, livrant sa vision de la guerre, de l'occupation, de son amour pour la France, ses paysages, sa culture, de l'opportunité qu'il ressent d'unir le destin de deux peuples trop longtemps rivaux mais destinés à s'entendre, plus, à se compléter.

Le rituel ne s'interrompt qu'une seule fois, lorsque l'officier annonce à ses hôtes la joie qu'il éprouve d'avoir obtenu une permission de plusieurs jours qu'il mettra à profit pour se rendre à Paris, capitale des lumières dans son panthéon personnel, s'imprégner de la glorieuse cité et retrouver quelques-uns de ses amis qui y sont affectés. Délaissant pour quelques instants la maison, la caméra suit alors l'officier dans son périple parisien, d'abord tout à son émerveillement de la visite des rues et des monuments, puis dans son immense déception lors de ses entretiens avec ses amis retrouvés à l'état-major, lorsqu'il saisit enfin le décalage qui les sépare de lui, eux qui ne voient en la France qu'un ennemi à abattre, une femme à abuser, un butin à piller.

De retour chez ses hôtes, désabusé, meurtri, presque trahi, il leur annonce son futur départ suite à sa demande d'affectation sur un front combattant où, dans le feu de la bataille, il espère noyer sa déception au contact de la mort. A cette aveu, il obtiendra l'unique regard et l'unique mot que lui répondra la nièce de toute leur proximité, un regard chargé de peine et un adieu d'autant plus poignant qu'il fait suite à un insondable silence. Le film s'achève alors sur le départ de Von Ebrennac, comme il était venu, laissant la maison retourner à l'anonymat et au tête-à-tête silencieux du vieil homme tirant sur sa pipe et de sa nièce plongée dans ses travaux de couture.

Le film est l'adaptation non autorisée du livre de Jean Bruller, dit Vercors, publié en 1942, en pleine période d'occupation, et distribué sous le manteau. Tenant tant à son projet, Melville y engagera ses dernières économies, le tournera dans une extrême économie de moyens (le tournage a lieu dans la maison-même de Vercors ; les moyens techniques sont loués ou prêtés et plus ou moins défaillants), avec des acteurs d'occasion (Jean-Marie Robain étant un ami de guerre de Melville et Nicole Stéphane étant une amie de sa famille), et n'obtenant l'accord définitif de l'auteur du livre qu'après en avoir achevé le tournage, et après avoir mis dans la balance son acceptation par avance de brûler les négatifs si un jury d'anciens résistants désigné par Vercors en désapprouvait la diffusion.

Livre étonnant par son choix, la France étant encore sous la botte allemande, de ne pas diaboliser l'ennemi, de le montrer humain, dans une tragique erreur, certes, mais encore capable de reconnaître cette erreur et d'en abandonner la voie. Film étonnant qui se présente comme la quasi lecture de l'ouvrage, illustrée d'images sobres, à peine introduite par une courte séquence préparatoire, et émaillée des seuls monologues de l'officier.

En peu de mots, en peu d'images, en peu d'action, il se crée une tension entre des personnages qui respirent l'humanité même s'ils sont de deux camps opposés. A la violence qu'on sait, sans qu'elle soit simplement dite ou montrée, fait écho une violence des sentiments, face à un ennemi qui se veut libérateur. Il y a dans cette confrontation plus que du combat, il y a de l'incompréhension, qui se mue elle-même progressivement en compréhension, sans jamais devenir acceptation. Il y a des hommes en face les uns des autres, cherchant à se comprendre, certes maladroitement, certes dans la contrainte, mais finalement pas si éloignés les uns des autres. Les vrais ennemis sont ailleurs, dans ces anciens condisciples de l'officier, incapables d'autre chose que d'un désir de destruction et d'hégémonie.

Il y a dans cette politesse de l'ordonnance transportant les malles de Von Ebrennac dans puis hors de la maison, quelque chose de naturel qui reste de ce monde, loin des uniformes et des attitudes figées et attendues des officiers de l'état-major allemand de Paris. Il y a dans l'occupation progressive de cette maison, d'abord par la dépose de quelques paquets, puis par la présence plus que discrète de quelques hommes de troupe engoncés dans leurs vareuses d'hiver sur des chevaux lourds et partageant avec eux la paille de l'écurie, à la fois une humanité mais aussi une irréalité faisant de la guerre une étrangeté qui ne peut être que passagère. Et l'image d'un noir et blanc vaguement délavé, d'un léger flou des contours, rehausse sans y toucher cette impression d'étrangeté.

La guerre, vue d'ici, n'est pas un combat de l'acier contre le sang. Elle est la lutte entre deux volontés, chacune se croyant honnête et légitime, mais tirant de ce calme apparent peut-être une violence encore plus sourde, une violence contre l'âme, contre l'esprit. L'officier peut bien mettre toute la douceur et la politesse qu'il veut dans ses approches, il ne retrouve une capacité à être accepté que lorsqu'il annonce son départ. D'occupant, il devient subitement invité, et c'est toute la différence. Alors seulement peut-on voir sur les épaules de la nièce offrant son premier regard et son premier mot à l'officier le motif de deux mains tendues l'une vers l'autre.

Etrange épilogue que cet espoir en un rapprochement sur une base de respect mutuel dans un ouvrage écrit, publié, et diffusé en pleine occupation, alors qu'on se serait attendu à un tout autre encouragement de la fibre patriotique. Etonnante lucidité au beau milieu de la tourmente. Admirable vision de ce que la paix à venir, puisque toute chose même la guerre, doit avoir une fin, allait devoir intégrer pour ne plus que pareille folie se reproduise un jour.

Bien avant l'inspiration policière de ses films ultérieurs, et malgré la forme très littéraire choisie, probablement pour ne pas risquer de trahir la limpidité du texte, Melville fait ses premières armes dans un cinéma de l'intérieur, fait de lenteur, de pauses, de réflexion. Il est déjà dans ce modèle de simplicité à base de quotidienneté banale qu'il affectionnera par la suite, bien avant les auteurs de la Nouvelle Vague. A peine quelques plans symboliques sont-ils glissés au fil de l'histoire : une paisible église du terroir en arrière-plan d'un blindé prêt à tirer, un petit groupe de français ne s'écartant pas d'un pouce au passage de l'officier et de son ordonnance traversant un pont, motif ouvertement allégorique du foulard sur les épaules de la nièce.

Et l'impression est encore renforcée par le choix d'acteurs inexpérimentés, de simples amis du réalisateur, pour incarner le vieil homme et sa nièce, comme pour signifier à quel point le sujet est ici universel et indépendant de la présence de quelque tête d'affiche. Pour signifier à quel point l'anonymat et le calme de la mer recèlent une puissance de dilution de toutes les hérésies de l'esprit humain même le plus retors. Une puissance de dilution dont la capacité à effacer toute trace sur le sable, dans le calme, la lenteur, la patience, le silence, vient à bout des plus fortes empreintes qui se croyaient au comble de la maîtrise et de l'imposition d'une volonté étrangère et simplement humaine.

« Les chiens aboient et la caravane passe », aurait dit la culture populaire. « Tout tyran est mortel », auraient pensé tous les résistants du monde. Vercors et Melville ajoutent que la caravane peut, quant à elle, choisir d'adopter et de pacifier ces chiens qui aboyaient, et que tout espoir de transformer un tyran doit non seulement être conservé mais fait aussi grandir en humanité tant le tyran déchu que ses victimes.
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Le premier cri

Tu enfantais dans la douleur ...

A quoi je m'attendais ? A vrai dire, je n'en sais rien. J'avais juste vu une affiche d'allure sympathique : un coucher de soleil et un corps de femme de profil en ombre chinoise. Quelque chose qui évoquait un peu l'affiche de « La couleur pourpre ». Ca ne pouvait pas être mal, avec une affiche pareille. On voit bien que le ventre de la dame ne laisse aucun doute sur son état de parturiante. Ca doit causer de quelque chose en rapport avec une naissance, alors. De toute façon, les autres films, je les avais vus. Alors pourquoi pas ? Allons-y pépère …

Affiche France (cinemovies.fr)


Et là, première surprise. Ce n'est pas un film classique, mais un documentaire. Après tout, après « Bowling for Columbine », « Sicko », et « Cabale à Kaboul », on en a vu d'autres, et des bons, voire des très bons. Donc pas d'a priori. Ca va être peut-être plus austère que prévu, mais bon, on n'est pas à ça près.

Deuxième surprise, tout commence par l'accouchement d'une mexicaine dans l'eau - classique, quoi - mais au milieu des dauphins. Ca doit avoir quelque chose à voir avec un rapprochement de la nature. Mais pourquoi au milieu des dauphins ? On apprend bien quelque part qu'il est question du « sonar » des dauphins qui ferait du bien à je ne sais quoi, mais l'affaire n'est pas limpide, et pour tout dire à peine évoquée. Bon, on verra plus tard. Mais plus tard, on a beau attendre, on n'en apprend pas plus.

Troisième surprise, puisqu'on est parti à suivre la préparation puis l'accouchement de cette jeune femme, on se dit qu'on va éplucher de bout en bout une histoire avec ses tenants et ses aboutissants. Mais que nenni. On se disperse sur la même histoire à propos de plusieurs femmes de part le monde, en Inde, au Japon, aux Etats-Unis, en France, en Sibérie, au Vietnam, en plein pays Masaï. Pas question de dauphin à tous les étages, bien sûr, mais des derniers jours de chacune à l'approche de ses couches. Avec en point d'orgue, l'accouchement de chacune. Non pas que l'histoire ne soit pas touchante, mais qu'est-elle d'autre que touchante ?

Le point commun de toutes ces situations, c'est la recherche d'un minimum de médicalisation, présentée comme un parasitage technique venant priver la mère du plaisir fondamental de vivre naturellement la plus naturelle des expériences. En Inde et au Kenya, il n'y a de toute façon pas tellement le choix. Au Japon, le bon Docteur Kageshima (je crois …) se fait un devoir de rester à coté sans intervenir. Aux Etats-Unis, on frôle l'hémorragie mais finalement les choses s'arrangent après que la technologie décriée ait tout de même permis d'inquiéter la belle-mère sur son portable postée à l'autre bout du pays. Mais il y avait eu une séance de yoga au bord d'un lac en préparation d'un accouchement naturiste tant pour maman que pour papa, alors tout va bien. En Sibérie, la jeune nomade est conduite par hélico à l'hôpital local par moins 50 avant que l'accoucheuse ne décide d'une césarienne présentée comme une précaution extrême presque superflue de la part d'une blouse blanche semblant plus préoccupée de technique que de sentiment. Au Mexique, la médicalisation est bien là, mais tellement mise au second plan par la présence de dauphins qu'on y pense à peine. En France, on a droit à la maternité hospitalière avec blouses blanches, oxygène nasal et salle aseptisée. Mais la jeune femme avait vécu sa grossesse « naturellement » jusqu'au bout. Danseuse dévêtue de son état, elle s'était encore peu avant le terme produite sur un bateau-mouche l'abdomen en bandoulière sous l'œil perplexe des dîneurs étonnés. Au Vietnam, l'hôpital a quelque chose de grouillant d'une joyeuse pagaille qui fait que malgré la blouse du jeune médecin attendri supervisant ses ouailles, on a bien plus l'impression d'une scène familiale que de tout autre chose.

Gilles de Maistre nous raconte en autant d'exemplaires l'histoire d'un accouchement finalement sans problème majeur. C'est évidemment le plus souvent le cas. Qu'en aurait-il été en cas de difficulté imprévue ? Qu'en est-il de l'abaissement du taux de mortalité périnatale des mères ou des enfants par le renforcement des conditions d'hygiène ? Les survivants vont bien, merci. Les autres n'ont de toute façon pas eu la parole. Il y a deux mois, une collègue de 27 ans est morte d'une hémorragie massive durant l'accouchement de son second enfant. Deux jours plus tard, même chose pour la jeune cousine d'une seconde collègue. Toutes deux dans deux hôpitaux différents de la région parisienne, à l'été 2007. Bien sûr, on peut répondre qu'elles étaient à l'hôpital et que ça n'a rien empêché. Vrai. Mais si la chose est encore possible dans ces conditions protégées, combien l'est-elle dans les conditions plus frustres dites « naturelles » ? J'avais beau tenter de me plonger dans le regard fier ou humide des pères à l'écran, je ne pouvais tout au long du film me sortir ces deux évènements de la mémoire.

Il n'est évidemment pas question de verser dans une quelconque idolâtrie de la technique, d'une médecine à bien des égards déshumanisante. Mais de là à se complaire dans une autre idolâtrie d'une naturalité dont on a oublié ce qu'elle peut avoir de violent et de douloureux, il y a un pas qu'il serait pour le moins inconséquent de franchir à l'aveuglette.
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Live !

Totem et tabou

Une petite expérience amusante : voir un film en Septembre et n'en faire le commentaire qu'en Décembre. Qu'est-ce qui en reste après ce temps ? Qu'est-ce qui est passé à la trappe ? Bien sûr, il ne faut pas se lancer sur un classique vu, revu, et multi-commenté. Pour que l'expérience ait un sens, il vaut mieux prendre un film inconnu, de préférence en avant-première, présenté suffisamment longtemps avant sa sortie pour ne pas être influencé par les avis des autres spectateurs. Et voilà que l'occasion s'est présentée lors du Festival 2007 du Film Américain de Deauville. Au milieu de toute la cargaison, une production discrète qui ne prévoit pas sa sortie avant Janvier suivant. OK, tentons le coup. Ca s'appelle « Live ! », et c'est à peu près tout ce qu'on en savait en entrant en salle. J'exagère à peine … on savait aussi qu'elle était due à un certain Bill Guttentag et qu'elle affichait Eva Mendes au générique. Ca vous en aurait dit plus, à vous ? Ben à moi pas vraiment.

Affiche France (cinemovies.fr)

Ca raconte le montage d'une nouvelle émission de téléréalité par une productrice, Katy (Eva Mendes), embauchée par une chaîne pour faire remonter l'audience en berne. Le début du film la montre explorer les grilles de la chaîne, critiquer les faiblesses des émissions en cours, puis réunir autour d'elle une équipe chargée de l'aider à inventer un nouveau concept et à le le mettre sur pied. Progressivement émerge l'idée d'une émission choc, entièrement nouvelle, au cours de laquelle une série de candidats accepteraient de jouer à la roulette russe pour le prix d'un conséquent magot. L'idée est d'abord vue comme délirante avant de prendre lentement de la consistance au sein de l'équipe. L'étape suivante est de convaincre la chaîne de l'intérêt du concept, en passant par-dessus son insanité apparente pour ne l'examiner que de façon très pragmatique : existe-t-il un marché ? peut-on trouver des candidats ? y aurait-il des spectateurs ? y aurait-t-il des annonceurs ? L'avocat de la chaîne est mis sur le coup pour étudier les implications juridiques, qu'il soulève effectivement, pour se voir contrer par les arguments tantôt froids et commerciaux et tantôt jouant sur le défi à relever, l'attrait de la nouveauté, d'une Katy survoltée.



Affiche USA (cinemovies.fr)

Katy est si convaincante qu'elle parvient à ses fins et lance son émission dont on suit toutes les étapes de la mise en place, depuis la sélection des candidats, le tournage de la séquence de présentation de chacun d'entre eux, la campagne de promotion de l'émission, les débats parmi les responsables politiques et le public autour de ce projet, et enfin la diffusion en direct. Chaque candidat est un archétype d'un type de motivation : le gamin voulant prendre son autonomie de la tutelles parentale, le fermier voulant sauver son exploitation de la banqueroute, le surfeur accro à l'adrénaline, l'artiste rêvant d'un happening grandiose, le handicapé qui n'a rien à perdre, … L'émission est animée par un animateur vedette, le Jean-Pierre Foucaud local, qui ne sait pas trop par quel bout prendre la tension et les aléas du direct dans cette ambiance inédite. La tension monte ainsi jusqu'au paroxysme de l'émission et sur les suites qu'elle entraîne.

Le tout est filmé avec le parti pris de le présenter comme un reportage réalisé depuis le début par un cinéaste / journaliste qui accompagne chaque instant de l'histoire. Certains passages sont des interviews de l'un ou de l'autre des intervenants. D'autres sont filmés comme en caméra cachée, et d'autres encore en caméra à l'épaule. L'ensemble donne une impression de journal télévisé bien plus proche de « Cabale à Kaboul » que des réalisations de Mickael Moore, une ambiance d'immédiateté, de proximité.

La première remarque qui vient à l'esprit est la quasi-absence de souvenir concernant les personnages autres que celui de Katy. Même un petit tour sur le site de imdb.com et un petit rafraîchissement de mémoire en revoyant le visage de chacun des acteurs n'éveille aucune identification du rôle joué par chacun. Seule l'histoire reste, l'impression oppressante, la même nausée que lors de la projection. Pourquoi seule Eva Mendes ? Va savoir. Une histoire de plastique peut-être. Et surtout le très clair souvenir d'une abominable tête à claques déguisée en executive woman, à qui tout est bon pour parvenir à ses fins, dont le sourire qui aurait pu être ravageur dans un autre conteste devient ce que l'image de carnassier peine même à pleinement décrire. L'impression d'une machine sans état d'âme dont on ne peut s'empêcher d'admirer les rouages parfaits tout en ayant en permanence à l'esprit l'angoisse d'un jour croiser son chemin. Il y a du Sarkoteam dans cette équipe, du Rachida Dati dans cette Katy. Un sourire de rêve et une ambition sans mesure, une certitude quasi-religieuse dans ses objectifs, une totale absence de doute.

Et que cet « enthousiasme » soit au final communicatif n'en crée qu'encore plus de malaise. Et ce qu'il y a de plus troublant encore, si cela était possible, c'est le sentiment que cette machinerie aurait abouti au résultat rigoureusement inverse si elle avait été mise en branle sur un objectif opposé. Une machine implacable dès lors qu'elle est lancée, mais qui pourrait être lancée sur n'importe quelle piste, sans aucun recul quant à ce qu'elle vise. Il en ressort ainsi un double malaise : celui concernant la fragilité d'une société qui ne sait plus contrer un certains nombre d'arguments remettant froidement en cause des principes qui la sous-tendent, et celui de la transformation d'individus en une sorte de machine de guerre livrée à elle-même.

Finalement, on peut même se demander si le premier point n'est pas le plus déstabilisant. Habitués que nous sommes à exercer notre raison, ou plutôt à accepter de soumettre à son exercice tout aspect du fonctionnement du monde ou de la société, tout ce qui ne peut être justifié par un acte de raison devient sans valeur. Ce qui ne peut se déduire raisonnablement d'un pré-requis peut être remis en cause. Et en remontant les pré-requis d'étape en étape, on en arrive ainsi à identifier des racines nécessairement arbitraires dont toute la construction sociale découle. On en arrive à poser la question de la légitimité de ne pas tuer ou de ne pas pousser à se tuer. Au nom de quelle logique ces bases sont-elles posées ? Les mathématiciens ont résolu le problème en inventant une distinction entre axiome (ce qui est posé a priori, sans preuve) et théorème (ce qui peut se déduire d'arguments préliminaires, eux-mêmes étant soit des axiomes soit des théorèmes). C'est cette évidence qui est questionnée ici : ce que les mathématiques ont accepté comme base à leur démarche peut-il être refusé à une démarche sociale ? Le fonctionnement social peut-il se passer d'axiomes ? L'interdit d'atteinte à la vie peut-il ne pas être absolu sans remettre en question la société elle-même ? Pas toute société, d'ailleurs, mais cette société-ci. Et on pourrait poser la même question concernant tous les interdits fondamentaux : le vol, le viol, l'adultère, … Imaginez des concepts d'émission de téléréalité qui toucheraient à ces limites et vous auriez les épisodes suivants de « Live ! ».

A côté de ces points, les aspects techniques de la réalisation, en dehors de l'évidence de la forme « reportage », s'effacent dans le flou des souvenirs. Aucun autre acteur qu'Eva Mendes ne parvient à passer cette barrière. Est-ce par la présence du personnage central ou par l'écrasement de la troupe par un acteur prédominent ? Je ne saurais dire, avec le recul, bien que je pencherais subjectivement vers la première solution. La bande son, comme le découpage, sont totalement au service de la forme choisie, sans que d'autres éléments saillants ne reviennent en mémoire.

Mais après tout, quand la forme s'efface devant le fond, non pas qu'elle soit négligée mais qu'elle est telle que ni elle ne s'impose ni elle ne heurte, faut-il en être réellement attristé ou au contraire ne faut-il pas en être heureux ?

(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)

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17 octobre 2008

Je suis une légende (I am a legend)

Tonton, tes gouttes

- Je sais que ça peut paraître prétentieux, mais je vous le dis juste parce que je viens de l’apprendre : « Je suis une légende ». Figurez-vous que je n’étais même pas au courant avant que ça me tombe dessus comme ça. J’avoue que je ne sais pas encore bien quoi en penser. Je suis encore sous le choc. Un peu flatté, bien sûr. Mais aussi passablement inquiet. Tu parles ! Je m’étais levé comme d’habitude, avec le projet d’aller passer mon samedi après-midi à Montparnasse pour me faire une toile.


Affiche France (cinemovies.fr)

Rien de plus banal, non ? En tout cas quand on habite dans le quartier (j’imagine que ça peut être moins banal si on habite du côté de Shangaï, d’aller faire un tour à Montpar’). Quoi qu’il en soit, deux heures plus tard, un vague café dans le ventre, je sors du métro devant la tour. Et là, je tombe nez à nez avec une immense affiche qui me balance « Je suis une légende ». Mais pourquoi moi ? Qu’est-ce que j’ai fait pour qu’elle soit là à m’attendre et me balancer ça immédiatement à la tête ? Et puis d’abord, comment elle savait que j’allais justement passer par là ? Y’a même Will Smith pour appuyer l’affirmation. Me dites quand même pas qu’ils l’ont dérangé juste pour moi ?! J’en étais un peu sonné au point que j’ai titubé sur quelques pas qui m’ont mené par une porte vitrée grande ouverte jusqu’à une espèce de comptoir. Là, un type en veste jaune m’a collé un ticket dans la poche et je n’ai repris mes esprits que dans une salle obscure, calé dans un fauteuil rouge, devant un écran qui me racontait les aventures d’un bonhomme en tapis volant du nom de Médiavision. Soudain, même l’écran a recommencé à me redire la même chose : « Je suis une légende », pour le cas où je n’y aurais pas cru la première fois, sans doute.

- Tu te sens bien, Tonton Sylvain ? Tu t’es encore couché tard, non ? Tu sais, tes gouttes, ça ne fait pas bon ménage avec le champagne ! Le docteur te l’avait dit, pourtant : « Noël, d’accord, mais pas d’abus ! »


Affiche USA (cinemovies.fr)

- Foutez-moi la paix, les gnards ! J’ai point picolé ! Et puis d’abord, c’est pas vos oignons !

- Allons Tonton, c’est rien. C’est juste qu’il faudrait pas que tu t’emballes.

- Comment ça, que je m’emballe ? Je viens d’apprendre que « Je suis une légende », et je devrais garder ça pour moi ?

- Cest que … justement, c’est un peu ça. Tu comprends, ça pourrait susciter des jalousies si ça se savait.

- Et alors ? Qu’y z’y viennent, les cuistres ! Tu crois que ça me fait quoi, à moi, de savoir ça ? C’est un poids sur mes épaules, une responsabilité. Comme si j’avais besoin de ça en ce moment ? Vous croyez que ça m’amuse ? C’est bien pour ça qu’il faut que je vous en parle.

- Oh, c’est ça ? On comprend mieux. Alors là, merci de nous faire confiance à ce point. Mais tu devrais quand même le dire un peu moins fort. Tu sais, les voisins ne comprendraient peut-être pas comme nous. Tu ne veux pas les prendre, finalement, tes gouttes d’aujourd’hui ?


Affiche Japon (cinemovies.fr)

- Foutez-moi la paix avec ces cochonneries. Et puis avec ces crétins de voisins. JANVIER … JANVIER …

- Allons bon, voilà que ça le reprend ! Plus bas Tonton, s’il te plait … Si tu nous racontais un peu plus cette histoire de légende ? Ouais, c’est çà, raconte un peu. Qu’est-ce qui s’est passé sur l’écran, ensuite ?

- J’sais point trop, tu sais. J’étais tout sonné, alors j’sais pas si j’ai tout compris.

- Tu veux nous faire croire ça ? Tu dois bien te rappeler de quelque chose, non ?

- Euh … un peu, quoi. Vous voulez vraiment savoir, les gnards ? Gare à vous si vous vous foutez de ma pomme !

- Sûrement pas, voyons, tu nous connais. Tiens, bois un coup et raconte. Quoi, il est pas bon, le reste de champagne d’hier ?

- Beuh … il a un goût de chiotte de médicament.

- C’est rien. Vas-y, finis le et raconte !

- Ben voilà. Y’avait un type sur l’écran, qui prétendait s’appeler Robert Neville (Will Smith), et qui essayait d’expliquer à tout le monde pourquoi que « Je suis une légende ». En fait, j’ai tout de suite vu que c’était Will Smith - on ne me la fait pas, à moi -, mais j’ai rien dit pour ne pas luis casser son effet : les autres gens dans la salle avaient l’air d’y croire. Y’a vraiment des gogos, j’te jure !

- Et alors, ce Robert Neville … ?

- Ouais, ça vient ! J’peux quand même faire des commentaires, non ? On est encore en république, non ? Et puis, c’est mon histoire, j’raconte comme je veux, c’est …

- D’accord, d’accord. Ne t’énerve pas. Raconte comme tu le sens, Tonton Sylvain.

- Bon. Au début, il a l’air tout seul, avec son chien, un berger allemand, que même que c’est une chienne, et qu’elle s’appelle Samantha, mais qu’il lui dit tout le temps « Sam » …

- Donc avec son chien. Et alors ?

- Alors il se balade dans les rues de New York, à pied ou en voiture, mais il est tout seul. La ville est déserte à part lui. Et ça a l’air de dater de deux ou trois ans, vu les herbes qui on poussé sur le macadam. Y’a encore des voitures au milieu de la route, comme si c’était des embouteillages, mais y’a personne dedans. De temps en temps, on voit passer quelques cerfs - ou quelque chose du genre -, alors il sort sa carabine et se met à chasser. Pas un as, d’ailleurs.

- Qu’est-ce qui s’est passé ?

- Ca, mon gars, on l’apprend au fur et à mesure, à coups de flash-backs de temps à autre. En fait, Neville est un médecin militaire qui a survécu à une épidémie d’un virus plus ou moins artificiel qui devait soigner je ne sais quel cancer mais qui a tourné de travers. Neville y a perdu sa femme Zoe (Salli Richardson) et sa fille Marley (Willow Smith). La plupart des gens sont morts, une fraction est restée infectée mais en devenant des espèces de bêtes féroces super-agressives, à la physiologie en partie modifiée leur conférant quasiment un statut de mutants, qui transmettent le virus en mordant, et une petite partie de l’humanité était naturellement résistante au virus. Mais ceux qui étaient résistants se sont fait bouffer ou contaminer par les infectés, et il n’y a plus que Neville – et son chien – qui ont réussi à s’en sortir. Ils sortent le jour uniquement, parce que les infectés ne supportent pas la lumière qui leur brûle la peau. Ils se ravitaillent en conserves diverses dans les magasins déserts, vont récupérer des DVD au vidéoclub du coin. Neville a même installé dans le vidéoclub des mannequins à qui il fait semblant de faire un brin de conversation. Ils ont aussi un petit rituel, chaque jour à midi, en s’installant sur un ponton du port, en émettant le même message sur ondes courtes pour signaler leur existence à d’éventuels autres survivants, et en attendant un moment si quelqu’un finirait par arriver. Le soir, ils se rapatrient en effaçant leurs traces dans la maison de Neville, barricadée comme Fort Knox, où ils essaient de vivre une vie à peu près normale en regardant de vieux enregistrements des journaux télévisés de juste avant l’apocalypse.

- Ben c’est pas bien gai, ça.

- En fait, il n’y a pas que ça. Neville profite de la nuit pour travailler, dans sa cave transformée en laboratoire, à la mise au point d’un traitement du virus, sur des animaux qu’il a en cages. Les choses avancent, mais se heurtent à l’absence de possibilité de tester le traitement sur l’homme. Qu’à cela ne tienne, Neville met au point un stratagème pour capturer épisodiquement un infecté et lui administrer son produit sous sédation. On comprend, à la galerie de photos sur le mur du labo, que c’est déjà arrivé plusieurs fois mais qu’aucun n’a ni guéri ni supporté le traitement. Cette fois-ci, c’est une « femelle » (Joanna Numata) qui est capturée et soumise aux tests. Malheureusement, cette femelle semble être la petite copine de celui qui fait office de chef des infectés, et la capture le fiche en rogne, décidé à la vengeance. Malgré les commentaires de Neville dans son journal de labo sur le fait que les infectés auraient perdu tout caractère d’humanité, on voit bien qu’existe parmi eux une forme de hiérarchie, une forme d’attachement, la possibilité de construction mentale comme la vengeance, l’autorité, l’organisation dans le combat, la manipulation d’outils. Et justement, peu après, Neville se retrouve pris dans le même piège que celui qu’il avait utilisé pour capturer son cobaye, visiblement mis en place par le chef (Dash Mihok) des infectés, et au cours duquel il est lui-même blessé. Sam y est mordue et contaminée, et doit être finalement abattue par Neville.

- Brrr, j’ai peur ! Ben ça commence à barder, on dirait.

- Et encore, t’as rien vu, mon gars. C’est au cours de cette violente bagarre que Neville est sauvé par l’arrivée inopinée d’Anna (Alice Braga) et de son jeune fils Ethan (Charlie Tahan), deux rescapés venus retrouver le responsable des émissions radio. Les trois se réfugient dans la maison de Neville. Anna, persuadée qu’il existe quelque part une colonie de survivants, tente de convaincre Neville de s’échapper, mais lui ne voit dans cette conviction qu’un acte de foi irraisonné dans une providence divine qu’il a depuis longtemps abandonnée. La maison est bientôt encerclée puis attaquée par les infectés. La bataille confine finalement les assiégés dans le réduit du laboratoire où Neville constate enfin l’efficacité de son traitement sur son cobaye. Il n’a que le temps de mettre Anna et Ethan à l’abri en leur confiant un échantillon du sang soumis au traitement, avant de devoir se sacrifier pour les protéger en affrontant une dernière fois les assaillants, seul.

- Mais c’est triste, ça, dis-moi, Tonton. Au moins, ils la trouvent, la colonie, les deux protégés ?

- Ca, gamin, c’est la surprise du chef. T’as qu’à deviner.

- Et c’est comme ça que Neville devient une légende ? Ca doit être lui, sûrement. Je doute que ça soit Sam, non ?

- Mon enfant, comme il est doux de constater que toutes tes années d’étude n’ont pas épuisé les finances familiales en pure perte !

- C’est malin, ça, Tonton … ! Et j’ai l’impression que tes gouttes commencent à agir.

- Tu me prends pour qui, morveux ? Tu crois que je ne le connais pas, le coup du champagne ? Et tu pensais vraiment que je me croyais dans l’histoire ? Je retire ce que je viens de dire. T’as vraiment un piaf dans le placard, toi. Mais ça fait rien. J’vous ai quand même bien eu, non ?

- Mouais … Bon, mais finalement, ton film, c’est de qui ?

- Un certain Francis Lawrence. Un illustre inconnu. Par contre, l’histoire est tirée d’un bouquin de science-fiction de Richard Matheson, excuse du peu ! Le bouquin date de 1954. En fait, il faudrait plutôt dire que le film est inspiré du bouquin : l’histoire en gros est la même, sauf qu’ils ont rajouté les personnages d’Anna et d’Ethan pour le film, et surtout qu’ils ont complètement changé la fin.

- Ah ouais ? Pourquoi ? Ca finissait comment, le bouquin ?

- La fin n’était que le reflet du sens de l’histoire, qui tournait autour de la notion de normalité. Dans la société des humains, les infectés étaient les anormaux. Mais avec le temps, ils se sont construit une société à eux, avec leurs règles, leurs fonctionnements, leur hiérarchie, … Vu avec le regard de l’homme, ils restent des anomalies. Mais lorsque l’homme n’existe plus qu’à un seul exemplaire, la perspective change, et c’est soudain lui qui devient l’anormal. Continuant seul son entreprise de lutte contre les infectés, il devient aux yeux des mutants une espèce de mythe presque fondateur, une légende.

- C’est vrai que ce n’est plus vraiment la même fin.

- Tu penses ! Là, il devient une légende dans le souvenir des humains survivants, comme un père fondateur, libérateur par sa découverte du traitement du virus. Il était la clôture d’un monde ancien basculant dans un changement radical ; il devient la renaissance de l’ancien monde face à l’adversité. Ca n’a plus grand-chose à voir sinon que c’est le strict opposé. Etonnant, non ? Est-ce que la conclusion originale n’a pas passé la barrière des projections tests ? J’en doute car ils n’ont probablement pas retourné tout le dernier tiers du film, dans lequel apparaissent Anna et Ethan et dont c’est la seule fonction d’introduire un espoir de renaissance. Non, j’ai plutôt l’impression que c’est directement au stade du scénario qu’ils ont fait le choix d’édulcorer le sujet. Et d’y mêler un petit digest de pathos religieux par la controverse entre Anna et Neville sur la foi en cette petite voix qui vous donne la certitude confiante qu’il y a un espoir quelque part, une colonie providentielle, face au désenchantement pragmatique de Neville. L’athée, bien que se sacrifiant pour la bonne cause, meurt au bout du compte, tandis qu’Anna et Ethan atteignent la colonie dont la vue aérienne montre le caractère central de l’église dans la zone fermée par l’hermétique barrière qui la sépare du monde. Mais c’est vrai que, à part ça, la thématique religieuse reste finalement bien discrète.

- Ca me dit quelque chose, cette histoire de colonie protégée de l’apocalypse. On n’a pas déjà vu ça quelque part ? … Oui, c’est ça ! Remarque, il y en a peut-être d’autres encore, mais ça me fait penser à un truc avec Kevin Costner. Ca s’appelle « Postman », je crois. Une catastrophe nucléaire décime la planète et les survivants restent soit en petites communautés soit enrôlés de force dans des armées de fortune. Costner est un genre de vagabond qui s’invente une fonction de facteur officiel nommé par un mythique gouvernement restauré, ce qui lui permet de rendre un espoir de retour à l’ordre aux petites communautés isolées qui l’hébergent. Et parmi ces gens naît l’idée que quelque part existe une zone épargnée par le désastre, ça s’appelait Sainte-Rose, je crois, qu’ils se mettent à rechercher.

- Tu connais « Postman », toi ? Ben gamin, tu m’épates ! C’est effectivement la même démarche, dans un contexte un peu différent, bien sûr, mais avec l’espoir mythique en un ailleurs préservé d’où tout pourra renaître. L’idée n’est pas neuve. Celle de Matheson était bien plus originale, mais peut-être un peu trop noire pour un film de studio. Le cinéma indépendant s’y serait peut-être collé, mais les moyens n’auraient pas été les mêmes.

- Pourquoi ça ? Y’a tellement de moyens sur cette histoire ? Un type seul dans une ville déserte, y’a pas de quoi dépenser des milliards de dollars, quand même !

- Ah tu crois ça !? Tu sais, quand tu veux mettre le paquet, tu trouves toujours à dépenser. Et là, le paquet, ils l’ont mis sur les effets spéciaux. Tous ces infectés plus ou moins vampires, c’est de l’image de synthèse. Et c’est vrai que c’est le plus souvent réussi. Pas tout le temps, en fait. De temps en temps, il y a des trucs qui sautent aux yeux. Je ne sais pas s’il faut encore s’extasier de ces effets spéciaux quand le résultat reste aussi souvent hétérogène. Comment ils se débrouillent, tous ces ingénieurs-graphistes-truqueurs, pour planter le résultat avec juste un os de temps en temps ? Est-ce qu’il faut se dire que le résultat est bon pour l’essentiel, alors quelques détails foirés, tant pis ? Ou au contraire que s’ils ont pu le faire pour l’essentiel, pourquoi pas pour le reste ? A croire que c’est fait exprès tant je ne me souviens pas d’un film dans lequel tous les effets spéciaux auraient été complètement réussis. Ca ne vous frappe pas, ça ?

- T’exagères pas un peu quand même, Tonton ? Tu ne te rappelles pas les trucages de « Invisible Invaders » ? Y’a pas une petite différence ?

- Ben évidemment si. C’est pas la question. Mais à l’époque, on ne se la jouait pas super-réaliste. Une assiette à deux balles, foutue à l’envers, que lu lançais en l’air comme un frisbee, et t’avais une super soucoupe volante. Un placard de fond de teint pour te faire une mine blafarde avec des cernes du diable sous les yeux et quelques mouvements saccadés et t’avais une merveille de mort-vivant. C’était pas de la technologie à te faire choper le prix Nobel, mais ça te racontait une histoire comme jamais. Après tout, un gamin avec ses soldats en plastique, ça te construit pas une bataille galactique à grande échelle ? La voilà, votre différence, les gnards ! Maintenant, il vous faut du « qui fait vrai », mais c’est quasiment toujours foiré à un moment ou à un autre.

- Ben moi, ce qui m’étonne, c’est qu’à aucun moment tu ne nous parles d’une idylle qui pourrait se former entre Neville et Anna. Après trois ans seuls, chacun de son côté, on peut quand même imaginer que quelques pulsions aient pris du retard et cherchent à exploser, tu ne crois pas ?

- Et voilà, tiens. On parle philosophie et vous nous ramenez ça à des tripotages charnels. C’est bien les jeunes, tiens. Mais vous ne pensez qu’à ça, ma parole ? … Et ben oui, j’en parle pas parce que le film, pas plus que le livre d’ailleurs, n’en parlent pas réellement. Je suis quand même persuadé que les scénaristes se sont posés la question avant de chercher une façon de l’évacuer. La présence d’Ethan n’a peut-être pas d’autre rôle que celui de désamorcer toute pulsion de cet ordre entre Neville et Anna. Pourquoi d’autre serait-il là, d’ailleurs, lui qui n’a en fait absolument aucun mot de dialogue à fournir ?

- Allez quoi, Tonton, y’a pas eu un truc à sauver là dedans ? T’es quand même un bougre de rabat-joie, quand tu t’y mets, non ?

- Crois pas ça, fiston. En fait, je me suis bien marré quand même. Enfin, façon de dire, parce que ce n’est guère marrant en réalité. C’est vrai que c’est bien fichu et que ça se tient. C’est juste que ça aurait pu être encore mieux et que ça m’agace, les occasions manquées. Mais c’est vrai que Will Smith n’est pas mal dans le registre « c’est quoi ce bordel ?! Je vais te remettre de l’ordre dans tout ça, même si je sais bien que je vais y laisser ma peau ». Et puis c’est presque touchant de voir sa fille au civil faire sa fille dans le film. Alice Braga est également assez sympa. Elle en fait à peine un peu trop, juste ce qu’il faut pour coller au rôle. Les scènes sont bien montées, sans cet habituelle débauche de vitesse et de plans hachés censés donner une impression de vitesse mais qui finissent par tellement saouler qu’on en perd le fil de l’histoire. Non, y’a pas à dire, c’est pas mal fichu et on passe un bon moment. Mais ça aurait été tellement mieux si … Ca va, j’crois que j’l’ai déjà dit, ça.

- En tout cas, tu diras ce que tu voudras, mais je préfère te voir comme ça plutôt qu’à faire semblant que tu croyais que le titre du film parlait de toi. Tu nous as fichu la trouille, tu sais.

- Ca, c’est ce que tu crois, gamin. Et tant mieux si ça te rassure. Mais entre nous, si c’était pas à moi, tu crois qu’il causait à qui, le titre du film, alors ?

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