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17 octobre 2008

La guerre selon Charlie Wilson (Charlie Wilson’s war)

Tonton rouspète

- Et qu’est-ce que t’y connais, toi, question Guerre d’Afghanistan, Tonton Sylvain ? Tu sais, toi, ce qu’il y a eu derrière l’intervention des Ricains sur place ? Comment on en est arrivé là ? Si les talibans ont eu des facilités pour s’armer du temps de l’occupation soviétique, et avec quelles armes ? S’il n’y avait pas un vaste coup de poker menteur et que les Etasuniens se sont pris les pieds dans le tapis ? Il est quand même pas tombé de la lune, le barbu d’Arabie. T’y crois, toi, à la guerre personnelle d’un fils de cheik contre l’oncle Sam ? Et si c’est le cas, qu’est-ce qui interdit de penser qu’une autre guerre personnelle d’un sénateur américain dans la pénombre ait pu lancer la machine à se disputer ? Va savoir, c’est peut-être vrai, après tout !

Affiche France (cinemovies.fr)

- J’sais pas, les mômes. J’sais plus. Tout ça est tellement emberlificoté que j’ai l’impression que chacun essaie d’embrouiller l’autre, c’est tout. J’saurais pas dire pourquoi exactement. Juste que les explications simples semblent souvent trop prêt des explications simplistes pour qu’on ne tente pas d’y voir un peu plus clair avant de gober tout cru le premier discours venu. C’est pas terrible, comme argument, je sais, mais bon, un peu de bon sens n’a jamais fait de tort à personne. Enfin, je crois.

Et ton bon sens, qu’est-ce qu’il te dit, aujourd’hui ? Qu’y a du pétrole dans la vallée de Chevreuse et que c’est pour éviter que ça se sache que Brejnev a envahi l’Afghanistan avant de projeter d’envoyer ses chars sur Bures-sur-Yvette ?

Affiche USA (cinemovies.fr)

- Arrêtez un peu de dire des bêtises ! Je dis seulement qu’il y a quelque chose de curieux à nous avoir vendu l’histoire d’un barbu milliardaire entré tout seul en guerre contre l’Amérique puis de nous envoyer que le bon sénateur Charlie Wilson a monté dans son coin une opération de financement et d’armement des rebelles afghans pour mettre Moscou en échec et précipiter la fin de la guerre froide. Tout ça à coups de millions de dollars. Pour de la petite entreprise, ça, c’est de la petite entreprise. De la ténacité, un solide sens des affaires, et un peu d’organisation, et le monde est à vos pieds. Y’a qu’à bosser ferme, et t’y arriveras, mon gars. Une bonne dose de travail, et tu gagneras le gros lot, même si ça ne semblait pas gagné d’avance. Travailler plus pour gagner plus, c’est dans l’air du temps, ça, non !

- Allons bon, voilà que ça te reprend ! Tu vas nous dire que tout ça c’est la faute à Sarko, maintenant. Tu ne crois pas que tu pousses le bouchon un peu loin, là ?

- Evidemment, bougres d’ânes. Si je disais les choses directement comme ça, je me couvrirais de ridicule. Je suis d’accord avec vous. Mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Je dis juste que si on a pu gober l’histoire du barbu, puis qu’on avale celle du sénateur, je comprends mieux maintenant qu’on ait pu chercher à nous vendre celle du copain de Bolloré. Mais vous avez raison, c’est une autre histoire. Restons en à nos moutons.

- Sage décision, mon Tonton. Raconte nous un peu comment tu vois les choses. C’est que « La guerre selon Charlie Wilson », c’est quand même un film étonnant, non ? Peut-être pas vraiment un reportage ou une reconstitution historique, mais quand même. Ils annoncent que c’est tiré d’une histoire vraie. Alors, ça t’en bouche pas un coin, à toi !?

- Ben comme je vous disais, trop, c’est trop. Je suis peut-être mauvais public, mais j’ai du mal à prendre cette affaire pour argent comptant. Je ne dis pas que le film est mauvais. A plein de niveaux, il est même plutôt intéressant. Bien filmé, rythmé, marrant, sans faute technique marquante. Les acteurs, au moins les principaux, font plus que de leur mieux. Tom Hanks dans on interprétation du bon sénateur Charlie Wilson donne dans un naturel qui vous fait douter qu’un sénateur américain puisse être différent de ce qu’il nous en montre. Son staff, on pourrait aussi dire sa cours ou son harem, toute poitrine proéminente, mené par une Bonnie Bach sous les traits d’une Amy Adams en discrète et efficace cheftaine des donzelles, met une note ludique dans un sujet sévère. Julia Roberts en Joanne Herring, milliardaire texane lobbyiste pro-afghan, n’est sans doute pas à son meilleur niveau, mais elle se tient honnêtement. Et puis, si on est sensible à l’esthétique de la dame, ça fait quand même plaisir de la revoir un petit peu ; ça faisait longtemps, non ? Philip Seymour Hoffman en Gust Avrakotos ne badine pas avec son rôle d’agent secret franc-tireur. Le parti pris de lui donner un ton décalé faussement blasé est maintenu avec dextérité et ironie efficace. C’est une espèce de zozo au pays des James Bond qui ne s’en laisse pas compter et qui blouse tout le monde par sa rondeur et sa bonhomie apparente. A tout prendre, peut-être que c’est même le personnage le plus réussi du film. Le tout avec aux manette Mike Nichols, un faiseur expérimenté qui nous avait déjà servi « Qui a peur de Virginia Woolf », « Le Lauréat », « Working girl » et « Closer », dans les pas du bouquin de George Crile. On peut lire un peu partout que le film a quelque chose de réducteur par rapport au livre, mais quel film adaptant un bouquin ne s’est pas vu affublé de cette critique ? Non, un film pas mal fait après tout. D’autant qu’il a un petit ton de comédie qui ne nuit en rien au scénario et qui allège bien des situations de tension. La seule critique sur la forme, c’est peut-être cette tendance, de plus en plus répandue il est vrai, de prendre le spectateur moyen pour un major de Polytechnique et de faire cavaler l’histoire en laissant bien peu de temps pour assimiler toutes les péripéties. Ca tient peut-être à la VO qui a décidément décidé, de nos jours, de ne traduire qu’une phrase sur deux Peut-être, mais sincèrement, je doute que ça en soit la seule raison. Mais bon, c’est encore de la forme et …

- Et ce n’est pas le plus important. Toi, c’est sur le fond que tu as des trucs à redire. C’est ça, Tonton Sylvain ?

- Moquez-vous tant que vous voudrez, les gniards, Quand je ne serai plus là pour soulever les tapis, vous vous souviendrez que c’est là que j’allais chercher la poussière ! En attendant, vous pouvez rigoler, mais c’est ça le topo. Et ce n’est pas la réalisation du film qui aide à se faire une opinion. Pas moyen de se rendre compte, tout au long du film, si Charlie Wilson est présenté comme un superhéros de l’ombre redresseur de torts qui se saisit d’une cause noble et apparemment perdue pour la faire vaincre au bout du compte. Ou si c’est un illuminé antidémocratique qui se fiche bien de savoir l’opinion du bas peuple et qui se construit son agenda personnel pour se flatter l’ego dans le sens du poil. Je dois avouer que je n’ai pas pu me faire une idée sur ce qu’en pense Mike Nichols. Mais vous me direz que finalement, c’est peut-être mieux que le film laisse l’interprétation ouverte et laisse le spectateur décider. Mouais, … peut-être.

- C’est toi qui dis ça ?! Pour une fois que dans un film grand public on ne prend pas le spectateur par la main pour lui dire où est le bien et où est le mal, qu’on lui laisse le choix de se faire son idée à lui, tu ne vas pas te plaindre, quand même …

- Mouais, … c’est vrai que vous n’avez pas tort. Mais j’ai bien le droit d’être ambivalent moi aussi de temps à autre, non ? Et gare à vous si j’en vois un qui rigole !

- Meuh nan, mon Tonton ! Tu as tous les droits, tu le sais bien !

- Foutez vous de moi encore comme ça et ça va barder pour vos matricules, les gniards ! Même si vous avez raison pour une fois, ce n’est pas une raison pour la ramener et me faire honte sans égard pour mes cheveux blancs … Ceci dit, Je n’ai pas plus compris pourquoi Joanne Herring se passionne tellement pour la cause afghane. Peut-être que j’ai raté un morceau en piquant un petit roupillon de quelques sans m’en rendre compte. Mais même. Si c’est ça, que sa motivation n’apparaisse que si peu est une drôle de faille du film. Du coup, ce qui se présentait comme la révélation d’une zone méconnue de l’histoire devient un simple déplacement du mystère de la mise en place du financement et de l’armement des rebelles vers les raisons qu’une riche américaine chrétienne militante peut avoir d’entrer dans un tel soutien.

- Surtout quand on pense à ce qui s’est passé quelques années plus tard et à ce que les USA ont reçu de la part des talibans via leur protégé le plus célèbre. « Pan dans la tour », en remerciement des efforts du bon sénateur. C’est quand même pas piqué des vers, ça, non ? On sait comment il se sent avec ce bagage là, le sénateur, maintenant ?

- Ah, vous mettez le doigt dessus, justement. C’est à peine ébauché dans le film, mais c’est vrai qu’ils n’ont pas oublié la question, les scénaristes. Quant à dire qu’ils fournissent une réponse crédible, il y a quand même une certaine marge. Dans l’histoire, une fois l’URSS sortie d’Afghanistan, la diplomatie ricaine reprend la main et recommence à vasouiller en abandonnant le pays à son sort alors que Wilson tente, mais sans succès, de leur faire comprendre la nécessité de suivre l’affaire et d’aider le pays à se moderniser. Du coup, Wilson est dédouané et les raisons du chaos à venir reviennent à la politique gouvernementale. C’est pas beau, ça ? Le fait qu’un franc tireur de la politique internationale ait fichu un coup de pied dans une fourmilière sans en avoir mesuré les conséquences à moyen terme tombe dans l’absolution. D’un autre côté, c’est aussi l’occasion de voir à quel point elles peuvent être difficiles à prévoir, ces conséquences. C’est la rengaine de l’effet papillon dont un innocent battement d’aile peut à terme aboutir à la constitution d’un ouragan dévastateur. C’est aussi l’occasion de s’interroger sur le principe du double effet et sur le caractère acceptable ou non des conséquences éventuellement négatives d’un acte bon a priori. Tout tient dans la proportionnalité entre ces deux conséquences, l’une bonne et l’autre non. Après tout, la fin de la guerre froide et la chute de l’URSS sont-il plus ou moins « justes » que les conséquences oussamistes sont « injustes ». Où en serait aujourd’hui le monde si l’URSS ne s’était pas écroulée. On peut avoir sa petite idée de réponse sur la question, mais l’interrogation reste posée en filigrane par et dans le film.

- Ben dis donc, ça t’en fait des questions pour toi tout seul, mon Tonton !

- Un peu, mon Neveu ! Et si t’avais un peu de jugeote, peut-être bien que je n’aurais pas à bosser comme ça à te décortiquer le cinoche. C’est toi qui les poserais, ces questions, fesse d’huître. C’est quoi qu’on vous apprend à l’école maintenant ?

- Ah, Tonton Sylvain, puits de science et coupeur de cheveux en quatre, dis-nous encore comment que c’était avant 14 et comment qu’y z’étaient beaux, les Hussards de la République. Et puis comment qu’elle était belle, la plage, sous les pavés, avant qu’on ait fini de la liquider …

- Allez vous faire voire, les cloportes ! N’empêche, le coup du franc tireur dans un sens et puis dans l’autre, moi et mes cheveux blancs, on continue à avoir du mal. Et rigolez tant que vous voudrez !

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The architect

To build or not to build

Quand la Sylvain Etiret Compagnie se déplace à Deauville pour le Festival local du film américain 2006, elle ne fait pas les choses à moitié. « Pas à 100% non plus d’ailleurs » rétorqueront les fortes têtes. Certes. Je dois avouer, toute honte bue, une profonde ronflette devant « A scanner darkly » et une poignée de puissants sédatifs du même acabit. « Mais j’ai vaillamment résisté à quelques autres, votre honneur. Cela ne me vaudra-t-il pas la clémence de la cour ? », répondrai-je, la coulpe offerte et contrite. « J’ai même tenu jusqu’au bout devant une triste histoire d’architecte … Je vous laisse juge … »

Affiche USA (amazon.com)


L’histoire évoque la révolte de Tonya Neeley (Viola Davis), une habitante d’une cité d’allure HLM conçue par Leo Waters (Anthony Lapaglia), architecte de renom et professeur de son art, sur commande publique quelques années plus tôt. C’est que le fils de Tonya s’est suicidé par défenestration, acte que Tonya attribue aux conséquences des mauvaises conditions d’habitat. Tonya n’est pas une enragée hystérique. Elle a la colère sereine. Elle n’accuse aucunement la compétence de l’architecte. Elle reproche simplement le fait que l’usure du temps n’ait pas été anticipée et ait conduit à des conditions de vie virant à la désocialisation des enfants, à la perte d’espoir des habitants, à l’enclavement et l’isolement social, à la constitution de gangs, à une ambiance d’insécurité permanente. De fait, elle ne réclame rien de plus que le soutien de Leo Waters à l’appui de la pétition qu’elle a lancée et qui réclame la destruction de la cité avec son remplacement par des logements plus dignes selon elle. De son côté, Leo Waters vit d’autres problèmes familiaux, dans sa « maison d’architecte » luxueuse et dépouillée, entre ses deux enfants, Christina (Hayden Panettiere) et Martin (Sebastian Stan), et son épouse Julia (Isabella Rossellini) de plus en plus mal à l’aise dans cet environnement austère et quasi conceptuel. Ebranlé dans ses certitudes initiales, professionnelles aussi bien que familiales, l’architecte est obligé de reconsidérer ses positions par la confrontation à une réalité moins idyllique que la conception théorique qu’il pouvait en avoir jusque là.

Avec un scénario comme ça, Hollywood nous en aurait donné pour notre argent, avec quelques scènes bien senties de drames urbains, quelques feux de voiture, une ou deux overdoses, un viol pourquoi pas, quelques bagarres et des explosions. Il y avait là tout pour faire du chiffre : du sang, de la misère, de la violence, de la drogue. Il manquait un peu de sexe, mais avec un minimum d’imagination, ça ne devait pas être bien difficile à introduire.

Au lieu de cela, nous voilà plongés dans le sobre et la bonne tenue. La révolte de Tonya reste mesurée dans ses propos et dans son agressivité. Le sentiment d’injustice ne conduit personne à chercher un coupable quelconque. Le conflit familial chez les Waters, même s’il frôle le divorce et plonge dans la découverte de l’homosexualité, fait écho au conflit filial chez les Neeley. Le retour contraint de Martin auprès de son architecte de père est le pendant du départ progressif de l’une des filles de Tonya. Les affres de la vie quotidienne n’épargnent personne, ni l’humble ni le notable. Chacun, à sa mesure, se débat dans son cadre de référence étroit avec une bonne volonté touchante et une honnêteté étonnante. Et si Leo Waters, dans sa vie professionnelle dans laquelle il vise à organiser la vie de ses contemporains dans un environnement qui leur convienne au mieux comme dans sa vie familiale dans laquelle il recherche une harmonie permettant un épanouissement de chacun et du groupe, se retrouve finalement dans une position identique, dans chacun de ses rôles il devra apprendre à écouter, à comprendre, à composer. Avec difficulté, mais avec le maximum d’ouverture.

Ce n’est pas que les bons sentiments n’existent pas, bien au contraire, mais c’est que tout est fait de demi teinte. Même les écarts restent timides, presque doux malgré la violence des sentiments, sans haine ni perversité. Même les chefs de gangs ne sont violents que dans leur apparence, laissant immédiatement percer une humanité généreuse sous leur carapace rugueuse. Même le pêcher de la chair est comme un simple faux-pas intérieur.

Et c’est bien là la difficulté du sujet. Bien sûr, on sent le goût et l’odeur de la vie quotidienne, faite malgré tout plus de compromis, de remise en question, que de rébellion explosive et de drames sauvages. Mais qui songerait à faire d’une tranche de vie prise telle qu’elle, sans surlignement des émotions et des évènements significatifs, une œuvre de cinéma ? L’émotion est contenue, pudique, loin d’une théatralisation lyrique ou aguicheuse. Mais qui préfèrerait un compte rendu d’huissier à un récit d’aventure ?

Et si pourtant il en était, de ces fous furieux, qui se complaisaient de la simplicité des choses plutôt que de leur mise en exergue emphatique ? Eh bien, c’est très simple. Ils trouveraient là pâture à leur vice, tout simplement.

Comment ce Matt Tauber s’y prend-il pour rendre cela possible, pour poser sur la pellicule autant la simplicité que la sensibilité des choses ? Difficile de dire. Mais au moins en se passant de ces effets spéciaux qui inondent les écrans d’aujourd’hui. Et en se passant des jeux de couleurs à la mode pour souligner les ambiances. Pas de ces gros plans qui vrillent le regard dans les yeux d’un personnage. Juste ce que le regard du témoin aurait capté s’il avait assisté à chacune des scènes dans une vie réelle. A technique simple, vision simple, et émotion simple. Rien de plus. Mais rien de moins non plus.

- « Mais si la cour souhaite malgré tout me sanctionner, ainsi soit-il. Permettez moi seulement de solliciter qu’elle me condamne à la tâche ingrate de promouvoir l’intérêt du public pour cet Architect. »

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Little Miss Sunshine

The nickeled feet family

On m’avait parlé de cinéma indépendant, avec manifestement dans le sous-titre : “Tu vas voir, c’est super, sans toute la machinerie et l’aspect commercial des studios”. Moi j’avais surtout entendu “Encore un truc prise de tête, qui s’arrête en queue de poisson histoire de ne pas dire qu’on livre une fin téléphonée”. D’autant que la mise en scène à deux têtes (Valerie Faris et Jonathan Dayton) est bien dans la lignée des oeuvres anthumes des frères X ou Y, de Coen à Dardenne ou Taviani. Juste de quoi donner envie, non ? Mais bon, on est là pour ça. Le Festival de Deauville s’est donné ça comme ligne directrice, alors qu’est-ce qu’on y peut ? Rien d’autre à faire et de toute façon le pass est payé. Alors dormir là ou ailleurs, après tout, pourquoi pas ? Au moins les fauteuils sont confortables et la salle est climatisée. Alors Banco, comme ils disent au casino juste en face. Et là, surprise ...

Affiche France (cinemovies.fr)

Faut dire que ça commence fort : une femme, Sheryl Hoover (Toni Colette), s’engueule au téléphone pendant qu’elle conduit en allant à l’hosto chercher son frère, Franck (Steve Carell) qui doit sortir faute de prise en charge financière après une tentative de suicide ratée. Elle le ramène à la maison pour ne pas le laisser seul. Et là commence la descente en vrille. On fait connaissance avec le reste de la petite famille. Le mari, Richard (Greg Kinnear), se veut coach pour loosers espérant devenir winners et tente de vendre en permanence sa méthode en 9 points dont il a fait un livre qu’il essaie de faire éditer. Le beau-père (Alan Arkin) est hébergé là après son expulsion de la maison de retraite pour comportement inapproprié tant il ne voit la vieillesse que comme l’occasion de donner sans danger libre cours aux plaisirs interdits aux jeunes pour cause de raccourcissement de l’espérance de vie. Le fils, Dwayne (Paul Dano), un ado fan de Nietzsche, a fait voeu de silence pour ne pas crier sa haine de l’enfer dans lequel il pense vivre. La fille, Olive (Abigail Breslin), 7 ou 8 ans, petite binoclarde rondouillarde, a une passion hystérique pour les concours de beauté et attend de savoir si elle a décroché sa sélection pour le prochain Little Miss Sunshine Contest. La réponse positive arrive en plein repas de famille, et après une discussion homérique, tout le monde s’installe dans le minibus familial pour le voyage qui doit conduire en Californie vers le lieu du concours, voyage semé d’embûches pour une famille pieds-nickelés en grandes manoeuvres.


Affiche USA (cinemovies.fr)

On pouvait s’attendre au pire avec un scenario comme ça : un road movie dans la grande tradition du cinéma américain, une critique aigre ou acide de la famille américaine, de la société de consommation, de la promotion du winner face à cet imbécile de looser, du mythe de la jeunesse dynamique face à la vieillesse décatie, de la révolte de la jeunesse ... Evidemment, il y a un peu de tout ça, mais d’aigreur ou d’acidité, point. Juste une comédie intelligente et enlevée où les caractères de bande dessinée se promènent en lisière de la caricature sans jamais réellement s’y perdre.

La mère de famille au milieu de cet ouragan, qui essaie malgré tout de maintenir un semblant de cohésion à sa bande d’énergumènes en goguette a quelque chose de poignant. Le frérot homosexuel éconduit, spécialiste de Proust, et sosie quasi parfait de Nanni Moretti, tiré de sa dépression par les bizarreries de ces olibrius de compagnons de route dans leur minibus Volkswagen jaune comme on n’en voit plus depuis 30 ans, ça vaut son pesant de cacahuètes.

Bien sûr, l’accumulation des mésaventures sur la tête de cette pauvre famille Hoover et sa bonne volonté indécrottable produisent un effet comique certain. Mais pour autant nul besoin d’une quelconque clownerie, les situations se suffisant à elles-mêmes. Enfin, un peu quand même … le numéro d’Olive lors du concours de Miss est un grand moment de ce point de vue. Par contre, le passage du grand-père à l’hôpital a quelque chose de l’accumulation de détails vécus dont l’empilage suffit à lui seul à créer l’impression de caricature. Il y a là-dedans comme un goût de Marx Brothers, même si la veine des comédies italiennes ne peut s’empêcher de ressusciter vers la fin du film.

Belle tentative au bout du compte. Et ce ne seront pas les applaudissements nourris en fin de projection et les mines réjouies des spectateurs à la sortie qui seront des arguments pour penser le contraire.

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16 octobre 2008

7h58 ce samedi-là (Before the devil knows you’re dead)

The Hanson Family

Le 32ème festival du film américain de Deauville, en 2006, avait prévu un hommage à Sidney Lumet à l’occasion de la sortie de « Find me guilty ». Mais, même si le film avait été présent et présenté, cela avait été sans la présence du réalisateur et la cérémonie d’hommage avait été repoussée. Résultat, on s’était contenté (et c’était déjà bien …) d’une rétrospective d’une série de ses films. Par contre, l’hommage retentait sa chance en 2007 pour cette 33ème édition à l’occasion de la sortie de « 7h58 ce samedi-là », ou « Before the devil knows you’re dead » pour les amateurs de VO. Et là, bingo ! Sidney est bien là. Alors cérémonie, médaille souvenir, discours, … tout est là aussi. Bref, même si la petite demi-heure de congratulation n’a que peu d’intérêt, c’est l’occasion de remettre les choses dans leur contexte. Et surtout de faire languir un peu en attendant le film tant attendu.

Affiche France (cinemovies.fr)

L’histoire raconte les malheurs de la famille Hanson, à partir de l’heure fatidique de 7h58 du matin, heure à laquelle un braquage dans la bijouterie familiale tourne mal, avec la mort à la fois du cambrioleur et de Madame Hanson mère qui ouvrait exceptionnellement le magasin elle-même ce matin -là. On apprend assez vite que le braquage a en fait été organisé par Andy (Philipp Seymour Hoffman), le fils aîné de la famille en pleins problèmes à la fois conjugaux avec sa femme Gina (Marisa Tomei) et financiers, avec la complicité du second fils, Hank (Ethan Hawke), qui se débat avec des problèmes comparables. Mais autant Andy est du genre Cadre Executif à cravate et costard, sûr de lui et du caractère invulnérable de son plan, autant Hank est perclus de doute, d’hésitation, de sentiment de culpabilité, et se laisse entraîner par l’assurance d’Andy.

Affiche USA (cinemovies.fr)

Devant la tournure des évènements, chacun réagit à sa façon, Hank en paniquant, Andy en tentant d’organiser les choses. La panique de Hank est d’autant plus justifiée qu’il était censé opérer seul et qu’il s’est adjoint par faiblesse les services d’un petit loubard dont la veuve, Chris (Aleksa Palladino), tente de tirer profit de l’occasion en le faisant chanter. Malgré ce qu’il croyait être un esprit puissant d’organisation, Andy perd progressivement prise sur de plus en plus de choses, jusqu’à être découvert par son propre père (Albert Finney) en deuil. Bref, ce qui s’annonçait comme une petite arnaque bien gentille et sans risque devient un tourbillon qui emporte tous les personnages dans une descente en vrille apparemment sans limite.

Qu’est-ce que vous voulez ? Lumet, c’est Lumet, et puis c’est tout. Le film est léché, net, sans bavure. C’est bien fait, et ça se regarde sans trop d’histoires. Par contre, de là à ressentir passer le vent du génie, à frissonner sous le bonheur de la surprise, il y a largement plus que le pas qui sépare « 12 hommes en colère » de « Serpico ». Il y a quelques temps que la mode de la narration linéaire est passée, et Lumet s’est mis dans l’air du temps. Il y a du flash back, du flash forward, du flash now, … tant qu’on peut en souhaiter. Bien sûr, on pourrait sans doute en faire plus, mais plus ce serait trop. Déjà que là … Evidemment, pour les esprits revêches aux allers-retours qui n’aiment rien tant qu’une bonne histoire racontée dans l’ordre, il y a un cap un peu difficile à passer : le moment de laisser se faire oublier cette pénible mode qui oblige à se concentrer sur ce qu’on ne comprend pas à mesure que ce qu’on aurait pu comprendre défile et qu’on prend du retard sur la marche des évènements. Tant pis si ça fait vieux jeu, mais après tout, je n’ai plus 20 ans. Ca donne l’impression de vouloir égarer le spectateur grâce à la forme faute de pouvoir le faire par l’histoire elle-même. Quel aveu d’impuissance ! Comment voulez-vous appâter le chaland avec ça, en lui donnant l’impression qu’il est lent dans sa tête, alors que c’est simplement la façon de raconter quelque chose de relativement simple qui est en cause ? Pourtant l’histoire aurait bien mérité mieux. Mais bon, c’est la mode, alors pourquoi pas ?

Il y a du sang, du sexe, de la drogue, de l’argent, bref à peu près tout ce qu’on peut demander. Il ne resterait que le jeu, et encore, peut-être qu’en y regardant de plus près, on en trouverait quand même aussi. Alors pourquoi ça coince ? Pourquoi est-ce qu’on se dit qu’il y a quelque chose qui manque ? Quelque chose qui faisait le souffle du Lumet des grands jours ? Allez savoir … Peut-être que c’est justement le « too much », le fait qu’il y a justement tous les ingrédients de la recette. Comme si le réalisateur avait eu une recette en main et qu’il l’avait suivie à la lettre, sans se poser de question, donc sans nous poser de question. Sans surprise, sans inspiration, sans cet écart à la règle qui fait qu’on se dit « Tiens, y’a quelque chose, là ».

Prenez le sexe, par exemple, si je puis me permettre. Il est présent dès l’introduction, à tous les sens du terme : scène d’ouverture et scène de sexe acté le plus crûment qui soit. Passé ce moment initial, il n’y aura plus de sexe efficace sauf en cachette, coupablement, « adultèrement ». Hank ne fait qu’introduire le sujet avant que tout le reste du film ne fasse que présenter sa sortie, piteuse et impuissante. Dire que c’est un film sur l’impuissance tient tout le sujet en un seul mot. Et pourtant, ce n’est plus que presque rien tant, comme on l’a vu, la forme est elle-même déjà un aveu d’impuissance. Je ne sais d’ailleurs pas comment la commission de censure étatsunienne, ou quel que soit son nom, ou comment les ligues de vertu prendront les scènes les plus directes du film. On est manifestement loin de l’époque où le début de l’ébauche d’un sein faisait trembler l’écran. Et entre nous, ça aurait quand même été dommage de rater la plastique de Marisa Tomei, mais bon …

Reste le jeu des acteurs à se mettre sous la dent. Pour qui apprécie les prestations de Philipp Seymour Hoffman, celle est honorable. Pour les moins fans qui ne parviennent pas à rêver dans son sillage, on reste un peu sur sa faim. Il y a bien sûr chez lui plus qu’une parenté avec la technique d’un Paul Newman dans « Luke la main froide ». Quelque chose de l’intériorisation du vécu d’un personnage devant permettre de le rendre vivant et crédible avec l’ensemble de son contexte même non évoqué à l’écran. Je ne sais pas s’il a fait ses classes à l’Actors Studio, mais on en sent la touche à pleines narines. On peut craquer ou rester hermétique au genre, et c’est surtout cela qui va conditionner l’adhésion à cette histoire. Quoi qu’il en soit, qu’on aime ou pas, il est tout de même difficile de nier ici le talent. Et à côté de lui, les autres comédiens ont du coup un peu de mal à tenir la distance. Mais comme il mange l’essentiel de l’écran, les autres restent un peu dans une toile de fond finalement protectrice.

Comment s’étonner après ça d’un petit sentiment de malaise partagé par l’humeur de la salle, quand la lumière revient, à l’écoute du contraste entre l’ovation pour le réalisateur avant la projection et les applaudissements polis en fin de spectacle ?

(Egalement publié sur Cinemaniac.fr)

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14 octobre 2008

Les grands espaces (The big country)

Un océan ou deux

C’est bien beau de se faire des cures de nouveautés, d’aller en salle se remettre à la page, et d’en profiter pour examiner ce que peut proposer le cinéma du bout du monde, mais il faut par moment aussi pouvoir se ressourcer, reprendre pied dans les fondamentaux de ce qui nous anime. Soyons clair : après « Spiderman 3 », « Krrish » et « Still life », il devient vite impératif de se replonger dans un bon western des familles. Le genre qui ne concède rien à une modernité peuplée d’effets spéciaux, mais qui nous raconte la vie, la vraie vie, celle des plaines et des montagnes, celle des troupeaux et des champs d’herbe grasse, celle des hommes qui règlent leurs différents à coups de poings et épisodiquement de revolver, celle des femmes qui font des tartes aux pommes en attendant de savoir si un cheval n’a pas fait un écart de trop. Et dans ce retour aux sources, « The big Country » (« Les grands espaces ») est une inestimable bouée de sauvetage.

Affiche USA (it.cinemoccion.com)



Réalisé en 1958 par William Wyler à partir d’un roman de David Hamilton, ce western atypique a depuis longtemps gagné ses lettres de noblesse. Sa densité particulière, son ancienneté, la richesse de son scénario et de ses dialogues, et au bout du compte son statut de classique, autorisent aujourd’hui une présentation qui n’épargne pas le détail de l’histoire.


Affiche USA (moviees.com)

Cependant, pour les lecteurs préférant un court résumé à une réelle description des rouages de l’histoire, qu’il suffise de dire que James McKay (Gregory Peck), le fiancé de Patricia (Carroll Baker), la fille d’un magnat de l’élevage de l’ouest, le Major Terrill (Charles Bickford), arrive dans sa belle-famille au milieu d’un guerre de clans contre Rufus Hannassey (Burl Ives), du ranch Blanco Canyon, pour la possession d’un point d’eau vital aux deux parties. Refusant à la fois de prendre parti et de jouer le jeu de l’ouest fait de démonstrations de force et de défense sourcilleuse de l’honneur et de la propriété, McKay tente de se positionner en intermédiaire dans la bataille qui s’engage.

Affiche USA (moviees.com)

Pour ceux que la connaissance des évènements n’effraie pas, ou en tout cas n’empêche pas d’apprécier le visionnage du film lui-même, une plongée dans les méandres du scénario permet d’en mieux comprendre la portée. Les autres pourront sauter le paragraphe qui suit.

**** Début du résumé détaillé ****

James McKay (Gregory Peck), ancien capitaine au long cours, rejoint dans l’ouest la fiancée, Patricia (Carroll Baker), qu’il a rencontrée dans l’est, en vue d’être présenté à son père, le Major Henri Terrill (Charles Bickford), peu avant leur mariage. Sur le chemin du ranch familial, dans la carriole dans laquelle Patricia est venue le chercher, le couple se fait malmener par un groupe mené par Buck Hannassey (Chuck Connors), fils du clan rival. L’altercation tourne court en l’absence de réponse de McKay qui n’y voit que le bizutage d’un Pied-Tendre, à l’étonnement de Patricia qui, fidèle à la mentalité de l’ouest, y voit bien davantage un outrage que le plus élémentaire courage aurait dû faire cesser.

Affiche Espagne (moviees.com)

A l’arrivée au ranch, McKay est accueilli par le Major qui lui fait les honneurs de sa demeure et de sa table. Le futur gendre offre en gage d’amitié une paire de pistolets de duel ayant appartenu à son père. L’accueil est complété par celui que lui réserve Steve Leech (Charlton Heston), le contremaître de la propriété, qui s’offre à lui faire visiter les terres en lui faisant seller Old Thunder, un cheval capricieux visiblement dédié au bizutage des nouveaux venus. McKay, repérant la plaisanterie, esquive l’offre au grand dépit de l’assistance.

Au matin, le Major, informé par Patricia de sa mésaventure de la veille, rassemble une troupe pour une expédition punitive contre les Hannassey, mais McKay refuse d’y participer ou même de cautionner l’action. Une partie des hommes va réveiller les acolytes de Buck dans le bordel de la ville voisine, avant de les rosser pour faire bonne mesure. Buck parvient à se cacher et observe piteusement les évènements depuis sa cachette. Le reste de la troupe part à Blanco Canyon, le ranch désolé de la famille Hannassey où, en l’absence de Buck et de Rufus (Burl Ives), son père, elle doit se contenter de saccager la citerne d’eau de la ferme et quelques autres installations. De son côté, McKay profite de l’absence des hommes pour entreprendre, avec l’aide de Ramon (Alfonso Bedova), un employé mexicain avec qui il sympathise, une séance de dressage d’Old Thunder, dont il sort fourbu mais secrètement vainqueur.

La journée s’achève par une réception donnée par le Major en l’honneur des fiancés. Mais la fête est gâchée par l’arrivée importune de Rufus Hannassey, le chef du clan adverse, venu dire sa colère et son mépris face aux méthodes des Terrill. Lors d’un échange avec l’un des convives, comme régulièrement lors de ses rencontres avec divers habitants du lieu, fiers et vaguement condescendants, McKay s’entend dire que la région est particulièrement immense (« It’s a big country »). Mais, à la surprise de son interlocuteur, il décide alors de ne plus laisser passer l’argument (Vous avez déjà vu un pays aussi grand ? ; Bien sûr, un océan ou deux !).

Le lendemain, McKay décide une virée solitaire exploratoire de la région, muni de sa boussole pour ne pas s’égarer dans ce « grand pays ». Seul Ramon est au courant de l’escapade qui affole le reste du ranch. Durant deux jours, alors que la tension monte et qu’une expédition de secours est confiée à Leech, McKay navigue jusqu’aux confins du ranch, sur les terres de Julie Maragon (Jean Simmons), une amie de Patricia. Julie s’épuise à entretenir seule et comme elle peut ce bout de terrain reçu en héritage et porteur du Big Muddy, le seul point d’eau de la région qui soit utile aux différents troupeaux, tant celui des Terrill que celui de Hannassey. Sachant que sa neutralité et la liberté qu’elle laisse à chacun de l’utiliser restent le dernier rempart de paix entre les deux ranchs rivaux, et sensible aux intentions de McKay de s’établir à son compte pour tenter rapprocher les deux ennemis, elle se laisse convaincre de lui céder sa propriété.

Sur le chemin du retour, McKay rencontre la troupe de Leech qui, agacé par l’apparente imprudence, refuse de croire qu’il ne s’est pas égaré et l’escorte vers le ranch Terrill. A l’arrivée, Leech le traite publiquement de menteur, ce que McKay refuse de régler aux poings en s’attirant le mépris de Patricia qui y voit une nouvelle preuve de lâcheté. La brouille étant consommée, le couple décide le départ de McKay pour la ville dès le lendemain matin. Mais McKay met la nuit à profit pour aller seul réveiller Leech et accepter l’explication en l’absence de public. La bagarre se déroule ainsi en pleine nuit, à distance des bâtiments du ranch, sur fond de nuit étoilée et de prairie, sans désigner de vainqueur, à l’étonnement finalement respectueux de Leech.

Peu après, Patricia apprend de Julie la transaction concernant Big Muddy et de l’intention initiale de McKay de le lui offrir en dot. Prenant alors prétexte de lui rapporter les pistolets offerts au Major, elle tente de renouer avec McKay qui refuse ses avances et lui dévoile son projet de maintenir le point d’eau ouvert à tous. La rupture est finalement totale, le mépris de Patricia se doublant alors de colère face à ce qu’elle considère comme une trahison.

Pendant ce temps, apprenant également la transaction et imaginant des intentions hostiles chez McKay à son égard de par son statut de fiancé de Patricia, Rufus Hannassey envoie Buck, son rustre de fils, enlever Julie pour soit la faire renoncer à la vente soit servir d’otage face à ce qu’il pense être la nouvelle hégémonie des Terrill sur l’eau. Mais Julie parvient à tenir tête aux deux hommes jusqu’à l’arrivée de McKay qui, s’étant épris de la jeune femme, se porte à son secours. La situation se règle finalement dans une démonstration de sang froid et de courage de McKay lors d’un duel avec ses pistolets de duel contre Buck.

C’est à l’instant où se clôt ce duel que le Major Terrill, à la tête de la troupe de cow-boys qu’il a finalement eu quelque peine à mobiliser autour de lui, s’engage dans le canyon menant au ranch Hannassey. Réalisant à temps l’attaque, Rufus et les siens parviennent à bloquer les assaillants dans le défilé. Prenant conscience du drame auquel les a conduit leur intransigeance commune, Rufus et le Major s’affrontent finalement en duel devant leurs hommes respectifs et devant McKay. Quand les deux protagonistes s’effondrent, chacun mortellement touché, la paix peut enfin prendre la place de la guerre qui s’engageait.

**** Fin du résumé détaillé ****

Le western est habituellement un genre bien délimité et codifié. Les gentils sont gentils, et les méchants sont méchants. La loi du plus fort est celle des gentils qui doivent triompher par un fait d’arme héroïque de la force apparente des méchants. La force apparente seulement, parce que s’appuyant sur l’injustice, et donc minée d’entrée par un vice de construction qui devra tôt ou tard révéler ses failles. Le courage des gentils est celui de vaincre la peur et la douleur pour sortir vainqueurs, ne serait-ce que symboliques, de la confrontation au mal. Malgré l’anéantissement des troupes rebelles tenant « Alamo », les troupes du Général Santa Anna ne peuvent que saluer la sortie, de la Mission détruite, de la veuve de Colonel Travis. La force des gentils est dans leur position quasi éthique de victimes de l’injustice qui recourent à regret à la violence tout à la fois en en maîtrisant les effets et en en maudissant l’usage qu’ils sont contraints d’en faire. Charles Bronson réprimande les enfants qui l’admirent et tentent de lui venir en aide dans la bataille finale des « Sept Mercenaires ».

Ici, tout est dans la retenue de McKay dont on sent bien avant qu’il ne le montre que ni la volonté, ni l’habileté, ni la force physique ne manquent à sa panoplie. Mais cette volonté, il la met avant tout au service de la paix, de la distance face aux agitations presque enfantines des tenant de l’orgueil et de la force, sans confondre orgueil, vanité, et fierté. Mc Kay n’est pas ce dandy citadin qui aurait oublié ce que survivre au milieu des loups veut dire. Il est ce que la civilisation et son choix du vivre ensemble peut apporter à la brutalité de la nature. Encore une fois, il est l’outil du combat de la culture sur la nature, comme une synthèse du Ransom Stoddard et du Tom Doniphon de « l’Homme qui tua Liberty Valance ».

Bien sûr, le combat était déjà lancé avant son arrivée : face au Major Terrill, Rufus Hannassey était loin d’être le rustre que l’on pouvait initialement imaginer. Son discours interrompant la fête chez les Terrill l’annonçait à qui voulait l’entendre. Son intervention lorsqu’il découvre l’attitude de son fils Buck devant Julie et McKay ne laisse plus aucun doute. La sagesse était déjà là, mais comme pervertie par le temps et la rudesse d’une vie passée à lutter seul contre l’adversité. Alourdi par le poids de ce fils ensauvagé, Rufus conserve en lui malgré tout le sens de la valeur des choses, la connaissance enfouie de ce que seule la civilisation peut inventer, des règles et des outils du duel au pistolet à un coup au milieu d’un océan qui ne connaît que celles du six-coups battant la hanche. Le duel de l’ouest fait figure ici de raptus hystérique où la vitesse de l’action protège de la vision de la mort au fond des yeux, ne laisse persister que l’apparence du courage. McKay vient alors relever le flambeau presque oublié de Rufus et le porter à la victoire.

Au passage, McKay n’est pas avare de ses enseignements sur son chemin. Démasquant la sauvagerie et les fausses valeurs chez Patricia qui finalement ne s’était couverte que d’un fin vernis de civilisation au contact de la ville, vernis vite écaillé au contact de la nature. Mais aussi révélant à Leech la véritable nature de la sérénité, de l’honneur, et de la force. Leech est ce païen ignorant qui n’imaginait même pas qu’une autre réalité existât, et qui dans une conversion profonde naît à une nouvelle compréhension du monde. Même la bagarre entre McKay et Leech reste de l’ordre du secret, du privé, presque de celui du combat intérieur, de celui de la conscience qui s’affronte à elle-même lorsqu’elle essaie de réconcilier d’anciennes valeurs et la découverte d’un nouveau corpus qui la tente et la dépasse. Entre les mains du même réalisateur, William Wyler, on découvre comme par anticipation en ce Leech et en Charlton Heston le même personnage qu’il incarnera dans un autre contexte dans « Ben Hur » l’année suivante. La similitude est à ce point troublante qu’il pourrait même être permis d’hésiter entre une vision de « The Big Country » comme une fable biblique et celle de « Ben Hur » comme un western biblicisé. Etonnant aussi de confronter cette conversion du Leech / Heston aux positions d’aujourd’hui d’un Charlton Heston parvenu à la tête de la NRA, la National Rifle Association si sourcilleuse du droit des étatsuniens à détenir librement une arme à feu.

C’est finalement ainsi toute la mythologie américaine qui est convoquée ici, mêlant toute la symbolique westernienne de la lutte entre le bien et le mal, entre la nature et la culture, entre l’ancien et le moderne, à celle de la prégnance si particulière dans le cinéma de la figure christique. Bien sûr, ce n’est ni le premier ni le dernier film à entreprendre ce parcours, mais c’est est certainement un des exemples les plus élégants et les plus aboutis.

Soutenu par une musique de Jerome Moross qui a fait date dans l’histoire des bandes originales de western, le jeu des acteurs balance entre trois époques. On a bien encore le talent shakespirien de Burl Ives se mêlant sans ironie aux poses de série B de Carroll Baker ou de Chuck Connors, mais on a surtout cette espèce de naturel, si détaché chez Gregory Peck, ou si transparent chez Jean Simmons. Mais c’est peut-être un des charmes des films de ces années-là de savoir encore tirer parti de ce jeu encore théâtral par moments tout en l’ouvrant vers des horizons plus modernes.


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